‹ Paris, Rome, Jérusalem ou la question religieuse au XIXe siècleChapitre 91 sur 107 · LETTRE XXXV · texte numérisé non relu

LETTRE XXXV

1 85 3 et FEurope en Asie, ou comment la vieille question d'Orient

redevient nouvelle et universelle.

Mai 1853.

Depuis ma dernière lettre jusqu'à ce jour, il s'est écoulé au delà d'un an. Outre les noms de Paris, Rome et Jérusalem, comme l'exposé que je vous adresse a pour titre : t La question religieuse au xix* siècle, » plus je gagne de temps plus je réponds à la signification de ce titre. Loin de me débattre sur des textes, je me suis rigoureusement appliqué à chercher mes preuves dans l'ordre et la suite des événements. Aussi aurais-je éprouvé un regret profond si les circonstances m'eussent obligé de clore mon sujet avant d'avoir justifié l'importance que j'avais attribuée à l'an 1840 et à la question alors proposée à l'attention de l'Europe. Sans cette justification, toute la dernière partie de mes lettres m'aurait semblé incomplète, tronquée.

Mais j'ai eu moins à attendre que je ne croyais. La voilà reparue, l'affaire d'Orient, cette nouvelle phase des péripéties humaines; la voilà redescendue, cette vieille question, des régions de l'idée, de la théorie, de l'utopie, dans le domaine de la pratique ou du fait. C'est ainsi que toute chose s'enchaîne ; ce qui hier était

encore une rêverie devient la réalité d'aujourd'hui, et le fait réel d'aujourd'hui passera peut-être demain à l'état d'ombre et de rêve.

La Turquie, dont toutes les bouches s'entretiennent, n'est pas seulement mêlée à la question d'Orient, mais elle en forme le nœud ; elle est presque cette question tout entière. La Turquie a embrassé dans son empire les nombreux États qui avaient fait l'ambition des plus grands conquérants du monde ancien. En Europe, elle a eu en son pouvoir la Thessalie, la Macédoine, l'IUyrie, l'Épire, la Grèce, les provinces baignées par le Danube, les îles Ioniennes; en Afrique, l'Egypte, toute l'ancienne Numidie ; en Asie, la presqu'île d' Anatolie, la Syrie, l'Arabie, la Mésopotamie, la Babylonie, la Chaldée.

Quelques pertes qu'on lui ait fait subir depuis le siècle dernier et dont on la menace chaque jour, la majeure partie des anciens États que je viens d'énumérer relèvent encore de la Turquie. Sans doute sa suzeraineté sur l'Egypte est toute factice; cependant entré les pierres précieuses de son diadème le grand sultan ne porte pas moins les noms qui impriment un caractère trinitaire à la question d'Orient, les trois noms qui, par les raisons données dans la septième lettre de ce dernier développement de mon exposé, caractérisent les poteaux et les battants d'une des principales portes du monde civilisé, Constantinople, Jémsalem, Alexandrie.

A l'occasion des difficultés politiques qui commencent à éclater, bien des gens appliquent aux Turcs le même raisonnement qu'on reproche aux partisans du socia-

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lisine de tourner c«tre les riches. Les prolétaires sont incomparablement plus nombreux que les riches, disent ces derniers; ils ont par conséquent le droit et ils finiront par acquérir le pouvoir de les chasser de leurs retranchements et de les rejeter dans un autre ordre. Le meilleur moyen de simplifier l'affaire d'Orient, disent les autres, c'est de se défaire des Turcs et de les rejeter en Asie, attendu que les rayas, même en Turquie, sont plus nombreux que la race et la religion des ottomans.

Autrefois, les conquérants d'un pays en refoulaient avec facilité les habitants et les rejetaient sur les terres voisines . dont la population en général était clairsemée. C'est ce que firent les Juifs à l'égard d'une partie des populations cananéennes, lors de la conquête de Josué. En d'autres circonstances, loin de se rendre maîtres d'un pays par la nécessité de se créer une patrie, les conquérants ne songeaient qu'à accroître leurs domaines. Ils emmenaient avec eux, comme des troupeaux, les populations vaincues, afin de les remplacer par des populations de leur sang. C'est également ce qui fut fait à l'égard des Juifs par les conquérants orientaux, après la chute de Samarie ou des dix tribus et après la chute de Jérusalem ; de là les jours d'exil et de captivité que la poésie de l'ancien peuple a rendus si célèbres.

Mais, de notre temps, le refoulement des populations n'est pas aussi facile. D'ailleurs nous avons la preuve qu'il est une foule de révolutions politiques et religieuses qui peuvent se faire sur place et de manière à devenir aussi favorables, aussi fécondes pour les vaincus que pour les vainqueurs.

424 JÉRUSÂLKM OU LA RÉÉDIPICATION.

Si plusieurs millions de Turcs étaient rejetés d'Europe en Asie, leur établissement pourrait-il s'effectuer sur le territoire de TÂsie méditerranéenne? Rien n'est moins probable. D'un côté la perte de Gonstantinople, de l'autre l'occasion offerte aux Russes de descendre dans l'Asie mineure, leur rendrait cette province impossible. Avec Alexandrie et Gonstantinople, ils seraient bientôt privés de Jérusalem. Enfin sans la Syrie, l'Anatolie, l'Egypte, que deviendrait pour eux Damas, le premier foyer de leur puissance ? La logique du refoulement obligerait de les rejeter au delà de l'Euphrate.

Tout cela peut arriver, sans doute, mais la diflBculté n'est pas médiocre.

D'ailleurs, une fois les Turcs dispersés, et c'est là ce qui les maintient, la question d'Orient devient plus vive encore, plus pressante que jamais. Constantînople , Alexandrie, Jérusalem retomberont-elles sous une seule et même main? Aucun État de l'Europe ne voudrait y consentir. Divisera-t-on les possessions des rives de la Méditerranée orientale en trois parts? Fera-t-on une Turquie d'Europe, un empire grec renouvelé, capitale Constantinople? Fera-t-on une Syrie nouvelle, capitale Antioche ou Damas, dont un des départements comprendra la Terre Sainte et Jérusalem? Fera4-on une nouvelle Egypte avec Alexandrie ou avec quelque . autre Memphis? Mais alors, au bout d'un temps trèscourt, on ramènera à peu de chose près les guerres des successeurs d'Alexandre. Les possesseurs de Constantinople sentiront la nécessité d'étendre leur influence en Syrie ; les maîtres de la Syrie en Egypte. C'est pour-

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quoi bien avant l'an 1840 et avant que les affaires d'Orient eussent acquis un intérêt public, mes recherches sur la domination de Rome en Judée et sur les résistances de Jérusalem m'avaient conduit à établir que cette vieille nouveauté, la question d'Orient, que la solidarité des trois points représentés aujourd'hui par Constantinople, Jérusalem, Alexandrie, expliquaient la politique, la diplomatie et les batailles livrées entre les dynasties des Séleucides ou des Antiochus et des Ptolémées.

Enfin pour surmonter la difficulté, pour échapper à la réunion dans les mêmes mains des trois cités solidaires, ou pour éviter des chocs aux maîtres des trois régions, en viendra-t-on à un accord intelligent, à une combinaison nouvelle? Entre Constantinople et Alexandrie, établira-t-on un pays neutre, une médiatrice sainte, une cité gardienne indépendante de la principale porte ouverte entre l'Europe, l'Afrique, l'Asie. Dans ce cas, vous voyez comment nous retombons en plein dans mon sujet : la question d'Orient et la question religieuse au xix* siècle deviennent identiques.

Aussi que faut-il penser de l'opinion, du cri général qui, dans l'intérêt des affaires privées, demande, exige que la question d'Orient soit résolue en peu de jours, en quelques semaines? Quelques semaines, bon Dieu! Mais est-il permis de toucher à la fin lorsque nous sommes à peine au commencement ? Au contraire l'on doit s'armer de prudence et de patience. Tantôt active, tantôt suspendue ou voilée par d'autres préoccupations, la question d'Orient épuisera toutes les générations actuelles. Elle enjambera sur le siècle pro-

chain. Aujourd'hui , en 1853 , son caractère est essentiellement politique : il s'agit de Gonstantinople et des Dardanelles. Demain peut-être le débat deviendra commercial, à Toccasion de l'Egypte, de la mer Rouge, de Suez. Dans quelque temps cette même question apparaîtra religieuse; car, entre l'Europe et l'Asie, outre les intérêts, il y aura à se faire de grandes concessions d'esprit, de nouveaux sentiments à développer.

Déjà l'unité de l'Europe qui a été tant désirée, tant préconisée, et qu'on n'a jamais sérieusement obtenue, n'est plus qu'une pensée de second ordre. Le centre des afTaires du monde est changé. Une unité nouvelle, plus générale, plus large, se couve dans les cieux comme sur la terre.

En attendant, l'affaire dans laquelle la Turquie entre pour une si grande part, réimprime un caractère remarquable de vérité pratique aux paroles suivantes de Polybe que j'ai citées ailleurs à l'occasion de notre conquête en Afrique :

« Avant la guerre de Macédoine, dit cet historien homme d'État, antérieur de deux siècles à Jésus-Christ, les choses qui se produisaient dans le monde n'avaient entre elles aucun lien. Pour concevoir des entreprises et les exécuter, chaque État cédait à des exigences particulières, chaque action se renfermait dans le lieu où elle était accomplie. Depuis cette époque, tous les faits se sont réunis comme en un corps, les affaires de l'Italie et de l'Afrique n'ont formé qu'un seul tout avec celles de la Grèce et de l'Asie. »

LES LIBUX SAINTS. 481

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