II
rien édifier tant qu'elle reste privée de la consécration légitime du nouveau principe, ou de sa transformation religieuse. Déjà deux couronnes ont été placées sur sa tête, celle du guerrier ramené à l'état civique et celle du législateur à laquelle il appartient à chacun de prendre part On se montrerait en vain indifférents ou étrangers à la troisième condition de cette nouvelle thîare, à Tavénement d'un pontificat, d'un spirituel, d'une Jérusalem également retravaillée.
Au milieu de Tan 1848 et dans ma première lettre, j'ai recouru à l'image de la pièce toute neuve cousue sur un vêtement déjà vieux, et j'en ai fait l'application à la nécessité des nouveaux rapports qui doivent s'établir entre les deux points religion et politique. Les événements accomplis depuis lors autorisent, ce me semble» à représenter la même idée sous une autre forme. Au char allégorique et classique de la société, de l'État, pour lequel chacun témoigne aujourd'hui de si vives sollicitudes, on pourra bien attacher et réattacher officiellement le nouveau temporel et le spirituel de régime ancien. Mais quelle que soit la pureté des intentions qu'on y apporte, la force de l'automédon chargé de les faire marcher de concert, un peu plus tôt un peu plus tard, une occasion , quelque aiguillon caché les poussera à reprendre leurs allures respectives. Par une raison ou par une autre, les mêmes résultats en viendront à se produire]: on renouvellera dix fois, vingt fois, cent fois l'histoire de l'essieu, des rênes et du char de l'intrépide Hippolyte.
Pour servir de représentation au nouvel homme, la révolution de Février avait cédé à la malheureuse
idée â' évoquer et de faire réappftfaitre les lloms et les figures les plus menaçantes de la prenliêre Révolution ; c^ était se préparer presque volorïtairement une chute rapide* Sous ce rapport, le premier effet du 8 Décembre a été de remettre à découvert rinfaillibilité naturelle et religieuse de la loi des expiations, dU des cdntre-coups.
Qu'elle dérive d'en haut OU d'en bas, des individus ou des masses, toute faute, toutd injustice, toute erreur entraîne une certaine flagellation quelquefois tardive, mais qui souvent aussi né se fait pas attendre. Dans le mélange perpétuel de bien et de mal, d'avantages et d'indonvénients , qui forme la vie et l'animation constante de la société, si la sagesse l'emporte, l'expiation des erreurs qdi y ont été associées peut être renvoyée très-loin ou inertie se réaliser sans laisser de traces apparentes. Au contraire, si la domination appartient à l'imprévoyance ou au mal, les progrès les plus désirables pour le monde en éprouvent des retardemeflts} ils sont altérés, obscurcis, jusqu'à l'heure où on leâ voit ressortir plui^ actifs, plus brillants, des conditions dcmlourerises et expiatoires qu'ils ont Subies.
Malgré tdUte dénégatidm, l'âhcienne règle, Tancienne loi, ti'a jamais Mis fin à son règne, t.6 Dieu dé la religion des Écritures, l'antique Dieu des Juifs se manifesté toujours par des expériences sensibles. Il n'attend pès que les générations s'écoulent pour lés appeler en jtigeniènt et pour leur apprendre qu'elles ne mmi que les lùÉttumetits mobiles et fragiles de sa pensée. Il lés piiMl ôil les récompense, il précipite leur marche ou y jette des entraves , il les élève ôu
les abaisse, et cela en plein jour, sans mystère, à la face du soleil. Que les maîtres d'ici-bas s'appellent des dieux ou des hommes; que les idoles du moment soient célébrées en qualité d'intérêts ou de principes, qu'on y cède à des aspirations idéales ou à des appétits matériels, peu importe, en définitive, à cet Être à jamais puissant et souvent terrible. Devant ses yeux les chances sont pour tous les mêmes, et selon que le droit du présent, le droit du passé ou le droit de l'avenir l'exige, il fait tomber et retomber les uns sur les autres les choses, les hommes et les dieux.
Chacun, du reste, est en mesure de tirer de notre situation la conformité de l'exemple avec le précepte. La loi des expiations, la loi du contre- coup éclate assez d'elle-même. Ainsi en fait et sans aucun commentaire, comparez ce que nous avons vu hier et le jour d'avant, et le spectacle auquel nous assistons aujourd'hui. Hier, passez-moi l'expression reçue, c'était le coup de main et la surprise universelle de Février; aujourd'hui, c'est le coup d'État et la surprise non moins universelle de Décembre. Hier, c'était un trône de velours qu'on livrait aux flanmies; aujourd'hui, c'est un trône d'acier qui est en voie de se reproduire et devant lequel chacun se prosternera. Hier, tout le monde sait quel fut le triste char qui servit à emporter loin de Paris le roi de la légalité, la nouvelle forme qui avait été donnée au nouvel homme; aujourd'hui, tout le monde sait également dans quelle espèce de char bien plus triste encore un bras robuste, une illégalité hardie, a fait transporter à leur
tour et sans distinction, ceux qui avaient provoqué la chute de la légalité couronnée et ceux à qui il n'avait été donné ni de la prévenir, ni de la prévoir.
Enfin, qui pourrait dire les circonstances favorables ou malheureuses au moyen desquelles la contradiction suivante finira par être rachetée ou expiée. Hier, ou le jour d'avant, la nation dont l'influence morale s'exerce avec tant d' efficacité sur les destinées de toute l'Europe, hier la France était en proie à une émotion inexprimable. Elle annonçait sans relâche à l'univers l'impossibilité de vivre et de respirer autrement qu'au souflQe et sous l'égide d'une divinité suprême, la liberté chérie, la liberté sainte. Aujourd'hui peu s'en faut que cette divinité ne soit transformée en bouc émissaire, qu'elle ne se voie honnie et dépouillée par la foule même de ceux dont les exigences et les exaltations apparentes ont particulièrement concouru à la compromettre, à l'ébranler.
Dans l'ancienne Jérusalem du moins, le jour où le peuple presque tout entier se résolut à lever la main contre Jésus et à pousser une acclamation contre l'institution d'une divinité nouvelle, ce jour-là ne fut en rien différent de la veille.
On ne lit dans aucun récit historique que l'ancien peuple eût adoré et encensé pendant de longues années le maître que, à tort ou à raison, il regardait alors comme un devoir de condamner.
390 JÉRLSALEll OU LA itiDlf ICÂTIOH.