LETTRE XIX
TrtDunigraUon des âmes, et set développements saccessifs en Egypte,
en terre sainte, et au xix« siècle.
Janvier 1852.
L'importance que j'ai attribuée à la transmigration, les modifications qu'elle est de nature à introduire dans le dogme final des récompenses et des peines m'obli-^ genl de m'y arrêter quelques instants. En Egypte ses origines, en Terre Sainte les variations qu'on lui a fait subir, au iix* siècle la nouvelle portée qu'elle peut recevoir sont également dignes de remarque.
La métempsy chose proprement dite, qui est devenue comme la parodie populaire de cette transmigration, ne forme qu'une branche de son histoire. D'ailleurs, à l'exemple des geîhs qui pensent tout autre chose qu'ils ne disent, le mot même de métempsychose signifie exactement le contraire de l'usage qu'on en fait. Si de sa forme grecque on le ramène à la même forme latine que les mots de trans- figuration, de transmigration, de trans-substantiation, le mot de métempsychose ne représente plus le passage d'un esprit ou d'une âme dans différents corps. Il se traduit par tranS' animation et représente le changement d'un esprit en un autre esprit, d'une âme en une autre âme.
Tous tes monuments de T Egypte attestent que la croyance à la transmigration était devenue depuis longtemps un dogme fondamental. Elle régnait bien avant les voyages d'Abraham et de Jacob dans le pays des Pharaons, de sorte qu*on ne peut douter que son passage en Terre Sainte ait précédé de loin la croyance à la résurrection; car celle-ci ne se fit en Judée un état public, et ne fut ostensiblement entée sur les figures morales et politiques de la poésie sacrée qu'après le retour de la captivité dans la Chaldée et surtout dans la Perse.
Aussi me paralt-il à propos d'ajouter un complément et un correctif à l'observation émise par le célèbre érudit qui, il y a déjà près de cent cinquante ans, résumait sur ces matières les sentiments antiques. « Quoi qu'en puissent dire les Juifs, disait ce bénédictin, la révolution des âmes, ou la métempsy chose (appelée chez eux le roulement^ le guilghul)^ n'est enseignée en aucun endroit de l'Ancien Testament. » Rien n'est plus vrai. Mais, en même temps et quoi que puisse en prétendre le savant docteur, l'autre croyance, celle de la résurrection, celle qui, selon sa propre expression, constitue Yétat fiœe^ l'immobilisation, n'y est pas plus enseignée. C'est par des détours, par autorité doctorale ou par convention qu'on en fait ressortir celle-ci et celle-là, qu'on les relie aux anciennes Écritures, par une greffe ou par <les sutures plus ou moins heureuses. Sans doute il est arrivé qu'on a découvert dans un des livres sacrés, celui de Daniel, quelque chose de plus explicite sur la résurrection que dans tout autre livre; mais la cause n'en
est pas obscure. Toute la vie du prophète s'écoula en exil dans la Chaldée et dans la Perse où ce dogme exerçait son autorité. Daniel fut admis au sein des cçrps religieux et savants de ces contrées ; enfin il prit une grande part à l'échange des idées qui eut ce double résultat : en Orient, de préparer ou de précipiter Tœuvre de réformation persane bientôt accomplie sous le nom de Zoroastre ; en Judée, de préparer la fusion des croyances dont la révolution chrétienne fut beaucoup plus tard comme la dernière expression.
Mais j'y reviens encore par la raison que l'originalité perpétuelle de l'ancienne loi en dépend. Ce qui permet à cette ancienne loi de fournir une sève inépuisable de rajeunissement, les moyens d'embrasser à certaines époques et de rallier les contraires, c'est précisément de s'être dégagée dès l'origine, avec inspiration et préméditation, de toutes les croyances, tous les mystères qui étaient alors en faveur ; c'est d'avoir cherché l'universalité de son avenir en dehors et au-dessus. Jamais, dans la loi, ni l'homme, ni le peuple, ni l'humanité, ne sont justifiés directement par la transmigration des âmes, par la résurrection des corps ou par tout autre sentiment de même nature ; mais toujours leur justification se. rattache au nom de l'Éternel, au principe des principes, à l'Être des Êtres.
Après cela je ne répéterai pas moins que les écoles juives étaient parfaitement libres de recommander telle ou telle croyance, tel ou tel sentiment, d'en faire apprécier la probabilité, l'utilité, la sagesse; mais nulle assemblée, sous quel titre qu'elle se présentât, nul chef, ni spirituel ni temporel, fût-ce l'aigle des
docteurs, n'emportaient le droit d'imposer ces sentiments et ces croyances comme articles de foi absolue, de les transfonner en dogmes rigoureusement obligatoires.
En Egypte, la transmigration n'avait pas pour unique caractère d'établir que le même esprit, la même âme revêt avec succession des corps de différente nature; elle se reliait à la propre croyance de la résurrection, et aussi à l'idée du purgatoire.
Dans cette région, la sainteté des embaumements avait un objet défini. Elle se proposait de faire durer le corps^ assez longtemps pour que l'âme retournât de ses pérégrinations avant qu'il ne fût tombé en poussière, et lui rendit la vie. On juge tout ce que cette croyance donnait de pouvoir et procurait de ressources aux prêtres égyptiens qui étaient chargés des embaumements et qui les distinguaient en plusieurs classes calculées d'après la richesse du défunt, la piété ou la vanité des familles. Mais là comme partout, le tarif principal n'était encore rien comparé à tous les suppléments et accessoires, à la diversité extrême d'amulettes, de talismans qu'on attachait au corps, à la diversité des cérémonies dont on accompagnait son passage dans les hypogées ou nécropoles. Sur ces entrefaites, il était censé que l'âme commençait le parcours qui servait à racheter ses fautes, toutes ses transgressions aux obligations religieuses et politiques de l'époque. C'est eh ce sens que la transmigration tenait de la nature d'un purgatoire. Seulement, au lieu d'être flagellée par des démons dans un réceptacle commun, l'âme restait soumise à une sorte de système
pénitentiaire. Elle passait par les tristes et insupportables cellules qui lui étaient faites en traversant une succession de corps inférieurs. Après avoir revêtu toutes les apparences animales et achevé le gros de sa pénitence, qui pouvait se renouveler jusqu'à trois fois, cette âme voyageuse obtenait de meilleurs jours. Elle se retrempait en faisant le tour des signes du Zodiaque et des constellations auxquelles on donnait aussi des figures d'animaux qui leur ont été conservées.
Alors ramenée qu'elle était à l'état d'enfant nouveau-né, l'âme reprenait son premier corps et devenait apte, comme les ressuscites de l'ordre chrétien, à remonter avec lui dans les sphères supérieures. Enfin, quoique la durée des pérégrinations variât beaucoup, et qu'on attribuât aux prières et surtout aux offrandes des vivants, d'en adoucir la rigueur, vous vous souvenez que le maximum était fixé en nombre rond à trois mille années.
Dans son passage de l'Egypte en Judée, il eût été diflicile que l'hypothèse de la transmigration ne reçût pas une nouvelle empreinte. L'ancienne loi attribuait une certaine dignité morale aux membres secondaires de la création ; particulièrement aux animaux. Dans la grande alliance entre Dieu et Noé les animaux sont compris avec une intention marquée.
Aussi lorsqu'on avance et qu'on prêche que l'origine de l'âme intellectuelle, spirituelle se trouve exprimée dans les paroles de la Genèse, où Dieu finit par souffler sur la face de l'homme une respiration de vie, on commet une erreur, on ne rend pas un témoignage fidèle. Pour s'en convaincre, il suflit de comparer les
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termes du texte sacré qui, dans le récit de la création, sont employés à Tégard de Thomme et ceux qui, dans le récit du déluge, s'appliquent aux animaux. Les uns et les autres sont exactement les mêmes. La dignité de l'homme, sa supériorité génésiaque réside dans ridée qu'il a été fait à l'image et ressemblance de Dieu, et nullement dans la première impulsion qui était indispensable au souffle, à la respiration de toute créature vivante.
t Le nom d'âme est fort équivoque dans le style des Hébreux, dit l'érudit dont j'ai déjà cité et dont j'aurai encore à citer quelques paroles, qui offrent l'avantage d'être d'une vérification facile. Ce nom se prend pour l'âme qui anime l'homme et pour ce qui anime les bêtes, pour une personne vivante... Ame se prend aussi pour la vie : mon âme a été sauvée; et, • ne tuez pas son dme^ c'est-à-dire ne le faites point mourir. Mon âme vivra, vou^ me conserverez la vie. L'âme se prend quelquefois pour la mort; on la met aussi souvent pour le désir, l'amour, l'inclination, t
Du reste, dans sa signification propre, notre mot actuel, âme, répond à l'idée de la langue antique. L'âme, anima, indique bien plus la nature animale de notre espèce que sa nature intellectuelle ou spirituelle, qui, dans cette ancienne langue, repose sur la participation de l'homme à l'esprit de l'Éternel, aux puissances et influences générales.
C'est pourquoi, lorsque nos facultés et nos ardeurs distinctives ont disparu par l'effet de l'âge ou par des causes malheureuses; lorsque l'oiseau vraiment divin, lorsque notre intelligence s'est déjà envolée,
Tâme végétative reste encore. Jusqu'à Tépuisement complet de la force de cohésion animale, cette animai cette âme conserve la cage sacrée, l'instrument si nierveilleux qui, sous l'empire de l'esprit, avait été appelé à résonner.
Dans ces conditions, et en vertu des rapports établis entre les animaux et l'homme, il était donc tout naturel que le système de la transmigration acquît un grand développement en Terre Sainte, bien avant qu'on y apportât de la Perse celui de la résurrection. Il est indubitable que dans la Jérusalem de Salomon, où les questions théoriques et pratiques les plus ardues furent fortement traitées, cette transmigration ne resta pas en arrière. Je ne crois pas qu'il y ait abus d'interprétation ou équivoque à en retrouver le sujet dans le livre de l'Ecclésiaste attribué à ce prince. On y saisit sans peine les débats provoqués par l'intérêt de savoir si la part de facultés et même d'intelligenc^ accordée aux animaux, tout obtuse qu'elle soit, ne concourait pas au mouvement ascensionnel aussi bien que l'âme, que l'intelligence déposée ou élaborée au sein de l'homme : t Qui sait si l'âme, des bêtes descend en bas, et si l'âme des hommes monte en haut? s'écrie l'auteur de ce livre... J'ai dit en mon cœur que Dieu éclairerait les enfants des hommes et leur ferait voir qu'ils sont comme les animaux. Tels ceux-ci meurent, tels ceux-là ; leur condition est semblable ; les uns et les autres ont le même souffle. »
Dans tous les cas, pour Tobjet que j'ai en vue, il suffit qu'on reconnaisse avec unanimité que la croyance à la transmigration des âmes, au roulement, au guil-
ghul, était établie en Judée bien avant Jésus-Christ, et que cette croyance a conservé dans le domaine de la religion une autorité non interrompue.
t Joseph et Philon, dit le célèbre bénédictin, auquel j*ai déjà emprunté quelques indications, Joseph et Philon qui sont les plus anciens et les plus savants d'entre les Juifs, après les auteurs sacrés qui nous restent, parlent de la métempsychose ou révolution des âmes comme d*un sentiment très-commun dans leur nation... Les docteurs juife qui l'enseignent croient que Dieu destine toutes les âmes à un certain degré de perfection auquel elles ne peuvent atteindre dans une seule vie... D'où vient, disent ces docteurs, qu'on voit des gens de bien qui meurent dans leur plus vigoureuse jeunesse? c'est qu'ayant acquis de bonne heure la perfection, il ne leur reste plus rien à faire dans un corps fragile et mortel... D'après eux la révolution des âmes se fait de deux sortes : la première, lorsqu'une âme survient à un corps déjà animé pour y acquérir un nouveau degré de perfection, ou pour aider l'âme qui est déjà dans ce corps aux œuvres que Dieu demande d'elle. Ils disent, par exemple, que l'âme de Moïse doit s'unir à celle du Messie. La seconde manière de révolution est, lorsqu'une âme rentre dans un corps nouvellement formé, soit pour expier quelque faute qu'elle avait commise dans un autre corps, ou pour devenir plus sainte. . • Les Juifs étendent même cette transmigration jusqu'aux bêtes et aux choses inanimées, et le nombre des partisans de ce dogme n'est pas petit. »
Enfin, au xix* siècle, l'idée que nous nous faisons de
la situation de la terre et de sa population au milieu de la cité des cieux, de ses populations, de ses armées, cette idée introduit forcément de nouvelles et larges modifications dans la croyance antique.
Outre sa concordance avec le principe de circulation universelle, et avec une justice distributive proportionnée, ce voyage des âmes, cette pérégrination éternellement variée, ouvre un vaste champ aux imaginations les plus ardentes. Elle leur laisse toute liberté de créer des figures, de concevoir des mondes différents, sans jamais éprouver la crainte d'exagérer la vérité dans ce qui est beau à voir, grand à penser, doux ou terrible à entendre.
De plus, cette antique donnée est susceptible de communiquer à nos sentiments intimes une nouvelle et poétique signification.
Qui sait, en effet, si, par leur côté purement moral, les émanations de nous-mêmes, dont se composent les nuances infinies de l'affection, de l'amitié, de J'amour, ne sont pas une sollicitation divine ; si elles n'entraînent pas des âmes distinctes, des forces et des faiblesses distinctes à s'associer, à se confondre, afin d'acquérir un plus grand pouvoir d'ascension, afin de devenir un jour le principe unique, l'âme unique d'un nouveau corps, qui céderait à son tour à des affinités nouvelles. Par là se trouveraient expliquées ces voix diverses qu'il nous appartient à tous d'écouter et d'entendre au fond de notre cœur, et qu'on est disposé à prendre quelquefois pour la reproduction d'un écho des plus lointains.
Vous avez présente à la pensée l'œuvre d'un de nos maîtres modernes qui nous est cher à tant de titres,
le tableau représentant Françoise de Rimini, qu'un même coup a jetée dans les régions de la mort, avec son amant dont elle reste inséparable. On ne peut attacher ses regards sur cette gracieuse et mélancolique toile, sans s'imaginer que les deux corps aériens ou plutôt les deux âmes traversent l'espace, comme des oiseaux blessés, pour atteindre à un nouveau monde et n'y plus constituer , sous une autre forme , qu'un seul et même être actif et perfectionné.
A s'en tenir également au sens poétique, ne pourrait-il se faire que les conditions de l'hypothèse sacrée servissent à éclairer l'état moral de notre globe, qui n'est qu'un des moindres degrés de l'échelle symbolique de Jacob, qu'un des moindres mondes lancé au milieu de tant de mondes intelligents? On compren*drait mieux une foule de singularités, de contradictions réfraclaires en partie à tous les efforts de l'esprit, à toutes les combinaisons sociales. Pourquoi, par exemple, les destinées humaines offrent-elles des dissem* blances si profondes, dans les rangs les plus élevés de même que dans les rangs inférieurs, au sein des pays civilisés aussi bien que chez les populations barbares? Sous l'empire de la loi perpétuelle de circulation, devant une justice distributive suprême, ne serait-ce pas que notre terre, considérée comme degré, comme échelon, comprendrait à la fois ceux qui croissent et ceux qui diminuent, qui montent et qui descendent , les êtres pour lesquels son séjour est un signe de progrès, une récompense, et les êtres qui y accomplissent ou qui s*y préparent une expiation ?
LETTRB XX
De l'esprit de réédification ou de renouvellement appliqué à la double
éternité des récompenses et des peines.
Dieu seul plane au-dessus de toute félicité et de toute peine, par la raison qu'il n'a pas d*égal, pas de relatif, qu'il est indépendant de toute chose. Pour concevoir les jouissances et les peines, les félicités et les douleurs, il faut se placer au-dessous de la suprême Unité, au-dessous de l'Être par excellence ; il faut entrer dans le domaine des existences distinctes et susceptibles d'être comparées les unes aux autres.
A ce point de vue, on est forcé de s'écrier : oui, il existe éternellement des félicités, oui, il existe éternellement des peines. Le dogme de l'éternité des récompenses et des peines reste debout quand on en vient à le généraliser, à l'universaliser. Mais ce même dogme appelle aujourd'hui une complète transformation lorsque, selon l'opinion fondamentale et immuable de la Jérusalem d'ère moyenne, Rome, on est convenu de le particulariser, de l'inféoder. Quoiqu'il existe éternellement des félicités, quoiqu'il existe éternellement des peines, non, les félicités ne sont pas éternelles, non, les peines ne sont pas éternelles sur les