II
Dans la Jérosal^n (Tère moyenne, Rome, le nom de catholicisme, qoi marche en tête, est évidemment le plus, important Non-seulement il sigaifie Funiversalité sociale, mais aussi la manière plus ou moins fidèle d'entendre et d'appliquer à la société les rapports de la Jérusalem invisible avec la Jérusalem visible, des deux avec la terre. Après le mot catholique, celui d^ apostolique est secondaire ; il veut dire que dans ses effets sur la société humaine, la domination universelle poursuivie par le catholicisme a recours à tous les moyens que l'ardeur de l'apostolat, que l'intérêt du prosélytisme ou de la propagande se trouvent en mesure d'imaginer. Enfin le troisième mot, romain^ devient locaL II veut dire que le succès de toute propagande se relie au principe centralisateur, à l'unité d'action qui, dans les jours de victoire et dans les jours de défaite, excite le zèle des forces militantes ou les met à couvert d'un danger trop menaçant.
Dans le mouvement de la révolution arrivée à sa phase de Février 1848, les esprits qui, effrayés des trois noms, république, démocratie, socialisme, n'ont pas osé, pour ainsi dire, les regarder en face, se sont donc privés d'utiles éclaircissements. Le mot république s'y trouve placé au bas de l'échelle, par une raison justement fondée.
En lui-même ce mot res publica signifie la chose et non la personne publique. Quand la Révolution française a porté si haut le nom de peuple français; quand elle l'a substitué à l'ancien nom territorial de France, c'est avec la volonté manifeste de mettre la personne
au-dessus de la chose. A l'époque de la révolution de 1830, la même pensée a fait changer le nom de roi de France en celui de roi des Français. Aussi, pendant tout le cours de cette révolution de Juillet, ce sont les promoteurs eux-mêmes de la révolution de Février, qui ont constamment protesté contre la chose, contre l'ordre et le gouvernement de la chose. Il n'y a donc pas à discuter, le mot res publica indique la chose, et le lien du mot avec l'idée s'est malheureusement trop fait ressentir et est devenu le principal mobile d'une chute précipitée. Il est avéré que, pendant la période de Février, c'est la chose qui a occupé les esprits, la chose qui a pris le pas sur la personne, le droit, le principe. Les deux camps les plus considérables, les plus actifs, se sont réduits à savoir : l'un, si la chose lui serait conservée, et l'autre, s'il s'en rendrait maître par quelque coup imprévu. De plus, et à ses derniers moments, il est également avéré que la révolution ou la république de Février ne s'est vue traitée ni comme un principe, ni comme une personne, un droit, mais bien comme une pure chose.
Le second terme , démocratie , qui exprime la personne publique, Vhomo publicus , le peuple tout entier, forme par conséquent une progression ascendante. Il avance d'un degré ; il signifie que la chose publique sera réglée et organisée sous l'intervention intelligente, au nom et dans l'intérêt général de la personne publique elle-même. Enfin, le troisième terme, socialisme, république sociale , monte encore d'un degré. Il ne s'arrête pas à constater que la chose publique demande à être réglée et organisée au nom et dans l'intérêt
de tout le peuple ; mais un autre^grand dessein reste à accomplir. Chaque forme démocratique, chaque peuple, doit s'entendre avec les autres sur certains principes, certains points ; on doit s'entendre sur une loi générale de sociabilité; on doit aspirer à une sagesse universelle des nations. De là résulte toujours, et conformément à mon objet, la nécessité future et logique pour tous les peuples renouvelés de se rebâtir un centre commun, de retrouver leur expression personnelle, et leur légitime garantie dans une Jérusalem d'ère nouvelle.
LETTRE XXVIIÏ
De quelques formules sous la révolution de février; le suffrage universel toujours et partout; liberté, égalité, fraternité, et Tcxploitation de l'homme par Thomme.
Jadis on procédait par symboles, aujourd'hui c'est par formules. Le symbole relevait de la poésie; il avait recours à des figures animées, à des images vivantes ; la formule relève de la science. Il y a des formules de droit, de médecine, d'algèbre. G*est surtout à cause des progrès' de l'algèbre, à cause de ses applications infinies que le verbe formuler a acquis de nos jours le sens le plus étendu.
Dans l'un et l'autre cas, symbole ou formule, la fin est la même. On se propose de concentrer une doctrine, un système, l'esprit de tout un gouvernement, d'une philosophie, d'une religion, dans une expression concise, sous le moindre volume.
Pour arriver à une bonne formule, il faut non-seulement que les termes qu'on y emploie soient exacts en eux-mêmes, sans équivoque, mais aussi qu'il y ait exactitude dans leur ordre, dans la manière de les agencer. C'est à ce point de vue qu'au sujet de diverses formules qui ont retenti pendant la période de Février, j'ai à vous soumettre plusieurs observations dont j'avais été frappé longtemps auparavant, et qui se rattachent toujours par quelque côté à la question religieuse.
Sans contredit, plus les peuples ont des droits à exercer, des devoirs à remplir, plus ils sont appelés à donner des témoignages d'intelligence, à développer des sentiments vrais, plus leur vie et leur dignité vont croissants.
Si je parle ici du suffrage universel, ce n'est donc à d'autre fin que de vous exprimer qu'on pourrait facilement en pousser l'usage et l'abus jusqu'à en faire une sorte de théocratie renversée.
Aujourd'hui comme en tout temps, une longue expérience n'est pas nécessaire pour reconnaître qu'il n'y a de suffrage universel , même de suffrage partiel , direct, qu'en apparence. Le suffrage du grand nombre n'est presque jamais qu'un écho des résolutions, des opinions qui lui ont été suggérées et dictées par un assez petit nombre. Soit que ce petit nombre s'appelle
gouvernement, soit qu'il s'appelle opposition, ou qu'on le distingue sous d'autres noms, cela ne change rien à la nature de l'affaire. L'intervention est inévitable de directeurs, de moteurs, d'agents qui font eux-mêmes la majeure partie de l'œuvre, qui en général s'y donnent l'autorité, qui la prennent . bien plus qu'ils ne la reçoivent. Ainsi, en Février 1848, est-ce par le suffrage universel que l'autorité fut déléguée au nouveau gouvernement? En aucune manière. Cette autorité rendue si précipitamment souveraine, et à laquelle il suffisait de quelques lignes pour mettre à néant toute sorte de corps institués et constitués, cette autorité dicta la république au suffrage universel qui certes, en ces jours-là et de l'aveu de tout le monde, n'y songeait guère. Telle est, par conséquent, la ressemblance qui serait en état de s'établir entre les théocraties directes des temps passés et la théocratie renversée chez les modernes. Dans les anciennes théocraties, une classe d'hommes peu nombreuse, mais relativement intelligente, les prêtres, faisaient eux-mêmes l'oracle et disposaient tous les moyens extérieurs pour qu'il parût dériver directement du Dieu, de l'idole adorée sous leurs auspices. Dans la théocratie renversée, il pourrait très- bien arriver aussi que, sans avoir le caractère sacerdotal, une classe peu nombreuse mais revêtue d'audace, de force, d'habileté, fit elle-même le suffrage universel et disposât néanmoins tous les moyens extérieurs pour lui donner l'apparence de dériver directement du nouveau dieu ou du grand nombre.
De quelque façon qu'on s'y prenne, à quelque forme ou formule qu'on ait recours, tout suffrage entraîne
inévitablement un droit personnel et une fonction de rintelligence. Si la forme donnée aa suffrage détruit ou étouffe la fonction, Toracle qui en résulte est sans vérité; si, au contraire, la fonction restreint ou étouffe le droit, l'oracle reste sans force.
Malgré l'excellence de chacun de ces trois termes, liberté, égalité, fraternité, l'ordre dans lequel ils sont placés, leur agencement ne répond pas à l'exactitude désirable dans une formule. En considérant les principes sociaux dans leurs rapports avec les données de la science, on ne peut s'empêcher de reconnaître que ces deux principes, ces deux forces sociales,* égalité et liberté, qfPrent entre elles un grand caractère d'opposition et sont comme destinées à se pondérer fraternellement l'une l'autre.
L'esprit d'égalité, en effet, est celui qui tend à nous rendre aussi semblables que possible les uns aux autres. Au contraire, en laissant à nos facultés, à nos inspirations, à nos goûts, et même à nos caprices, une entière latitude, l'esprit de liberté nous pousse, nous incite à être les plus différents, les plus variés, les plus inégaux. Ces deux tendances, égalité, liberté, correspondent, par conséquent, aux deux forces générales qui, dans la constitution visible de notre univers, poussent l'une vers un point central, vers un foyer conmiun, tandis que l'autre en éloigne. Au cas où la première de ces deux forces naturelles ne serait plus pondérée par son émule, toutes les parties de l'univers se précipiteraient en tumulte vers leur centre, sur le soleil, et ne formeraient qu'une effroyable masse. Si c'était l'autre force qui échappât à toute pondération, ces
mêmes parties de T univers se précipiteraient dans un sens opposé. La terre et tous nos corps se diviseraient à rinfini et s'éparpilleraient dans Fespace.
De môme l'égalité privée de sa force pondératrice, la liberté , conduirait à un nivellement mortel ; elle replacerait l'homme sur le lit de Procuste ; elle ferait retomber encore une fois dans l'éternelle image des troupeaux et des pasteurs où une brebis ressemble si fort à une brebis, un individu à un autre.
A son tour, si l'égalité ou le principe de ressemblance disparaissait, la liberté privée de son pondérateur naturel, abandonnée à elle-même, la liberté d'être soi, différent des autres, inégal,, original, rendrait toute unité publique , toute institution ou constitution impossible.
D'après cette manière de voir, appliquée à la formule officielle de 1848, il suit que les deux premiers termes, liberté, égalité, signifient au fond « dissemblance et ressemblance. » Mais en ce cas où est le lien qui fait disparaître cette apparente opposition? Dans l'exemple de l'univers, les deux forces générales, celle qui pousse vers un centre commun et celle qui en éloigne se trouvent reliées dans une force supérieure que tout le monde sait être ou s'appeler la gravitation. Dans l'ordre social, l'égalité et la liberté se relient aussi dans un principe supérieur, l'unité. Voilà pourquoi je laisse à votre jugement la formule suivante, à laquelle bien des années avant la révolution de Février et même avant celle de Juillet, mes premières recherches en ces matières me conduisirent : « La théorie précédente, disais^e, mérite que le lecteur y réfléchisse. Elle mon-
tre dans la science politique l'unité pour base, Tégalité pour moyen, la liberté pour but; c'est comme une trinité de principes en ce sens que l'unité est toute dans l'égalité, dans la liberté et réciproquementé » - Quant au troisième terme du symbole de 1848, la fraternité, il représente un sentiment. Or, de nos jours, ce qui distingue le sentiment, l'affection, l'amour, c'est précisément de ne pouvoir être formulé; traduire le sentiment en formule, c'est le compromettre. La sagesse, la science, le mérite, est de le faire naître et grandir et non de l'imposer, ne serait-ce qu'en apparence. Le premier de tous les droits du sentiment est de nous laisser aimer les gens qui nous plaisent, sans en dire, sans en savoir nous-mêmes le comment et le pourquoi. D'ailleurs, à chacun sa pensée. Par quelle voie les législateurs de notre temps en sont-ils venus à établir que tous les hommes sont frères? N'est-ce pas en s' appropriant l'inspiration fondamentale du génie juif? N'est-ce pas à l'aide de la révélation, ou, si vous préférez, à l'aide de la vigoureuse fiction d'après laquelle l'ancienne Jérusalem avait inscrit sur son drapeau que tous les hommes, sans exception, tous, aussi bien le dernier habitant de la noire Ethiopie que Moïse, David ou Salomon, étaient sortis d'un même sang, issus d'un même père?
Enfin, quoique la signification en soit prompte à saisir, la dernière formule qui, pendant la période de Février, a acquis encore plus de portée qu'auparavant, la promesse d'en finir avec l'exploitation de l'homme par l'homme, n'est pas non plus en elle-même d'une rigoureuse exactitude. Elle ouvre trop la porte à l'équi-
voque. Il n'est guère permis dans une grave maxime de détourner le sens général d'un mot reçu et consacré par une langue, sans y ajouter quelque explication, quelque correctif. Ce qui distingue avant tout la race humaine de la race animale, c'est précisément que l'homme a la» faculté et le pouvoir d'exploiter l'homme. Oui certes et heureusement, l'homme défriche son semblable comme il défriche une terre. Nous nous exploitons tous les uns les autres ; la nature elle-même nous exploite et nous exploitons la nature. Seulement, dans ce courant perpétuel de réciprocité, il y a pour les sociétés comme pour la terre, des exploitations fécondes et des exploitations ruineuses ou détestables. C'est à ces dernières que le travail de réédification universelle doit se proposer de mettre fin ; mais l'exploitation de l'homme par l'homme ne restera pas moins indestructible.