LETTRE XXX
Le 3 Décembre i85i.
Mars 1852.
Pendant que je suis comme absorbé par l'événement qui doit former le sujet de cette lettre , lorsque je cherche à quel point le retour des mêmes effets tient au retour ou à la persistance des mêmes causes ,
le hasard me fait ouvrir le testament politique attribué au grand ministre de Louis XIII, au cardinal de Richelieu. Une page est ainsi conçue : « Notre nation n'est pas propre aux conquêtes qui exigent du temps , ni à conserver celles qu'elle a faites en un instant. Les François ne craignent pas le péril; mais ils veulent s'y exposer sans aucune peine. Les moindres délais leur sont insupportables. Us n'ont pas de flegme pour attendre un seul moment leur bonheur, et ils s'ennuient même dans la conservation de leur prospérité. Au commencement de leurs entreprises, leur ardeur n'est pas ordinaire; en effet, ils sont plus qu'hommes en cet instant. Mais peu de temps après ils se ralentissent, en sorte qu'ils deviennent égaux à ceux qui n'ont qu'une vertu commune; et, à la longue, ils se dégoûtent et s'amollissent jusqu'à ce point qu'ils deviennent moins qu'hommes. »
En ce dix-neuvième siècle, tout semble attester que notre manière d'agir est toujours à peu près la même. Dans la paix comme dans la guerre, devant le palais des rois comme dans le palais des lois, comme dans les temples de la fortune, notre instinct prédominant, notre ardeur est d'emporter toute chose d'emblée, de monter incessamment à l'assaut. Entre les paroles de Jésus-Christ et sans nous en rendre compte, nous regardons comme la plus appropriée aux affaires d'ici-bas, celle où il est dit qu'un des meilleurs moyens d'obtenir ou de se faire une bonne place dans le ciel est d'en forcer les portes.
Depuis le 2 Décembre jusqu'au jour où je commence cette lettre, il s'est écoulé à peine quelques mois. Ce
serait trop téméraire d'en apprécier les futures consé* quences. Nous nous trouvons encore sous Tenipire des impressions qui précèdent de loin les actes du jugement. Nous devons même écarter toutes celles de ces impressions qui ne se relient pas . directement à notre sujet, aux rapports de la question religieuse avec la question politique. 11 est un aveu pourtant que nous nous croyons obligé d'exprimer. La recommandation «Connais-toi toi-même; confesse-toi à toimême, » ne regarde pas moins les nations, les partis, les églises, que les individus.
Au bout du temps et des épreuves convenables, s'il arrivait à la Révolution française de n'offrir au monde, pour dernier mot, que la domination de la hache ou la domination de l'épée, que la décomposition par l'anarchie ou la recomposition par l'autocratie, la Révolution française porterait en elle-même sa condamnation. Ce n'est plus aux principes de 1789 qu'on serait tenu de remonter, mais au précédent régime. Heureusement que, en sa qualité de fait providentiel et universel, la Révolution française plane audessus des vicissitudes intérieures auxquelles il ne lui est pas permis d'échapper, et au-dessus de la variété de ses épisodes.
Dans le système que je développe, le 2 Décembre, comme tous les événements antérieurs, vient à l'appui d'une même déduction. Après avoir déterminé l'avénement du nouveau fait ou du temporel de nouvel ordre; après avoir déterminé l'avènement du nouvel homme, des nouvelles relations, des nouveaux usages, des nouvelles mœurs, l'ère encore naissante ne saurait