II
sentant la minorité du Fils divin, l'état qui le prépare à monter en son règne. Enfin, le fils passe par un troisième état, l'émancipation, la majorité. Il acquiert sa pleine et entière liberté fondée toutefois sur ce changement que la qualité de fils, qui est déjà vieillie en lui, pâlit, s'efface et va, en quelque sorte, s'infuser dans la nouvelle condition où son cœur se sent appelé, celle qui le fait devenir à son tour auteur et père. Mais, entre le père et le fils, nulle émancipation ne saurait ni détruire, ni rompre la sainteté des rapports; seulement, il y a dans la nature de l'un et de l'autre, dans la religioo de l'un et danç la religion de l'autre, des différences notables.
. L'amour du père et de la mère va par sa seule et propre impulsion; c'est une barque laissée au fil de l'eau. Cet amour paternel et maternel se livre avec dévouement, avec abnégation complète. Lors même que nous nous tenons le plus en garde contre nos instincts, nous n'évitons guère d'être tout cœur et tout yeux pour nos fils ou pour nos œuvres.
Bien qu'il ait en soi sa force et sa vertu, l'amour filial qui remonte à sa source, qui rompt le courant, est beaucoup plus sujet à faiblir. Il a besoin, par conséquent, de plus de secours, de plus d'aiguillons, d'exemples plus vifs, et ce qui peut-être devient assez fâcheux à s^avouer, il a besoin d'être soutenu, entraîné par l'espoir de récompenses plus larges, plus disproportionnées., L'histoire de la terre, à cette occasion, décèle de nouveau ses coïncidences avec l'histoire dû ciel. Rien n'est aussi répété que les mécomptes, les ingratitudes auxquels restent fréqu«nment assujettis le
père et la mère dont la main n'a plus aucun appât à offrir, n'est plus en mesure de donner ou de faire attendre.
De même que le père et que le fils, l'esprit a sa triple manifestation. D'abord il se produit à l'état de semence qui, tantôt va se développant, tantôt avorte, tantôt, au contraire, est réservée pour des saisons futures. Aussi dans le monde, et chaque jour, que d'es* prits éblouissants en apparence, dès leurs débuts, s'éteignent bientôt sans avoir fourni aucune carrière ; que d'idées sont introduites en germe dans toutes sortes d'oeuvres, mais pour ne fleurir qu'après une longue suite d'années et sous quelque nouveau soleil. Dans son deuxième. état, l'esprit apparaît indéfini, flottant, mais déjà plein d'activité, de vie. C'est la parole qui court sans avoir encore la pleine connaissance de sa . destination, de son but; c'est l'opinion qui hésite et s'agite avant de se faire loi; c'est de plus l'état qui constitue ce qu'on appelle «l'annonce des temps, » alors qu'une sève générale, dont personne ne peut mettre en doute la circulation, fait nécessairement pressentir qu'il sortira quelque fruit nouveau de l'arbre qui la renferme.
En effet, la troisième forme de l'esprit est celle où il se montre définitivement réalisé, incarné dans une œuvre, dans un fruit, dans une nouvelle terre et de nouveaux cieux, dans une nouvelle Jérusalem, un nouveau fila, un nouveau monde.
Or, sous cette dernière manifestation, le trait le plus admirable, le plus mystérieux , est que l'esprit se retrouve tout entier dans les moindres détails de l'œuvre
comme dans l'ensemble., Les affaires de la terre, à ce point de vue, offrent de nouvelles similitudes avec les données du ciel. Ainsi Phidias imprime sa pensée, son cachet à chaque mouvement du bras de Jupiter et aux derniers plis de son manteau, aussi bien que sur le front du dieu et dans son regard redoutable. Auprès de la Providence, la création de mille mondes n'est pas plus extraordinaire en esprit et ne coûte pas plus que la création du moindre fétu. Quand nous foulons la terre sous nos pas et que nous affectons d'en mépriser la poussière, c'est notre vanité que nous confessons. Broyons le roc le plus dur, chaque grain de cette poudre impalpable renferme l'esprit, la sève, la puissance tout entière de l'auteur , du Père divin ; c'est un germe qui dort. Au milieu de conditions connues de Dieu seul, sous l'empire de la loi universelle dont ma lettre prochaine vous entretiendra, à la faveur du changement perpétuel des substances en d'autres substances, ce germe endormi pourra se développer quelque jour. Il sera même capable, au besoin, de faire sortir de son sein autant de mondes différents que nous découvrons aujourd'hui de soleils sous le nom d'étoileg et d'astres. Mais partout où une création est signalée, soit divine, soit' humaine, partout où on cite un père, conséquemment un fils, je vous ai fait observer que jamais l'imagination n'en est venue à les concevoir sans y associer l'idée d'une femme. Séparés en réalité et réunis par abstraction, l'état de vierge, d'épouse et de mère forme donc la quatrième triplicité qui , de concert avec les trois autres, et sous la domination suprême de l'Être, de l'Unité, donne fidèlement le nombre treize.
Quoiqu'elle y ait mis quatre ou cinq cents ans de réflexion, l'Église chrétienne-catholique a fini par se ranger à l'usage immémorial et par déifier, sous le nom de Miriam ou Marie, l'état de vierge, l'état de mère, sans trop insister toutefois sur l'état d'épouse.
Dans les anciennes Écritures, lorsque l'Être, l'Éternel, se manifeste comme père universel ou créateur, il choisit pour compagne, une figure poétique, une féconde abstraction, celle que le monde, qui est son fils, ne cesse d'entourer d'-hommages, sans se priver néanmoins de lui blesser le sein, de la faire pleurer à chaque instant; car le nom de cette épouse, de cette mère, n'est autre que « la sagesse. » En vertu de la loi de conformité, et si l'on se laisse guider d'après le sentiment universel, il est permis de dire que la fiancée déjà étroitement liée au génie des temps nouveaux, que la dame par excellence, que la vierge épouse et mère promise à la Jérusalem des jours prochains, est la justice elle-même, redescendant, sans trop de mystère, ' des régions du ciel et largement sécularisée.
Dans les religions de l'Inde, où la triplicité de la vierge, de l'épouse, de la mère, se trouve fréquemment résumée dans un seul et même personnage mystérieux, le Père, le Dieu censé créateur, Brahma, contracte le mariage le plus singulier par sa nature et surtout par ses conséquences. Il choisit entre les vierges, il prend pour épouse et donne pour mère au monde Maïa^ c'est-à-dire l'illusion; une abstraction qui ne manque pas de rapports jivec la célèbre parole de Salomôn : « Vanité des vanités, tout n'est que vanité, tout n'est que vide. »
Afin de mieux se prêter au caractère de son épouse idéale, le dieu dont je parle cherche sa puissa^nce créatrice dans le sommeil Fatigué du vide qui s'attache à son état de veille, Brahma ferme l'œil et s'endort. Il rêve, et le songe où son âme se complaît fait et constitue le monde. Dans cette condition, tout ce qui nous semble avoir l'existence n'est au fond qu'une ombre, un mirage, un produit direct de Maïa, de l'illusion, du rêve divin. Nous sommes tous les personnages éphémères de ce monde rêvé, dont la durée passe pour embrasser plusieurs millions d'années. Alors le dieu se réveille, et aussitôt le monde finit, sauf à être refait et à revivre à l'heure où un nouveau sommeil se déclare.
A notre tour, enfants que nous sommes de l'illusion, nous vivrions, comme le dieu oriental, au milieu d'un songe, d'une vanité composée de tout ce qui nous entoure. Loin d'être profondes, radicales, les différences qui séparent les vertiges de la nuit et nos impressions de la journée ne tiendraient qu'à de simples apparences : un peu plus de régularité dans les unes que dans les autres, un peu plus de suite, et ce serait tout.