‹ Paris, Rome, Jérusalem ou la question religieuse au XIXe siècleChapitre 79 sur 107 · LETTRE XXVI · texte numérisé non relu

LETTRE XXVI

Retour aux événements contemporains et principales preuves à puiser de rannée i84o à 1848.

A la suite des questions qu'elle était destinée à éclairer, ma première partie a trouvé un complément de preuves et de nombreux témoignages dans la succession des événements contemporains qui nous a conduits de l'an 1789 à l'an 1815; ma seconde partie a été de Tan 1815 à l'an 1840. Aujourd'hui le dernier développement de mon sujet, Jérusalem, nous ramène à cette même année 1840 qui nous a déjà si fort préoc-

cupés, mais sans me laisser encore prévoir l'époque où ma conclusion ne devra plus être différée.

Tandis que des raisons tirées de la fausse situation des esprits et des choses me paraissaient faire une loi à notre ère nouvelle de reprendre la question religieuse par la base, d'apporter dans cette question un autre poids, une autre mesure que l'ère vulgaire et moyenne n'y avait habitué, Timmense événement de 1840 s'est produit. Sous le titre de Question d'Orient^ le signal oflBciel a été imprimé au nouveau mouvement de l'Europe sur l'Asie. Si de graves circonstances en ont ralenti les effets, rien ne saurait l'arrêter. Dans le siècle dernier , et pour ce qui concerne la France, ce mouvement avait été déjà préparé, sous le Directoire, par la grande expédition d'Egypte; dans notre siècle, et sous la Restauration, par l'indépendance de la Grèce, Navarin et la conquête de l'Algérie ; ensuite, sous la révolution de Juillet, par les efforts déployés en faveur de notre influence dans l'antique royaume des Pharaons. Aussi est-il prescrit désormais à l'Occident de se reporter avec de nouvelles vues et une nouvelle science sur les mêmes rivages, dans le même lieu où les sources de la religion des Écritures, où les inspirations originelles de la sagesse des nations sont encore si abondantes , si vivantes. Déjà Jérusalem n'est plus à la circonférence, mais bien au centre du monde civilisé'; car, à mesure qu'on marche vers elle de nos climats occidentaux, une autre section de ce monde civilisé prend cette cité à revers. D'une part les porte-étendards de la Bible, les fils de l'Angleterre, d'autre part la Russie, se

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tournent de son côté des profondeurs de l'Orient où leurs établissements ont acquis une étendue si considérable.

Depuis Tan 1840 jusqu'aux premiers jours de cette année courante 1852, quoiqu'il se soit à peine écoulé douze ans, on serait tenté de croire' que douze générations se sont suc(jédé, ou qu'on a parlé parmi nous douze langues différentes. Bien plus , malgré le faible intervalle de quatre années qui nous sépare du moment où je vous ai exprimé mon projet d'écrire ces lettres, une crainte me saisit. De temps à autre je suis à savoir si je m'expliquerai certains passages de mon exposé, lorsque, après en avoir terminé l'ensemble, j'aurai à revenir sur chacune de ses parties. Il est vrai, et cette circonstance est celle qui réussit à me rassurer, il est vrai que la signification des événements reste en général beaucoup moins mobile que la parole des hommes.

Entre les événements accomplis de 1840 à 1848, soit dans noire pays, soit au dehors, il en est un certain nombre de nature politico-religieuse auxquels je vais emprunter de nouvelles preuves et des signes à l'appui des principales règles et assertions que j'ai émises. Ces événements comprennent : l'influence des représentants de la religion dominante sur l' énervemont progressif de la monarchie de 1830, et la comparaison à en faire avec l'influence qu'ils avaient exercée sur la chute de la monarchie de 1815; la conduite si différente de la Russie et de l'Angleterre dans la question catholique-romaine ; le contraste que présentent l'Italie et l'Allemagne à l'égard des deux points.

politique et religion. Dans les débris de la Pologne intelligente certaines aspirations sont nettement exprimées. En Espagne une disposition existe d'après laquelle on croit pouvoir rester longtemps suspendu entre le oui et le non, le blanc et le noir. Enfm aux approches de Tan 18/^8 et comme préparation à la puissance du nom systématique qui, depuis cette époque, a causé tant d'émotions, ce sont les efforts du pape Pie IX, si généreux dans leur but, mais si imprudents, si dangereux , par la raison précédemment développée , que nulle institution religieuse ou non religieuse ne peut sortir de ses limites naturelles sans se renier ou se transformer.

L'intérêt essentiel de ces événements sera de laisser à découvert le cercle vicieux dans lequel l'esprit de pure révolution, de pure réaction, de transaction secondaire ou d^ accommodement apparent semblent destinés à tourner pendant longtemps, et à se rappeler alternativement les uns les autres.

Néanmoins, de tous côtés et dans tous les camps, l'œuvre réédificatrice continue à recevoir] des expressions et à fournir des signes qui lui sont propres.

Pendant la seconde moitié de la période remplie par les institutions de Juillet, comme pendant la première moitié, comme avant 1830, comme avant 1815 et 1800, on voit éclater sous toutes les formes la nécessité de chercher, d'obtenir une correspondance nouvelle et meilleure entre les deux points, religion et po-

litique.

En 1840, parmi nous, la religion du serment avait été déjà compromise, et ceux-là même devaient s'esti-

mer heureux qui, en faveur des noms couronnés, des dynasties, des institutions, n'avaient pas été contraints à prononcer un trop grand nombre de fois la promesse officielle d'un dévouement toujours et également à toute épreuve. Par les motifs qui vous ont été indiqués, et malgré les meilleures intentions, la coalition parlementaire de 1839 avait porté une forte atteinte à la religion du drapeau. Devant l'embrassement soudain des deux bannières qui étaient censées marquer la séparation absolue entre les régimes ancien et nouveau, la généralité de la nation avait éprouvé une surprise extraordinaire et s'était bientôt regardée comme le jouet des ambitions personnelles.

A défaut de la religion du serment, de la religion du drapeau, et quand toutes les convictions semblaient ébranlées, il ne restait donc plus sur le terrain que la religion des intérêts privés qui, en aucun temps et sous aucun régime, n'a été ni la moins répandue, ni la moins fervente. Mais comme elle a pour principal caractère de ne tenir qu'à l'affaire du moment, et d'y sacrifier sans difficulté les adorations de la veille et les prévoyances du lendemain, l'occasion était naturellement offerte à la religion de l'ancien principe, de l'ancien dogme, de reprendre ses avantages. Afin de mieux s'assurer l'avenir, la tendance presque forcée de celle-ci la portait à s'accorder avec la réaction politique, sinon pour provoquer directement, du moins pour faciliter par tous les moyens le renversement de ce qui s'était établi contre son vœu. En effet, à mesure qu'on avançait vers 18/18, on voyait l'une et l'autre réaction tendre la main à la révolution, et, au risque

d'être déçues dans leur calcul qui était de s'en faire un instrument, lui dire tout haut ou tout bas : t Marche donc, marche plus vite. » C'est alors même que furent détournées plus que jamais contre une des deux moitiés de la personne assise sur le trône constitutionnel, le roi, une partie des ressources et de l'influence qui étaient dues à la piété sincère et à la générosité de l'autre moitié de la personne royale, la reine. D'ailleurs, une idée malheureuse avait été inspirée au monarque, une idée qui ne contribua pas faiblement à lui préparer des revers, celle de pencher vers le vieil homme, ne fût-ce qu'en apparence , au lieu de garder sans réserve le caractère et l'initiative intelligente de l'homme nouveau.

Dans tous les cas, au double point de vue de la question religieuse et de la question politique, nulle preuve de fausse situation ne pouvait être aussi sensible que les conditions comparées dans lesquelles les deux monarchies de 1830 et de 1815 subirent un même sort. Si celle de 1815 périt par cette raison, entre autres, que les représentants de Rome se pressèrent trop autour d'elle, qu'ils lui apportèrent trop ardemment leur secours, celle de 1830, au contraire, périt parce que les mêmes représentants de l'esprit ancien s'écartèrent de la nouvelle mstitution et réussirent fort pour leur part à faire le vide autour du roi Louis- Philippe. Là ce fut leur présence, ici leur absence, qui amena également, ou qui facilita l'une et l'autre péripétie.

Au dehors et dans le même intervalle de 18i0 à 1848, .l'intérêt des affaires politico -religieuses résulta

des contrastes que présentèrent différents États, et d^abord TAngleterre et la Russie. Tandis que ce pays, ce gouvernement autocratique , la Russie, crut à pro^ pos de fermer ses portes aux influences catholiques romaines, et rompit formellement avec le pape, une nation libre, les représentants de la vieille Angleterre, se décidèrent, quoiqu'à contre-cœur, à réaliser l'émancipation complète des catholiques. Les organes du parti purement anglais connaissaient et exprimaient sans détour l'ébranlement que cette innovation serait suscep^^ tible d'apporter dans l'état du pays et ses destinées, Ils ne se dissimulaient pas le genre d'action que le clergé catholique en vient toujours à exercer, moins encore par la force de ses idées que par la propre nature de son organisation. Tôt ou tard, en effet, on rencontre des jours où, sous peine de subir les conséquences d'une véritable invasion, les autres forme$ religieuses, de même que la politique et la philosophie, n'ont de ressources que de lui livrer quelque sérieuse bataille. Mais ces considérations, et beau* coup d'autres, étaient impuissantes pour arrêter les émancipateurs du catholicisme ; car quelque chose les entraînait , de supérieur en soi à l'esprit de la vieille Angleterre, à l'esprit du vieux catholicisme, du vieux protestantisme et de toutes les vieilles formes ou branches aujourd'hui existantes de la religion des Écritures, Ce quelque chose était le génie universel des nouveaux temps, déjii assez fort pour qu'on cède à son auTbrité dans tous les climats, et qui est encore loin cependant d'avoir obtenu sa propre religion, sa consécration légitime, son symbole.

Un autre contraste très-important à Tépoque dont je parle, une autre preuve de l'action incessante de la politique et de la religion fut celui de ritalie et de l'Allemagne.

Toujours mue par le grand dessein d'arriver à la création de son unité, l'Italie mettait toute sa religion dans le sentiment de l'indépendance et dans la nécessité de secouer le joug politique allemand. Par une sorte de réciprocité, l'Allemagne, avide aussi de rétablir l'unité du nom germain, témoigna qu'elle ne saurait non plus y parvenir sans s'ôtre fait une religion, sans avoir obéi à la nécessité de se soustraire au joug italien, à la suprématie religieuse de Rome. Ce fut même pour y réussir que sous l'impulsion particulière de l'abbé Ronge, on proclama un catholicisme allemand, dont les premiers succès parmi les classes protestantes conmie parmi les classes catholiques, purent faire un moment illusion. Mais l'avortement suivit bientôt par le motif qu'on n'allait pas assez au fond des choses.

En attendant, au milieu des paroles mystiques et croyantes où elle cherchait des consolations à son malheur, et par l'organe d'un de ses esprits les plus éminents, la Pologne, réfugiée parmi nous, en venait à répéter à haute voix le nom, le cri de « Nouveau messianisme. 9 De son côté, la noble Espagne semblait avoir reçu pour mission de démontrer par expérience l'exactitude de l'axiome de droit qui dit que « donner et retenir ne peut. » L'Espagne voulait à la fois le pour et le contre. Elle entrait avec chaleur dans l'ère nouvelle; on l'entendait proclamer de toutes ses forces la liberté politique et y consacrer plus d'une constitution.

Mais en donnant Tempire au nouveaa fait, elle retenait l'ancien principe et excluait la liberté religieuse. L'Espagne applaudissait fort à TAngleterre émancipant les catholiques, et s'abstenait d'émanciper les protestants. Or, nous avons vu et nous voyons encore les tristes conséquences déterminées par une manière d'agir qui consiste à ne savoir ni avancer ni reculer avec décision et franchise.

Enfin tous les événements précédents ne méritent qu'un rang secondaire auprès du dernier contraste qui nous amène à la révolution de Février, et qui vient à l'appui de la règle d'après laquelle nulle institution religieuse ne sort de ses limites naturelles sans être avertie par la Providence et par des faits éclatants qu'elle se renie ou se transforme. En essayant de se placer à la tête d'un mouvement général de liberté, le pape Pie IX fut alors entraîné d'une situation déjà factice par elle-même , fausse , dans une situation encore plus précaire qui l'obligea fatalement à reculer. A moins d'enlever au catholicisme romain sa signification réelle, et d'en faire un être de convention analogue à celui que l'empereur Napoléon avait créé dans son deuxième concordat, l'acte de Fontainebleau ou de 1813, il était difficile de prendre le change. Quels que fussent son désir du bien et la pureté de ses inspirations, Pie IX sortait des conditions de sa nature papale, comme jadis Pie Yll en était sorti, lorsqu'il avait apposé sa signature au deuxième concordat. Pie IX ouvrait l'outre des vents, sans avoir la puissance de les contenir ou de les diriger. Au lieu de lui crier de tous côtés : « Courage, Saint Père I » la

sagesse, et peut-être même le respect, auraient demandé de répéter : « Saint Père, prends garde, car à chacun sa fonction. » Sans doute, dans certaines circonstances, on peut gagner quelque chose à se montrer autre que soi ; mais ce bénéfice du jour est vite compromis. La vraie vérité n'est jamais de trop, tant en affaire religieuse qu'en toute affaire. Lorsqu'on n'est plus les mêmes qu'autrefois, lorsqu'on obéit à un nouveau temps, et à de nouvelles pensées, le courage réel consiste à se l'avouer et à dire : « Bâtissons une autre cité ; tout est changé, je suis et je me trouve différent. »

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