RECRUDESCENCE RELIGIEUSE
nouvelle, en d'autres termes, vers un syujbole, une autre phase de religion, on ne peut méconnaître cette circonstance, qu'entre toutes les tentatives déjà faites en ce genre par, la révolution, nulle n'a acquis des dimensions aussi étendues, un retentissement aussi lointain. On ne peut méconnaître non plus que cette vague aspiration est déjà en état de montrer ses plaies, ses dévouements, ses martyrs. Aux hommes qui, comme nous, réfléchissent et écrivent dans la retraite, à l'om . bre de quelques arbres, il est facile de se refréner, de replier ses voiles quand on sent au fond de soi les préludes de l'orage ou de la tempête ; il est facile à l'esprit d'attendre que le fléau de la balance dont il se sert pour apprécier les choses soit revenu autant que possible à son état naturel. Mais la situation de tous n'est pas la même, et dans les diverses conditions de l'existence et du drame social, bien des projets sérieux sont assujettis à recevoir ici et là des formes, des impulsions souvent contraires.
Toujours est-il qu'on ne renonce pas à la liberté de toute sa vie, qu'on ne brave pas l'exil et la mort, si ce n'est sous l'empire de quelque grave conviction, qui, néanmoins, peut encore n'être que faiblement avancée dans l'intelligence intime d'elle-même.
Mais tandis que je m'occupe de la recrudescence religieuse et de ses influences probables sur la question politique, une solennité académique remarquable vient d'avoir lieu ; elle tombe trop dans mon sujet pour ne pas m'y arrêter.
Quand une nécessité morale domine une époque difficile, nous avons» déjà reconnu que tout concourt à en
40S JÉlUftlLKl ou LA liiDIFICATIO!!.
multiplier les apreasioDs, aussi triai les drconsUnc» secondaires que les évâieiDents de pranî^ ordre.
LETTRS XXXIII
Solennité académiqae en fénier iSSs ; qaestioQ reUtire c aux tra<filioDS fortes et aux grandes eqiérances. •
La solennité académique qui a eu lieu dans le cours du mois dernier et d'où j'ai à tirer quelques inductions, rencontre ici sa place naturelle. Elle correspond à ma lettre précédente concernant une de ces recrudescences religieuses dont le xix* siècle nous a rendus témoins pour la troisième ou quatrième fois. Elle correspond aussi à ma lettre suivante qui aura pour objet les conversions particulières auxquelles on donne aujourd'hui un grand éclat , et qui servent de preuve , de signe en faveur de la conversion ou transformation générale.
Après cette dernière lettre, jugez quel changement sera survenu dans ma position.
Sans perdre de vue l'état et le mouvement des
•choses présentes, mes préoccupations jusqu'ici ont
été tournées vers les événements du passé, vers ses
principales conceptions et combinaisons. Désormais, au
contraire^ j*aure^i à attendre le& événements, à les voîr venir. Avant de clore les développements de mon sujet, je laisserai encore du temps s'écouler, afin de mieux apprécier les impulsions que je suppose souverainement imprimées à notre époque.
Or, au commencement du mois dernier, le monde littéraire, politique, religieux, a été saisi d'une émotion, d'une curiosité, que les circonstances avaient rendues presque ardentes. Après le coup de massue du 2 Décembre, chacun voulait savoir comment de hautes intelligences se relèveraient de ce coup, et sous quelle nouvelle forme on ferait usage de la parole.
Deux orateurs politiques nourris dans des camps opposés, renommés à des titres et surtout à des degrés diflférents (MM. Guizot et de Montalembert), allaient se trouver en présence sur le terrain académique.
L'un était chargé de présider à la réception de l'autre et de lui répondre.
Chose remarquable, où il est impossible de ne point apercevoir les modifications déjà apportées dans les tendances de l'esprit, l'avenir ouvert à une Jérusalem de nouvel ordre, chose remarquable ! les deux émules sont convenus de poser nettement leur qualité religieuse, « Moi, je suis un fervent catholique, » s'est' écrié celui-ci, « et moi, un fidèle protestant, » a répondu celuilà. Sous les auspices de cette déclaration dont les murs de l'Académie étaient peut-être étonnés, la lutte s'est engagée. La Révolution française a été le principal objet, pour ne pas dire l'enjeu du débat. Le récipiendaire catholique l'a poursuivie à outrance. Il a présenté cette révolution comme une maladie dont la
durée se prolonge encore après soixante ans; il s'est élevé contre cette même révolution, qui avait des . crises , des chapitres et des phases. Il ne s'est pas épargné non plus d'accabler de son éloquence les nouvelles et fausses théories.
A son tour un trait a dominé dans la parole de l'illustre écrivain protestant, t L'heureux accord du respect pour le passé, a-t-il dit, et l'élan vers l'avenir, l'heureux accord des traditions fortes et des grandes espérances, est précisément le problème qui pèse sur notre temps ; problème dont la prompte solution est aussi indispensable à l'honneur de l'esprit français qu'au salut de la société française. Car malgré les glorieux démentis ' qu'une telle assertion doit» rencontrer en France et dans cette enceinte, l'esprit lui-même court aujourd'hui, parmi nous, bien des risques d'abaissement, et, comme la société, il a besoin d'être relevé et sauvé. »
Voilà donc à quel double point de vue cette solennité regarde directement la question religieuse au xix* siècle, et touche à la fois à Paris, Rome et Jérusalem. Voilà pourquoi, avec le sentiment de convenance le plus profond, je me permets d'opposer quelques observations à chacun des deux orateurs, en commençant par l'organe de la pensée catholique.
Quand la Révolution française, dirai-je à ce dernier, a mis au jour un nouveau fils, un nouvel homme, un nouveau monde, qui donc lui ôterait le droit de passer avec honneur pour une maladie réelle ? Est-ce que les femmes les plus jeunes, les fnieux constituées, donnent à la société de gros ei. vigoureux enfants dans des conditions qui ne soient pas marquées au coin de la douleur et sur des
lits de duvet ou de roses? Dans cette maladie génératrice appelée la révolution, ost-il si extraordinaire d'avoir à distinguer des crises, des chapitres, des phases, lorsque Dieu lui-même a voulu que les climats les plus fertiles, les plus doux aient aussi po.ur maladies et pour crises des éruptions de volcan , des ardeurs à tout dévorer et des tremblements de terre qui renversent fréquemment des villes entières? Sans doute la Révolution française est une maladie pleine de lamentables accidents, de cruelles expiations; sans doute, ainsi qu'on disait dans la langue des temps primitifs, c'est une maladie de Dieu qu'il faut subir avec résignation, en évitant par-dessus tout d'en envenimer la nature. Enfin, qui ôterait le droit à cette révolution française de durer soixante ans et plus, s'il est vrai que la majesté future des œuvres se règle presque toujours d'après le temps qu'elles ont' mis à se produire et les diflScultés qu'elles ont rencontrées ; s'il est vrai que dans les deux points, religion et politique, la révolution d'A^ngleterre, proportionnellement étroite, si on la compare à la nôtre , a exigé au delà de cent cinquante ans pour s'équilibrer; s'il est vrai de plus que, malgré tous ses pouvoirs divins, ses dons miraculeux, la Révolution chrétienne elle-même a eu près de quatre cents ans de maladie, de chapitres et de crises à traverser avant de rester définitivement victorieuse? D'ailleurs, en ne considérant les choses qu'en masse, mais sans rester insensible aux plaies encore saignantes des individus, et après avoir tout balancé, quel est le siècle qui a fourni d'aussi grands résultats, qui a exercé une influence aussi réelle sur les relations bienveillantes des peuples,
sur la facilité générale des mœurs, qui a assuré plus de sécurité aux familles, plus de paix et de liberté, que les soixante ans de cette grande et providentielle ma-* ladie appelée la Révolution française?
Ce n'est pas tout : lorsque chacun de nous, sans exception, est le produit moral de quelque théorie officielle ou non, dogmatisée ou non dogmaUsée, lorsqu'on ne peut s'empêcher de reconnaître qu'aujourd'hui l'incertitude règne partout, n'est-il pas sage et prudent de parler avec indulgence des fausses théories ellesmêmes? Non -seulement pendant soixante ans, mais pendant plusieurs siècles, les propagateurs de la Révolution chrétienne furent signalés comme de faux théoriciens, et une foule d'hommes aussi éloquents qu'éminents s'accordèrent à donner à la religion de la croix les nom et titre de folie.
De l'orateur catholique, je passe au sentiment exprimé par l'orateur protestant. « L'heureux accord des traditions fortes et des grandes espérances, a-'t-il dit, est précisément le problème de notre temps, »
Non, non : à mon sens le problème ne doit pas être ainsi posé, mais plutôt de la manière suivante : Quelles sont les traditions fortes et en quoi consistent les grandes espérances ?
Pardonnez-moi de nouveau si, dans l'intérêt de l'idée que je poursuis, je me regarde comme obligé de tirer parti des moindres avantages. Avant l'année 1840, qui inaugura la question d'Orient et qui a ouvert cette dernière partie de mes lettres, en l'année 1838', l'illustre orateur, l'historien, l'homme d'État, le philosophe auquel je fais allusion, avait publié- un petit écrit qui
SOLENNITÉ AGADÉMIQUB. 407
eut beaucoup de retentissement, comme toutes les œuvres sorties de sa plume. Cet écrit rentrait dans la question que je traite. Il avait pour titre : Du CathoUcismes du Protestantisme et de la Philosophie. Rappelez vos souvenirs. En discutant sur son contenu, je vous soumis cette observation : « Pour ce qui concerne notre situation politique, vous, qui êtes un esprit essentiellement politique, dites-moi ce qu'il faut augurer de tout ceci. Pour ce qui touche à mes préoccupations particulières, je ne crains pas de vous le déclarer ; la philosophie se fourvoie ; elle s^endort trop complaisamment sur elle-même, et vous en verrez bientôt les conséquences. Le catholicisme et le protestantisme sont parmi nous Rome et Genève. Or, Rome et Genève entrent bien pour une part dans la question actuelle, mais elles ne sont plus et ne peuvent être la vraie, la vivante question. Elles n'emportent pas en leur sein les traditions fortes et elles restent en deçà des grandes espérances. »
Peu de jours après, en effet, et tout pénétré que j'étais encore de notre entretien, je cédai presque malgré moi à l'occasion de consigner par écrit l'observation qui vous avait été adressée.
Pour relever un fait personnel bien plus que dans un but de discussion, je me trouvais avoir à échanger quelques lignes avec le chef d'une feuille quotidienne, politique et religieuse, qui, de la meilleure grâce, avait provoqué mes réponses à ses interpellations, et cherchait à m'entraîner sur le terrain habituel de la coU" troverse. Afin de clore au plus tôt ce débat que mon contradicteur crut ensuite à propos de publier, sous le
titre de : Réfutation des doctrines de M. Salvador j par M. de Genoude, je tâchai de tout dire en quelques mots. J'exprimai sans détour et comme il suit l'idée que j'avais déjà conçue du problème qui pèse sur notre temps et le moyen qui me paraissait le plus propre à rétablir avec une entière nouveauté l'heureux accord du respect pour le passé et l'élan svers l'avenir.
Paris^ ce 31 août 1838. « Vous m'avez interrogé, mon sieur le rédacteur , et je vous ai déclaré à quel résultat mes recherches m'avaient conduit. Dans mes convictions, le christianisme actuel n'est qu'une œuvre transitoire accommodée à un état donné du monde. La même sève de l'hébraïsme, la même force, le même esprit a produit la branche judaïque proprement dite, la branche chrétienne, la branche mahométane et quelques autres encore, qu'une étude approfondie de l'Orient permettra peut-être un jour de déterminer. Cette même sève, ce même esprit, a le devoir et le pouvoir d'engendrer tôt ou tard une branche nouvelle capable de résumer ou du moins de mieux coordonner toutes celles qui l'auront précédée. Vainement la philosophie voudrait rester étrangère à ces questions ou les tourner , il y aurait une grande imprudence de sa part à se laisser aller, sous ce rapport, au genre de sommeil que l'honorable M. Guîzot lui a conseillé dans son dernier écrit, publié par la Reoue Française. »
Après quinze ans écoulés, la confirmation expérimentale qui m'est oflferte ne pouvait donc être négligée. Dans la lutte religieuse, autant que politique et littéraire, du mois dernier, le même écrivain, le même
philosophe, s'écrie : t L'esprit luî-iiiême court aujourd'hui parmi nous bieiides risques d'.abaissement ; l'esprit a besoin d'être relevé et sauvé. »
Oui, relevé et sauvé ! voilà toute la question religieuse au XIX* siècle, voilà le nœud moral du problème, la nécessité, le mot de notre temps.
Après avoir obtenu leur règne, après avoir exercé de légitimes droits, après avoh* recueilli une vaste moisson de succès et de gloire, ni le catholicisme de Rome, ou la Jérusalem de moyen âge et son apparente unité, ni le protestantisme et ses infinies diversités, ni la philosophie elle-même dans l'état actuel de ses opinions et de ses axiomes, ni ceux-là, ni ceux-ci, n'ont eu et ne possèdent le pouvoir de retenir l'esprit sur la pente de défaillance et d* abaissement. Il faut pour, y réussir une forte tradition, il faut une grande espérance. Or espérance et tradition, respect pour le passé, élan vers l'avenir, tout se réunit dans ces mots : « Nouveau messianisme, nouvelle Jérusalem. » L'esprit a besoin d'être relevé et sauvé! je m'y tiens; j'en prends acte.
410 JÉRUSiLSM OU LA lÉÉDIFICATION.
LETTRE XXXIY
Convenions «o cuthoticisme et an protesUntîsme obtcnnespumi les Juifs ; signe de transformation générale,
Avril 1853.
Comme pour déjouer tous les calculs, ce printemps de l'année 1852, qu'on prédisait si terrible, a changé soudainement de caractère. Le vent est aux conversions religieuses en même temps qu'aux conversions politiques. A l'appui de nos deux règles solidaires, il faut bien qu'un lien quelconque se laisse toujours distinguer entre l'un et l'autre point,
L'Église catholique en est à se glorifier de diverses conversions obtenues sur l'assemblée protestante. Mais on n'insiste pas sur les conversions du catholicisme au protestantisme, qui très-probablement seraient de nature à s'accroître, pour peu que les événements y prêtassent leur secours.
Après cela, catholiques et protestants, missionnaires des sociétés de la foi, et plus d'un missionnaire même des sociétés de la Bible, travaillent, chacun à leur manière, à la conversion spéciale des Juifs.
Cette conversion des Juifs, en effet, est une des grandes péripéties prévues et obligées dans le développement général de la question religieuse.
Sans contredit, elle approche, et ce qui la rend surtout intéressante, curieuse, c'est que loin de pouvoir être opérée avec efTicacité par le catholicisme actuel, ou par le protestantisme, son accomplissement entraîne de toute nécessité une conversion, une transformation non moins profonde dans celui*ci que dans celui^à.
Entre les signes destinés à indiquer cet avenir commun, qui ont été déjà justifiés par Texpérience, nul n'a autant de portée que le passage même d'un nombre assez considérable de Juifs soit dans le giron de l'Église catholique, soit dans l'assemblée des disciples de Luther,
Mais avant de rien ajouter , il me serait impossible, dans une lettre sur les conversions, de laisser sous silence une des plus tristes histoires qui en soient sorties en notre xix* siècle. On détache un fils de son père; son baptême catholique est annoncé à grand bruit. A quelle voix a-t-il cédé? à quel entraînement? je l'ignore. Seulement nous savons sur quelle pente ce fils détaché de son père a fatalement glissé. Après avoir été soutenu par une main royale, ce baptisé, ce converti, renouvelle une vieille image. Il consent à livrer la fenime aussi courageuse qu'inconsidérée j qu'il aurait dû défendre au prix de tout ce qui était en lui d'âme, de vie, de sang. En faveur de l'amélioration des mœurs, les circonstances de sa chute servent du moins de témoignage? Jadis il avait suffi de trente deniers tirés du trésor public pour déterminer un converti à trahir son nouveau maître, son nouveau dieu. Aujourd'hui, c'est un demi-million de francs dont l'appât séducteur doit se composer, et
il ne s'agit pourtant que d'une simple mortelle.
Le passage d'un certain nombre de Juifs dans le domaine catholique ou protestant se fait de deux façons : par les convictions, les illuminations, les apparitions de saints ou de saintes, de Jésus-Christ ou (^e la Vierge; ce qui est rare. En général, le changement provient des mariages mixtes et d'une certaine capitulation de conscience, d'après laquelle des pères de famille, désireux de détruire., dans l'intérêt de leurs enfants, des difficultés sociales, des obstacles réels ou exagérés, prennent pour le compte de ceux-ci une résolution que rien ne les ferait consentir à s'appliquer à eux-mêmes.
Eh bien, soit qu'on remonte à la réformation de Zoroastre, soit qu'on examine les préludes de la révolution chrétienne ou les préludes de la réforme de Luther, le même fait apparaît à peu près de la même manière, et devient comme l'annonce du grand renouvellement qui est à la veille de s'opérer.
Pour ce qui est de la réformation de Zoroastre, tout le monde sait que plus d'un siècle et demi avant la grande captivité des Juifs à Babylone, plus de huit siècles avant Jésus -Christ, une partie des tribus juives avaient été transplantées par les con-^ quérants orientaux dans les régions de l'Euphrate et du Tigre. En même temps, tout prouve qu'en raison de leurs mariages avec des femmes étrangères ou indigènes, une fusion de sang pt d'idées s'était faite entre les Juifs et les autres habitants.
Dans les préludes de la révolution chrétienne, il vous a été dit et il est incontestable que, par suite
de rinvasion et de la domination de Rome à Jérusalem, une population mixte, une sorte de tiersparti s'était formé dans Tune et dans l'autre cité, de même que dans la plupart des villes de l'Empire et au delà de l'Empire. D'un côté, un grand nombre de Juifs s'étaient fusionnés avec les habitants des diverses régions, et étaient passés à l'état de démi-gentils ; d'un autre côté, un nombre encore plus considérable d'étrangers ou de gentils étaient devenus des demi-juifs. *
Enfin, dans l'intervalle de temps qui s'écoula entre Guttemberg et Luther, entre la découverte de l'imprimerie et la réforme, pendant une période de soixante ans, il est également certain qu'on trouve de nombreuses traces de conversions particulières des Juifs* Les unes étaient amenées par les relations nouvelles provenant de leur participation aux premiers travaux de l'imprimerie ; les autres amenées par la multitude d'hommes de cette religion, qui avaient été chassés tout à coup d'Espagne on d'autres pays, et dont un certain nombre cédait à des occasions de s'abriter, de sortir d'un état précaire.
Le fait en lui-même, l'autorité expérimentale du signe qui se reproduit de nos jours, peut donc être exprimé en ces termes : Jusqu'ici, toutes les fois que par conversion ou par fusion une quantité notable de Juifs a été introduite dans une institution religieuse déjà épuisée, il s'est opéré une contre- fusion , une contre-conversion. La conséquence prochaine de ce double mouvement a été une révolution ou transformation religieuse, constatée par un nouveau nom, par un nouveau symbole.
444 liRUSÂiEif on la réédificâtioh.
CcHnme tout est singularité dans Phistoire de Tancien peuple, celle-ci n'est donc pas la moindre. Entre les causes d'ébranlem^t que FÉglise catholique et même T Église protestante ont rencontrées, les plus actives et surtout les plus dangereuses leur viennent certainement des convertis qu'elles ont faits, et, ce qui est plus curieui encore, des convertis de bonne foi et de leur descendance.
Tous savez que toute erreur ou injustice amène une expiation. Aujourd'hui il est certams actes religieux , familiers à Tère moyenne, qae l'ère nouvelle ne comprend plus. On serait même tenté de les croire inventés à plaisir et dans un esprit de dénigrement, si des documents irrécusables n'en citaient pas une foule d'exemples, et si leur nature n'était pas constatée par les lois ou canons de l'Église. Entre les persécutions de toute espèce dirigées contre les vaincus de l'ancienne Jérusalem, il en est une qui* avait son cachet à part. Pour enlever des enfants à leur famille et des nourrissons au sein de leur mère, il suffisait de dire ou de se faire dire qu'une main secrète leur avait administré le baptême chrétien* Or, une raison sensible conduit à ne pas douter que, même à leur insu,' plusieurs de ces convertis n'aient fait à leurs ravisseurs des plaies inguérissables.
Le maître des Évangiles disait aux siens : Vous êtes le sel de la terre. En effet, les propriétés du sel sont de donner un goût élevé aux aliments, un attrait à la parole. Le sel suspend la corruption de la chair, et c'est avec le sel en Egypte que l'on consolidait en quelque sorte l'état des morts, afin de laisser aux
tBS CONVEKStONS. 415
âmes le temps d'accomplir le cercle de leurs vicissitudes expiatoires et de reprendre leur première enveloppe.
Dans les anciennes Écritures, le peuple de la loi était allégoriquement désigné comme une semence, un ferment, un levain j et c'est ce levain que les convertis eux-mêmes apportaient câché dans les plis de leur manteau, et répandaient sans le savoir au sein de l'Église* Un joui* ou Tçutre son action se faisait sentir avec d'autant plus de succès que sa véritable source était loin d'apparaître. C'est ainsi que la réforme en particulier a dû beaucoup à Tefflcacité de ce levain, dont le caractère originel demande à vous être signalé.
On a dit que le sacerdoce de l'ancienne loi avait été interrompu ; par suite qu'il avait cessé, qu'il était resté aboli* L'erreur est flagrante. Sans aucune interruption depuis Moïse jusqu'au siècle présent, et sur tous les points de la terre, les Juifs ont fait et font encore matin et soir acte de sacerdoce. Ils ont répété leur grande oraison dominicale ou schemày le symbole le plus simple et' le plus magnifiquement rédigé qui ait été proposé à tout un peuple, et par un peuple à l'humanité entière. Mais, potfr mieux juger ce symbole, il faut se reporter à quatre mille ans d'aujourd'hui, en Orient, au milieu de la distinction et la séparation absolue des castes i il faut attacher un vif intérêt à voir constituer déjà pour tous les membres du peuple sans exception, et pour tous les membres de l'humanité, le droit d'être des enfants de la lecture et de l'écriture» de savoir lire et écrire, le droit de
méditer eux-mêmes sur les plus hautes questions, d'en parler, d'en discuter ; le droit enfin et le devoir d'être les premiers enseigneurs de leurs enfants , les véritables prêtres et sacerdotes de leur famille, c Écoute , ô Israël ! dit cette oraison dominicale, qui est devenue le levain moral le plus puissant, et qui se trouve consignée dans un des chapitres du Deutéronome; écoute, ô Israël ! l'Être, l'objet de notre culte, celui qui nous est Dieu, l'Être Jéhovah est Un, Erhad. Tu aimeras l'Être, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ta personne , de toutestes forces. — Que les paroles que je te prescris aujourd'hui restent sur ton cœur. — Tu les inculqueras à tes enfants ; — tu les méditeras dans ta maison, en voyage, à ton lever, à ton coucher ; — tu les attacheras comme un signe sur ta main, comme un frontal entre tes yeux ; — tu les écriras sur les poteaux de tes maisons et sur tes portes. > Dans les temps ultérieurs, les paroles prophétiques, indices de la conversion finale des Juifs, se rapportent au symbole précédent. Elles ne peuvent être pleinement comprises qu'en les rapprochant de cette formule d'esprit, qui à elle seule pourrait suppléer à toutes les anciennes Écritures, si elles avaient été détruites : cAinsi dit l'Être, Jéhovah, le Un, je sanctifierai de nouveau mon grand nom qui aura été profané ou délaissé sur la terre. Je vous épurerai, je vous donnerai un nouveau cœur; je mettrai au dedans de vous un nouvel esprit, et à l'abri de la nouvelle alliance de paix que nous traiterons, la terre si longtemps désolée reprendra l'aspect d'un nouvel Éden , d'un nouveau jardin de délices. »
Maintenant n'est- il pas permis de s'adresser aux hommes, de quelque secte qu'ils soient, qui prétendent travailler à la conversion particulière des Juifs, sans assez se connaître eux-mêmes, sans avoir l'œil assez ouvert sur l'œuvre de transformation générale? Quelle est l'autorité actuelle de vos titres, pourrait-on leur dire, et la force de vos moyens? Au point de vue purement religieux, tous les rameaux de la branche chrétienne, ses trois grandes oppositions, latine ou catholique , grecque ou orthodoxe , saxonne ou protestante, toutes reconnaissent que les Juifs sont les fondements de l'immense édifice de la sagesse des nations, et que leur conversion future en doit former le couronnement. Toutes reconnaissent qu'Israël est V alpha j la première lettre, le premier chapitre du livre universel de la loi, et que leur conversion en doit former Y oméga , la dernière lettre.
La plus forte tête de la révolution chrétienne, l'exrabbi Saûl, l'apôtre Paul, sentait très-bien que, sans l'aveu des Juifs, on ne faisait qu'une œuvre incomplète , que tout resterait en suspens. C'est dans cette pensée qu'il annonçait à sa manière leur future conversion, et qu'il disait : t Si la chute des Juifs a fait la richesse morale du monde, combien plus le monde n'aura-t-il pas à s'enrichir de leur redressement et de leur abondance? »
Mais pour couronner un édifice, pour conclure un livre, il faut d'abord que l'édifice existe, que le livre soit composé dans la diversité de ses parties. Eh bien , consultons la notoriété publique, le sentiment universel. Où faut -il chercher encore le grand édifice de