LETTRE XXXVI
Saile de la question d'Orient; affaire des Lieux Saints et confusion
d'idées qui s'y rattache.
Juin 1853.
L'Orient est vaste. En cette année 1853, si le cri de question d'Orient était resté isolé, s'il ne s'accompagnait pas d'un autre cri qualificatif, de quelque autre question destinée à déterminer le lieu où elle se concentre, une certaine hésitation me serait permise. Rien ne m'empêcherait de parler de la question d'Orient au point de vue politique; mais j'aurais l'air, peut-être, de faire un effort, d'agir arbitrairement pour la ramener à la question religieuse. Heureusement les événements actuels reçoivent des titres exempts de toute incertitude et qui servent à les définir.
Sauf à être oubliée complètement dans peu de jours, comme il est d'usage, la question qui vient de former le texte des conversations de tout le monde est celle des Lieux Saints. En môme temps qu'elle s'identifie avec l'affaire d'Orient, cette question entraîne une confusion d'idées qui en cache la vraie nature.
Afin d'en opérer le dégagement, il faut se souvenir que la dernière péripétie de l'épopée judéo-romaine
428 JÉRUSALEM OU Ll RÉÉDIFIGATION.
n'arriva que soixante-cinq ans après le siège de Titus, sous le règne d'Adrien, à la suite de la plus terrible guerre que la Judée eût jamais soutenue. La colère de Rome, en cette circonstance, tenait à la crainte que l'Orient tout entier ne finît par s'associer à l'insurrection dont Jérusalem était le foyer , et qui se propageait déjà sur divers points de l'empire. Dans le dessein d'éviter à l'avenir quelque autre mouvement de ce genre , l'œuvre de Titus fut consommée. Non-seulement Jérusalem subit une nouvelle ruine , non-seulement ses Lieux Saints et surtout le Lieu Saint par excellence, la montagne de TÉternel , la plate-forme du Moria , passèrent de nouveau sous le soc de la charrue ; mais on enleva son nom à l'antique cité. On reconnut que ce nom était une puissance. Désormais il fut ordonné que la ville de David s'appellerait jElia Capitolina. La première de ces qualifications indiquait qu'elle avait été . vaincue matériellement par Adrien, de la famille des ^lius; la seconde indiquait que Jupiter et les dieux immortels du Capitole l'avaient emporté spirituellement sur le Dieu des Juifs, sur le temple de la montagne sacrée.
Pendant deux siècles iElia Capitolina prévalut ; le nom de Jérusalem était oublié par tous les désintéressés, par les générations nouvelles. Les mêmes décrets qui avaient déterminé le changement de nom, imposaient aux Juifs la défense rigoureuse de s'approcher, au delà d'une certaine distance, de leur cité mère et des Lieux Saints. Une circonstance bien connue et transmise par saint Jérôme , est que sous les yeux mêmes de ce père de l'Église, dans le v** siècle, une foule de Juifs,