‹ Paris, Rome, Jérusalem ou la question religieuse au XIXe siècleChapitre 7 sur 107 · LETTRE XLIX · texte numérisé non relu

LETTRE XLIX

Principe de faiblesse de Tislamisme, et sa situation actuelle.

Si les deux premiers produits de la bifurcation du tronc sacré, si les branches judaïque et chrétienne nous ont montré leur principe de faiblesse joint à leur principe de force, les conditions originelles d'une

future défaillance, on doit s'attendre à trouver dans la troisième branche, issue du même tronc, la mahométane, une faiblesse qui provient également de la cause originelle de son exaltation, de sa puissance. La situation morale où cette troisième branche se voit aujourd'hui placée, concourt à prouver que, en son sein comme parmi nous, non-seulement les recrudescences religieuses les plus vives, en apparence, ne sauraient amener à rien de concluant, mais, de plus, qu'il n'est guère permis à l'islamisme de fonder beaucoup d'espoir sur une simple réforme. Pour lui aussi, pour son avenir, tout dépend d'une transformation commune, d'une réédification d'ensemble.

Je laisse à l'écart les raisons secondaires qui aident à expliquer sa faiblesse : l'analogie de la résignation musulmane avec le fatalisme, diverses règles et maximes de sa législation relatives aux personnes et aux propriétés. Je laisse surtout à l'écart une autre influence : l'ordre de polygamie qui règne en Orient, et dont les caractères, les effets sont si opposés à l'autre ordre de cette même polygamie, familier à l'Occident; à celui qui, sous le nom de galanterie et sous cette formule « faire des conquêtes, » a agi avec tant d'efficacité sur la civilisation de nos contrées, sur l'adoucissement des mœurs, sur la littérature, le goût et, en particulier, sur l'émancipation personnelle des femmes.

A mon sens, la véritable cause de défaillance, l'erreur fondamentale de Mahomet, est celle-ci : dans sa conviction, le prophète d'Arabie aurait été chargé de produire un troisième testament ou témoignage ; il serait devenu l'interprète d'une troisième loi, destinée à faire suite à

l'Évangile et à l'absorber, tout comme l'Évangile était censé avoir accompli et absorbé sans retour l'ancienne loi, le premier témoignage. Sous peine de lui réserver d'assez mauvais traitements, en paroles et en action, l'islamisme établissait que le chrétien devait se montrer pleinement satisfait de l'unité et de la miséricorde qui lui étaient offertes par le Koran. Il renouvelait, sous ce rapport, le sentiment du chrétien qui s'indignait au plus haut point contre l'aveugle juif, assez obstiné pour ne pas trouver sa pleine et dernière satisfaction dans l'unit^ et le pardon que lui offraient les Évangiles.

Mais tout d'abord, comme question de temps, Mahomet était beaucoup trop voisin de l'époque de Jésus- Christ pour justifier sa pensée. La religion des Écritures découvre un caractère si général, si profond, que les changements climatériques introduits dans ses conditions et dans ses formes, que les ères nouvelles affectées au développement de son plan et de son histoire ne peuvent se succéder autrement qu'à des intervalles très^ éloignés.

D'ailleurs, malgré ses affirmations, l'islamisme n'était nullement une suite décisive, ni surtout une conclusion de ce qui avait précédé. Il était plutôt un dédoublement, une forme collatérale. L'islamisme reproduisait d'une façon toute différente le même esprit d'expansion, de propagande, de conquête, qui avait présidé au dégagement de la branche chrétienne et qui, à l'époque où Mahomet parut, avait déjà fait de cette branche chrétienne une religion étroitement associée à la politique, une religion dont les principes et les sentiments ne comptaient déjà plus assez sur

eux-mêmes pour ne pas recourir à Fintervention et à la puissance du bras séculier.

Or, quand une institution doit à l'esprit de prosélytisme et de conquête son premier mouvement, lorsqu'elle en fait sa raison d'être, sa loi, lorsqu'elle a mis ses principales justifications dans la rapidité de ses succès et leur étendue, une nécessité impérieuse ne cesse de la dominer. Il faut que cette institution ne soit pas arrêtée dans son cours; car, si sa justice a été prouvée par les succès qu'elle a obtenus, ses exagérations, sa fragilité ne seront pas moins prouvées par ses échecs, par la manifestation de ses impuissances.

Dès l'origine et comme article de foi, la religion de Mahomet nous a annoncé qu'elle deviendrait universelle, catholique. .Elle s'est flattée d'accomplir la conception abrahamique ou messiaque. Elle a promis au monde que les scissions et divisions de toutes les races, de toutes les sectes, s'éteindraient.sous son drapeau; que les disciples de Moïse et les disciples de Jésus trouveraient leur conciliation finale dans le Koran. De même que Rome avait pris à la métropole des Juifs son nom.de Jérusalem, de même l'islamisme se hâta de prendre à cette métropole un des titres qu'elle s'était attribués dans ses plus belles espérances et ses plus beaux jours, celui de Porte par excellence, de Porte universelle des peuples.

Dans la sincérité de cœur qui le distingue et à moins de se faire une étrange illusion, le sectateur de l'islamisme en serait-il à croire que cette prétention originelle du Koran soit désormais réalisable? Si sa force et son droit l'autorisent à ne finir, à ne s'engloutir

d'un levain dont la quantité est toujours et nécessairement infime en proportion de la masse qu'il lui appartient d'animer, de soulever.

Bien plus, outre tant de divisions et scissions exté-

rieures, à l'égard desquelles il se montre impuissant, l'islamisme, loin de rester uni, a formé lui-même des scissions nombreuses. Ses deux grands rameaux, distingués par les drapeaux d'Omar et d'Ali, ont donné lieu, comme dans la branche chrétienne et comme parmi les juifs, à une multitude de sous-rameaux. En conséquence, tout concourt à l'en avertir ; quoique sa raison d'être soit encore plus forte qu'on ne le suppose parmi nous, la situation qui est faite au sectateur de Mahomet, après douze siècles d'existence, apparaît entièrement opposée aux vastes espérances qu'il avait conçues; Non-seulement sa faiblesse éclate dans le dessein de concilier les autres ou de les envahir; mais il ne sait plus se concilier lui-même, et c'est à peine s'il lui reste le pouvoir de se défendre.

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