‹ Paris, Rome, Jérusalem ou la question religieuse au XIXe siècleChapitre 64 sur 107 · DES NOUVEAUX CIEUX · texte numérisé non relu

DES NOUVEAUX CIEUX

qu'il sera créé de nouveaux cieux et une terre nouvelle. Les cieux raconteront autrement la gloire de leur auteur; la terre se prêtera d'une autre façon aux intérêts, aux droits et aux devoirs des hommes.

Dans les jours de préparation à l'ère nouvelle qui, sous le nom de Renaissance, ont marqué le terme prochain de l'ère vulgaire et moyenne, Dieu, en envoyant Copernic, a changé les cieux, ou plutôt. il en a changé le langage; il leur a ordonné d'exprimer autrement sa propre gloire. En envoyant Christophe Colomb, il a changé la terre, ou du moins il a forcé l'esprit de l'fiomme à se représenter d'une autre manière les conditions pratiques du domaine qui lui a été assigné pour y être roi. De même en envoyant Gutemberg, Dieu avait voulu qu'une nouvelle existence et impulsion fussent communiquées à l'écriture.

Sous l'empire de ces trois noms, toute une révolution de Dieu a donc été immédiatement accomplie. Le principe d'activité et le droit de circulation sans fin ont été introduits du même coup dans les cieux, sur terre et dans le travail de la pensée.

Par nature, la religion est et doit être le suprême résumé de toute bonne inspiration, de tout bon sentiment, de tout art, de toute science^ Socrate aurait dit un mot qui est devenu célèbre. Ce grand moraliste affirmait qu'il ne savait bien qu'une seule chose, et cette chose unique était que, en définitive, il ne savait rien. Si Socrate a dit cela, Socrate s'abusait ; il portait trop loin l'ambition de sa pensée. C'eût été, je crois, une parole plus sage, et surtout plus vraie, d'attester qu'après avoir employé toute sa vie à réfléchir et à

apprendre, il reconnaissait certainement savoir quelque chose, mais qu'en réalité ce quelque chose était bien peu. En Judée et à l'inverse de Socrate, le maître des Évangiles se déclarait lui-même ou était déclaré par ses disciples pour savoir tout, pour avoir reçu la vérité, sans réserve, pour n'être étranger à aucun des plus grands ou des moindres secrets de l'Éternel.

D'après ce qui nous a été transmis, il paraît que Moïse avait tenu le juste milieu. Sa doctrine ne laissait croire ni à l'ignorance absolue dont Socrate aurait fait apparente profession, ni à la science absolue du maître des Évangiles. Le prince de la loi disait que l'homme était forcé d'admettre à perpétuité deux parts : les choses que Dieu lui avait dévoilées ou lui dévoilait avec une prudente mesure, et qui désormais, ajoutait-il, appartiennent à nous et à nos enfants, et les choses que Dieu conserve dans ses trésors infinis, qu'il tient enfermées dans deslivres scellés, pour ne les dévoiler et toujours avec mesure qu'au temps convenable. De là les maximes si intelligentes de l'ancien peuple dont l'application, de nos jours, aurait pu trouver tant de fois sa place. « Tel se montre sage en se taisant et tel se rend dangereux et se fait haïr par une loquacité désordonnée. Tel se tait parce qu'il n'a rien à dire et tel autre parce qu'il a égard au temps. Le sage considère le temps convenable pour parler et pour agir, mais l'insensé ne fait du temps aucun compte. » C'est donc en considérant le temps que dans l'histoire des rapports de la terre avec les cieux, l'auteur de la Genèse offre ce caractère prédominant, possède cette gloire impérissable d'avoir été un des plus grands émancipateurs de la terre.

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Avec une force dont on ne peut plus apprécier aujourd'hui toute la portée pratique, son bras enleva la terre, l'homme, le peuple, au despotisme alors si redoutable et universel des superstitions et religions astrologiques. Il rejeta bien loin toutes les craintes et terreurs pusillanimes, les sortilèges et conjurations, les amulettes, les talismans, le recours aux évocations des morts, aux sacrifices de tout genre, atroces ou ridicules, dont ces superstitions astrologiques étaient la source. Il établit partout que la terre et l'homme, son légitime dominateur, brillaient indépendants des influences particulières de la lune, du soleil et d'aucune étoile. « Ces astres, s'écriait-il, ne peuvent rien sur vous; ils ne sont comme vous que des créatures assujetties à la loi de l'Infini, de TÉternel, dont vous êtes en petit l'image et la ressemblance. »

Néanmoins, comme à toute époque et dans toute œuvre, sacrée aussi bien que profane, il y a des inconvénients à côté des plus précieux avantages, comme il y a un péché originel, ou quelque germe de faiblesse à côté du meilleur bien, on ne saurait se faire illusion. Le dessein de la Genèse, tel grand qu'il fût dans son but populaire, son langage, tel vrai qu'il soit encore dans la fonction pratique conférée aux astres d'éclairer le jour et la nuit et d'être un signe pour la division du temps; ce dessein, ce langage primitif emportaient en eux une cause d'erreur scientifique. Ils devaient servir de prétexte pendant des siècles à l'immobilisation des idées, à l'inféoda tion.

t)ans son ardeur émancipatrice, l'antique écrivain avait trop restreint, en apparence, la destination des

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astres. De plus, loin d'amoindrir cet inconvénient, l'église chrétienne et surtout l'église catholique l'avaient aggravé et en avaient pris en quelque sorte la responsabilité entière par la raison suivante : pourvu que le nom de l'Être, que l'unité de l'Éternel fût respectée, il est incontestable que, dans les conditions fondamentales de l'ancienne loi, tous les sentiments affirmatifs, dubitatifs ou négatifs étaient religieusement permis, tant sur la nature des corps que sur la nature des âmes.

On ne peut méconnaître que l'antiquité n'eût déjà des opinions assez avancées au sujet des astres et de leur marche orbiculaire. Les roues du fameux chariot d'Ézéchiel n'y étaient certainement pas étrangères. On est d'autant plus autorisé à le croire que ce prophète vivait en exil dans le pays des Chaldéens, là où la science des astres paraît avoir eu ses premières racines. Il était du même temps que Pythagore qui, un peu plus jeune qu'Ézéchiel, rapporta de la Chaldée en Grèce les notions astronomiques que son disciple Philolaûs dégagea publiquement de toute forme symbolique et religieuse.

Mais ces circonstances et d'autres encore n'ont pas empêché, je le répète, que la Genèse ne soit devenue une cause ou un prétexte de retardement pour l'esprit. Tandis que l'Église affirmait qu'elle avait reçu de Dieu la vérité sans mesure, qu'elle possédait en son sein tous les secrets et tous les dons de l'Éternel, l'Éternel, au contraire, a voulu prouver, par des expériences sensibles, que ses secrets et ses dons n'étaient jamais dévoilés ou distribués à personne qu'avec réserve ; il a voulu que pendant les siècles où la foi chrétienne

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était la plus vive, où Rome était triomphante, clercs et laïques restassent dans un aveuglement complet sur la nature et sur la grandeur de son œuvre ; il a voulu que les populations et leurs docteurs attestassent, avec universalité de suffrage, une foule de choses qui n'étaient en définitive que des hypothèses subversives de la vérité.

En effet, ce qui a été cru en masse et longtemps, ce qui favorisait au plus haut point les principes inféodateurs, c'est que l'immensité de la création restait immobilisée. On regardait le firmament comme une voûte solide qui formait plafond à l'égard des habitants de la terre et formait plancher par rapport à la société de l'autre monde, ou aux habitants invisibles des cieux. De même la surface de la terre devenait voûte pour les régions inférieures et souterraines, pour les enfers, ou les abîmes de la mort.

Mais au jour assigné par la Providence, les novateurs privilégiés sont apparus. De droit divin, c'està-dire sans avoir besoin de recourir à aucune élection populaire ni à aucune autorisation officielle, ces hommes de choix ont marché droit contre le sentiment universel. Guidés par quelques souvenirs, quelques éclairs provenant d'une haute antiquité, ils ont renversé de fond en comble l'échafaudage architectural qui était attribué à l'édifice des cieux. Et comme dans l'œuvre suprême tout se lie, spirituel et temporel, ils ont entraîné dans cette chute le prestige dont se trouvait entouré le dogme final auquel je ne dois arriver qu'après avoir comparé les deux croyances, en grande partie opposées, résurrection et transmigration.

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