LETTRE XXVII
Révolution de 1848, témoignage fourni par les trois noms: République, Démocratie, Socialisme.
Dans les circonstances où nous sommes, en ce commencement de l'année 1852, on voudrait en vain dénier la puissance des noms. En théorie comme en pratique, en politique comme en religion, il est des noms d'homme, d'idées, de choses qui imposent tout un esprit de conduite, qui résument ou provoquent toute une histoire.
La prière d'origine évidemment essénienne, recueillie dans son intégrité par Tévangéliste Mathieu, et dont on a jugé à propos d'éliminer ou de voiler le trait final , cette prière, l'oraison appelée dominicale, le Pater ^ renferme au sujet de l'autorité pratique des noms un enseignement auquel vous ne vous êtes peut-être jamais arrêté. D'après l'ordre progressif qui s'y trouve suivi, la glorification de l'idée, la sanctification théorique du nom précède la réalisation pratique du fait ou l'arrivée du règne.
t Notre Père qui es aux cieux, que ton nom (ton vrai nom l'Être, le Un, Jéhovah^ Erhad) soit sanctifié ; — que ton règne advienne,... — car à toi seul, ajoute la fin de cette prière qu'on a éliminée sans doute dans la crainte de ne point rester assez conforme à la divinité absolue de Jésus-Christ et au mystère de la Trinité; car à toi seul, appartiennent le règne , la puissance y la gloire. »
Vous ne serez donc pas surpris que j'examine la révolution de Février, sa nouveauté inattendue et sa prompte caducité, bien plus par le côté des noms qu^elle a mis ou remis sur le premier plan, que par le côté des choses. Ici il ne s'agira que des trois noms, république, démocratie, sociaHsme ; je reviendrai dans ma lettre prochaine sur quelques autres noms et plusieurs des formules alors propagées.
Nous sommes encore trop près des événements de 1848 pour en apprécier les dernières conséquences. Toujours est-il que rien ne se fait de rien et que la sagesse sacrée n'a pas dit sans motif que, même pour recueillir la tempête, il fallait avoir semé le vent Rien
non plus ne se fait pour rien, et à certains jours ^
cette tempête, ce vent, n'acquièrent pas seulement la vertu d'épurer l'air, mais en agitant les plus hautes cimes, il leur est prescrit d'en détacher et de porter au loin des germes et des fleurs qui , sous la molle haleine des zéphyrs, se seraient desséchés sans utilité sur leur tige.
Si l'on hésite à concevoir et à dire jusqu'à quel point la révolution de Février aura précipité en Europe ou retardé l'établissement de la liberté, il n'y a aucune incertitude à entretenir touchant ses effets immédiats. L'influence qu'elle a exercée sur la situation politique et sur la recrudescence religieuse est déjà traduite en événements. Tout d'abord la révolution de Février a fait preuve d'une force qui a dérouté les intelligences les plus prévoyantes, et en particulier ses propres chefs. Elle a fait preuve d'une autorité , qui, des rivages de l'Andalousie jusqu'à la Baltique, a ébranlé en un instant toutes les institutions établies, tous les pouvoirs, et cela, chose plus extraordinaire encore, sans recourir à l'intervention matérielle des armées.
Mais cette même révolution, cet effort de Titan ne s'est guère soutenu que quelques jours. Tout en provoquant des craintes effroyables, et à cause de ces terreurs qu'elle a eu le triste privilège d exalter, la Révolution de 1848 a été renversée. Elle a fait surgir un trône de restauration nouvelle en aussi peu de temps qu'elle en avait mis à venir à bout du trône précédent. Elle a servi comme de bras pour atteindre des libertés que le xix* siècle croyait désormais indestructibles*
Elle a même donné sujet à la réaction politique et religieuse qui avait si fort préparé son avènement, de lui jeter à la face un mot historique et fatal, « qu'elle était à la fois capable de tout et capable de rien. » Ni la rigueur de ces reproches, ni les circonstances qui les atténuent n'entrent dans mon plan, et j'arrive aussitôt au signe qui nous est fourni en faveur de l'œuvre de réédification générale.
A l'exemple de la Jérusalem des anciens jours, et à l'exemple de la Jérusalem d'ère vulgaire et moyenne, Rome, la révolution de Février, poussée par le génie des temps nouveaux, a cherché à se caractériser elle-même à l'aide des trois expressions indiquées et intimement associées, à l'aide de ces trois termes qui retentissent encore de tous côtés, république, démocratie, socialisme. Mais dans cette triplicité de noms, et c'est là surtout que le signe réside, le principal retentissement n'a pas appartenu aux deux premiers, république et démocratie, qui étaient vieux et qui avaient été tournée et retournés depuis des siècles. Cette force de manifestation, ce retentissement, s'est comme concentré dans le troisième nom, le plus nouveau, celui de socialisme. Aux yeux de ses propagateurs et quelle que soit la confusion dont ils font preuve dans la manière de s'en expliquer , le socialisme emporte hautement l'idée d'un nouveau dogme, d'une nouvelle forme ou économie à introduire dans la famille du genre humain ; il emporte l'idée d'une nouvelle religion ; il fait suite avec plus d'étendue et d'intensité aux essais de nouveau culte tentés dès les premiers jours de la Révolution française. Ce n'est encore qu'un mot, qu'un nom ;
mais un nom qui renferme le projet conçu et exprimé de se substituer au nom de toutes les formes actuelles de la religion, ou -de leur faire subir les transformations les plus profondes.
Dans sa nature, le mot socialisme, n'est qu'une modification assez simple imprimée au grand nom de « la société. » En conséquence , considérée en dehors des hommes et des choses, la progression des trois noms, république, démocratie, socialisme, offre une ressemblance et une différence curieuses à constater avec les trois noms de la Jérusalem des anciens jours et les trois noms de la Jérusalem d'ère moyenne, Rome. Chez celle-là, l'ancienne cité, cette progression était ascendante, tandis que chez celle-ci, la cité d'ère moyenne, l'ordre s'est produit en sens contraire.
Ainsi, entre les trois peuples qui vivaient sous la forme du peuple ancien, ou plutôt entre les trois caractères distincts du même peuple, le premier comprenait l'état ou l'homme purement local ; celui qui avait ses lois et ses usages propres, ses convenances, ses passions, dont les autres populations n'avaient pas à se mêler. Le second peuple ou le second caractère comprenait le droit de nationalité, l'homme-nation , le peuple-principe , Israël qui avait été créé et organisé dans l'intérêt même du nom et du droit-peuple. Quant au troisième caractère, il regardait l'Israël ou le peuple universel, l'alliance promise, l'assemblée future et encore idéale de toutes les populations, de toutes les branches de la famille d'Adam. En d'autres termes, tout se réduisait à ceci : localité, nationalité, universalité.