LETTRE XVI
Du changement des substances, ou loi universelle cachée sous le nom
et le mystère de la transsubstantiation.
Décembre 1851.
La loi générale cachée sous le nom et le mystère de la transsubstantiation embrasse le monde physique autant que le monde moral. Les exemples de ses effets se présentent de toutes parts chez les individus et dans les masses.
Dans son sens intime cette loi entraîne une idée capitale, qui, aujourd'hui, doit exercer une .grande influence sur la transformation inévitable de Tordre spirituel. Elle correspond au dogme de la transmigration des esprits ou des âmes bien plus qu'au dogme de la résurrection personnelle des corps que nous aurons bientôt à comparer l'une à l'autre; elle se concilie avec le principe nouveau de la circulation perpétuelle des existences dans les cieux, de même que sur la terre. "^ .
Il arrive exactement au mot de transsubstantiation comme à certains hommes qui, pour avoir l'aspect le moins attirant, le moins rassurant, sont néanmoins de la meilleure nature. Malgré son étrangeté
apparente, qui dérive surtout de sa longueur, la composition grammaticale de ce mot ne diffère pas d'une foule d'autres familiers à notre langue : tels sont ceux de trans-formation ou changement de forme, transfiguration ou changement de figure ; ceux de transposition, trans-gression, trans-action.
La transsubstantiation signifie par conséquent le passage d'une substance à une autre substance, le changement d'une espèce en une autre espèce. Dans son acception chrétienne et romaine la plus absolue, la transsubstantiation ne s'applique qu'à l'acte mystérieux en vertu duquel le pain et le vin eucharistiques se changent en réalité, et non par commémoration, par simple figure, en corps et en sang de Jésus-Christ.
, L'Évangile a dit avec toute raison que l'homme n'avait pas été fait pour le Sabbath, mais le Sabbath pour l'homme. C'est même à la clarté de cette parole et en considérant la tendance actuelle et universelle des nations que nous jugerons plus tard les trois Sabbaths en vigueur sur le continent européen et au delà, celui de Mahomet, de Moïse, de Jésus, vendredi, samedi et dimanche.
En attendant, l'expression des Évangiles porte sur les dogmes et sur les mystères tout aussi bien que sur le Sabbath. La vérité n'a pas été faite pour le mystère, mais les mystSres chrétiens et non chrétiens pour le service de la vérité. Dieu nous a entourés de mystères trop réels, trop nombreux, trop écrasants pour que les formes mystérieuses d'occasion ou de convention n'engendrent pas aujourd'hui
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plus d'inconvénients que d'av^antages. Si donc le mystère, officiellement admis, cache un fond de vérité, cette vérité désormais est obligée de s'humaniser, de se séculariser ; elle doit se montrer sans détour en dehors d'aucun vêtement, d'aucune écorce. Si le mystère ne peut exhiber clairement sa raison d'être, sa vérité, s'il prétend vivre à jamais en sa seule et propre qualité de forme mystérieuse, de secret, c'est tout simplement dans l'ordre des idées, l'analogue de ce qui existait jadis dans l'ordre des faits, un fétiche spirituel, une idole.
Mais avant d'entrer dans la question, il me serait difficile de me soustraire aux impressions publiques qui viennent d'être suscitées. Je voudrais en vain oublier que le moment où je trace cette lettre n'est séparé que par quelques jours de l'année 1852, qui s'était dressée à tous les yeux comme une espèce de fantôme. Pendant que je travaillais à vous exposer par quelle imitation de Rome le génie des temps nouveaux obtiendrait tous les moyens de reconstituer une Jérusalem nouvelle et réellement universelle, le premier personnage de ma trilogie, Paris, a rappelé forcément sur lui toute notre attention. Les» événements les plus instructifs ont été de nouveau provoqués dans son sein et nous apprennent mieux que tous les discours à apprécier l'histoire religieuse autant que rhistoire politique. En l'année 1851, qui expire parmi nous comme sous un coup de tonnerre, la nation de l'Europe qu'on cite sans contestation pour une des plus braves sur les champs de bataille, a offert, dans le champ des institutions, l'exemple d'une
crainte, d'une peur, presque impossible à décrire. Depuis longtemps, cette crainte si grande, cette peur d'un avenir prochain, a été revendiquée par mon sujet en ce sens qu'elle dépend, je crois, d'autres causes encore que de celles qui lui ' sont généralement attribuées. Sans trop en savoir le pourquoi, chacun a la pleine conscience que, dans les voies déjà expérimentées ou proposées, il est des points obscurs, indéfinis, qui font vite toucher à quelque chose de factice, de faux, et qui, malgré les plus belles apparences, ou les débuts les plus hardis, ne permettent guère de consolider le terrain sur lequel l'Europe entière s'agite. C'est par conséquent de cette conscience, de ce sentiment familier à chacun, que naît, à son tour, le vertige, l'entraînement de peur qui, à la première occasion, se communique aux plus vaillants, aux plus robustes.
Quoi qu'il en soit, la loi universelle du changement des espèces agit de deux façons opposées : elle fait passer du moins au plus, ou d'une espèce inférieure à une espèce supérieure, et du plus au moins ou de celle-ci à celle-là. Le pain et le vin changés en corps et en sang tombent dans le premier cas, et figurent le passage de la substance inférieure à la supérieure. Mais d'après la loi de transsubstantiation, il arrive aussi au corps et au sang de se changer en pain, en vin et même en espèces moins élevées. Voilà pourquoi, dans un éclaircissement placé à la suite de mon travail sur Jésus-Christ et sa doctrine, j'avais engagé les esprits enclins aux recherches à ne pas laisser à l'écart l'idée qui dominait dans la tradition spéculative
des anciens Juifs, dite la Kabale, Sous quelques rapports cette tradition peut être considérée comnie une des formes distinctes et les plus originales de l'antique doctrine de l'émanation. On s'y proposait surtout d'expliquer et de figurer les deux sens contraires de la loi dont il est question, les changements de bas en haut et du meilleur au pire.
Vous avez vu quelle en était la première donnée. On se représentait l'œuvre entière de l'Éternel, la création universelle, sous l'apparence d'un seul et même individu, d'un premier-né, d'un premier Adam, qui aurait porté dans ses flancs les germes de tous les astres, de tous les mondes, de toutes les existences possibles, de mênoe que l'Adam de la Genèse enfermait en lui les germes de toutes les races. De plus on poursuivait le sentiment consigné dans les livres sacrés primitifs. Je sentiment qui attribue à la vie, à l'âme de toute chair d'être et de rouler dans son sang. En conséquence, on avait admis qu'une substance première, qu'une essence suprême, divine, éthérée, en possession de qualités, d'attributs et de splendeurs sans fin, représentait- en esprit le sang universel. En traversant les différents mondes, conçus d'ailleurs de la façon la plus bizarre, et en faisant des milliers de détours, cette substance ou essence divine finissait par arriver dans nos régions inférieures, épuisée, matérialisée, tout comme le sang s'épuise et dépouille ses richesses dans son cours. Mais alors certains rayons dérivas en ligne directe du foyer infini réagissaient sur la substance épuisée; ils lui venaient en aide, la ranimaient et l'entraînaient are-
prendre le mouvement ascensionnel ; de sorte que par de nouveaux changements elle réussissait à se revivifier pleinement, à reconquérir toutes ses qualités primitives.
Au reste, à part toute abstraction et toute opi-^ nion des anciens et des modernes, nous avons devant nos yeux les preuves expérimentales, variées, des effets produits par le changement mystérieux des substances, soit au physique, soit au moral, soit chez les individus soit dans les masses.
Entre les individus et au physique, prenons au hasard comme exemple ce cavalier d'un visage si martial, • dont les membres annoncent la forcfe. Observons en même temps sous le microscgpe un point, un grain. Ce point, ce grain est le principe, le commencement de cet homme. Tel il a été dans le sein de sa mère. L'appétit de ce point presque invisible, sa puissance de transsubstantiation a été «i grande qu'il a changé d'abord à son usage la propre substance de celle qui lui a donné le jour. 11 s'est emparé ensuite , de l'air, de l'eau, de la chaleur du soleil, de la chaleur du foyer, des végétaux, des animaux, du pain, du vin, de toute chose, de toute espèce. Il les a travaillées, il les a transformées ; il en a tiré ses os, ses nerfs, sa chair, sa chevelure noire, le bras qui retient son coursier, le jarret vigoureux qui dirige la bête, comme l'aviron fait d'une barque.
Au moral, les effets et les exemples de la loi de transsubstantiation ne sont* pas moins familiers. Un esprit d'espèce encore brute, étroite, ignorante, écoute un maître habile, ou est arrêté devant quelque
chef-d'œuvre de l'art, et sous l'influence de cette parole, de cette ûnpression, il s'illumine, il change d'espèce. De même un adolescent de nature violente, d'espèce- désordonnée, rencontre, un ami sage, ou un bon pasteur, un bon prêtre qui n'a pas d'arrièrepensée, qui dogmatise peu et ne déclame point, qui touche tout simplement quelques-unes des fibres les plus vivantes de ce jeune cœur, qui l'éclairé sur ses véritables intérêts; et bientôt l'activité morale de la transsubstantiation se fait sentir. L'adolescent remis en présence de lui-même rentre dans les espèces les plus honorables.
Enfin les masses de tout ordre, comme les individus, payent leur tribut à la même loi. Le règne minéral est transsubstantié ou changé par le règne végétal, et celui-ci par le règne animal, ensuite par l'-espèce humaine qui, récemment et avec une si heureuse sagacité, a été séparée de la classe des animaux pour former un ordre à part,* le règne hominal^ un quatrième règne.
En conséquence, tout autorise à penser que certains produits de l'élaboration humaine et de l'élaboration commune à tous les êtres de la terre fournissent à leur tour matière à des actes de transsubstantiation dans des régions plus élevées que les nôtres ; tout autorise à croire que ce changement d'espèces en d'autres espèces s'étend de proche en proche jusque dans les profondeurs éternellefs et s'oppose nécessairement à tous les principes, tous les dogmes qui conduisent à une immobilisation absolue, à une inféodation.
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