LES MARCHANDS DU TEMPLE
Mais, aujourd'hui comme autrefois, si l'esprit flagelle, il est exposé à son tour à passer sous les mômes armes.
A Jérusalem, les marchands du Temple ne décevaient personne ; ils portaient leur titre sur leur front ; ils vendaient les tourterelles et les agneaux des sacrifices, comme on vend parmi nous, en plein bazar, des ostensoirs et des chapes. L'excès où ils tombaient dans leur commerce n'est pas le pire ; bien loin de fà. Ce qui est plus grave, c'est quand l'esprit lui-même laisse croire aux populations qu'il s'est fait marchand et qu'il abuse, par intérêt ou ambition, des nombreux privilèges départis à sa nature ; c'est quand l'esprit semble se faire juif, non pas dans la grande et noble acception du mot, mais juif à la façon du moyen âge; quand il réduit enfin au niveau d'une denrée vulgaire jusqu'à la possibilité de ses futures inspirations.
Que le prêtre vive de l'autel, rien d'aussi légitime; que l'esprit aspire à une large représentation de luimême, il en a le droit : l'esprit est le travaillent par excellence; mais tout a ses limites. Lorsqu'on est ou qu'on se dit organe de l'opinion , qu'on est ou qu'on se croit représentant ou ministre de la pensée, on devient fonctionnaire et fonctionnaire de droit divin ; on s'exprime, on juge sans autorisation ni suffrage préalable. Or, sous aucun prétexte, le juge n'est admis à trafiquer de la justice, ni même à en avoir l'apparence ; sous aucun prétexte non plus, le fonctionnaire de l'esprit, de l'opinion ne doit rester en butte au soupçon de trafiquer de l'un ou de l'autre. Si, par malheur, cette tendance se produit, si elle acquiert une extension manifeste, la pente devient trop
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rapide pour 8*y retenir. Et voilà comment le présent politique s'illumine encore une fois aux clartés religieuses du passé ; voilà comment, en ces premiers mois de 1853, nous partageons tous avec une entière nouveauté la vieille aventure des marchands du Temple,
I^ETTRE nxxii
Recrudescence religieuse en i85a ; son influence probable suc la
marche des événements.
Pour longtemps encore une destinée nous est faite sans qu'on puisse en accuser trop fortement nos générations. Un courant ramène le courant contraire qui rend bientôt le même service à celui qui l'a remplacé. Ces revirements subits sont la condition à peu près iné» vitable d'une époque où le génie d'une ère qui s'en va est à se débattre avec le génie d'un temps nouveau et perd chaque jour du terrain jusque dans ses apparentes victoires.
La même cause qui vient de déterminer un changement complet en matière politique amène une recrudescence active en matière religieuse. Nous avons remarqué que la république de Février n'avait nullement réussi à faire sortir de son sein une représentation mani<*
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feste, forte et franche, du nouvel homme. Ne fût-ce qu'à rétat de fantôme, le» noms des Brutus et des Gracchus ont immédiatement ravivé l'autorité du nom de César et les souvenirs de force et de grandeur attachés à sa mémoire. Des souvenirs de 1793 et d'une ombre de Directoire au i8 brumaire l'Impulsion était irrésistible.
1799, à son tour, a ramené forcément les jours de 1801 et du premier concordat, l'ardeur des embras^ sements que s'étaient prodigués les deux représentants du temporel de nouvel ordre et du spirituel ancien.
M^is si cette ardeur renouvelée était de nature à éviter la pente qui de 1801 et 1804 ramène à 1809 et au concordat de 1813, quelque jour la logique des événements pourrait être poussée jusqu'au bout.
Après avoir tant travaillé au renversement du roi Charles X exi invoquant contre ce prince la prétendue robe courte qu'il portait et l'usage de son missel, si les hommes ou les fils des hommes qui ont profité du renversement de ce roi, et qui fréquentaient alors Voltaire, en devenaient les imitateurs déclarés; s'ils affec-^ taient de se revêtir de la même robe, ou de lire dans le même livre, sans y apporter la môme conviction, l'influence partie du sein de la religion aurait un écho. Un premier acte de justice finirait par en appeler un autre. Le roi Charles X rétabli en matière religieuse comme le type, le vrai type de l'homme des temps nouveaux, reprendrait de l'autorité. Sa voix serait fondée à exiger que l'amende honorable s'étendît plus loin et embrassât sa royauté, sa légitimité politique.
A la différence des premiers chrétiens qui se recru» taient dans )ea classes populaires malaisées, ou parmi
ceux qui faisaient, sans restriction, !e sacrifice de leurs biens, le mouvement religieux actuel se propage surtout chez les classes supérieures. C'est bien plus la peur du socialisme qui les y entraîne que la peur sérieuse de l'enfer.
Dans cette même recrudescence, toutefois, une autre signification se laisse saisir et me sert de preuve en affaires religieuses comme en affaires politiques. Pour ce qui est des premières on entre précisément dans la voie que j'ai cru nécessaire de poursuivre. On sent que la sagesse, que la science religieuse a une vie en elle-même, indépendante de la philosophie, de la morale, de la science proprement dite ; on sent l'existence d'un nœud qui mérite d'être délié ou tranché.
Pour ce qui est des affaires politiques, ce même état des choses confirme l'observation qui vous a été présentée dans la lettre de ma première partie relative au système d'indifférence en matière religieuse. Devant l'autorité officielle du spirituel d'ordre ancien il est presque impossible qu'un jour ou l'autre la Révolution française, le temporel d'ordre nouveau, ne cède pas à la nécessité de placer elle-même ses libertés, ou de les voir tomber sous l'égide d'un gouvernement de nature militaire. Vous vous rappelez les raisons qui en ont été données. C'est que le catholicisme de Rome n'est pas seulement une croyance ou un sentiment, une vérité ou un amour, mais il est aussi une organisation puissante, un gouvernement positif. Il dispose de véritables corps d'armées et de moyens qui ne périclitent jamais ; il a des engagements politiques contractés de loin. Son esprit inné de domination l'entraîne malgré les inten-