‹ Paris, Rome, Jérusalem ou la question religieuse au XIXe siècleChapitre 93 sur 107 · LES LIEUX SAINTS · texte numérisé non relu

LES LIEUX SAINTS

chaque année, au retour de leurs solennités, obtenaient à prix d'argent la faculté d'aller pleurer quelques instants sur la désolation des Lieux Saints, sur la ruine de leur patrie.

Il fut donné à Constantin de rendre à Jérusalem son nom sacré, et d'effacer celui d'^lia Capitolina. Alors les nouveaux Lieux Saints prirent la prééminence sur ceux qui les avaient précédés et qui ne conservèrent pas moins leur raison d'être indépendante, leurs prétentions personnelles. Hélène, épouse répudiée de Constance Chlore et mère de Constantin, fut la femme qui mit le plus de zèle et qui acquit le plus de renom dans l'établissement des Lieux Saints de nouvelle date. Hélène fit bâtir une église sur le Calvaire ; et, trois cent vingt-six ans après la naissance de Jésus-Christ, c^est à cette princesse qu'on attribua l'honneur d'avoir été la première à découvrir les restes de la vraie croix.

La conquête successive de Jérusalem par les Persans et les Sarrasins dans le vir siècle, par les Seldjoucides dans le xi% les avanies faites aux pèlerins chrétiens avides d'aller visiter la Palestine furent une des causes des croisades, et provoquèrent les prédications irrésistibles des Pierre l'Hermite et des saint Bernard. Mais comme en 1270 ces entreprises eurent pour résultat final de laisser les Turcs maîtres absolus des Saints Lieux anciens et nouveaux, vous en savez les conséquences. De siècle en siècle plusieurs États de l'Europe conclurent avec eux des arrangements et traités en faveur de leurs propres sujets et pèlerins.

Telle est la base diplomatique de la question actuelle des Saints Lieux. Elle se réduit à peu près à ceci; appartient^il aux moines grecs ou aux moines latins, aux prêtres de la communion orientale, dite orthodoxe, ou de la communion occidentale catholique d'avoir la prééminence dans l'église du Saint- Sépulcre et l'église de Bethléem? Entre ceux-ci et ceux-là, à qui l'aptitude, le droit et les privilèges ratifiés par la puissance ottomane, de régler la piété des fidèles, de recevoir leur tribut, de leur donner ou leur vendre des indulgences ?

Dans la seconde moitié du xix" siècle, on conçoit le sentiment que suscite la question ramenée à de pareils termes, et la manière générale d'exprimer ce sentiment. Personne ne regarde le débat, aujourd'hui pendant, comme une affaire sérieuse; personne n'y voit rien au delà d'une occasion, d'un prétexte pour engager une lutte beaucoup plus grave. Ce n'est, diton, qu'un accessoire insignifiant auprès de l'intérêt principal ; mais en cela à mon sens, réside la confu- »on des idées.

Lorsque la révolution française est de nouveau en voie de préparer ses armes de guerre, lorsque tant de choses réputées immuables pendant des siècles sont déjà toutes changées, vous arrêterez-vous à l'opinion générale du jour ? Croirez-vous que c'est en vain que ce fait extérieur se produit, la direction forcée de tous les yeux , tant de l'Orient que de l'Occident^ vers Jérusalem vers la question des Lieux Saints? Ne distinguerez- vous pas dans cette question un point de vue qui renverse complètement les appré-

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dations indiquées? Loin d'être un prétexte, une occasion, elle forme au contraire l'objet principal auprès duquel l'intérêt prédominant d'aujourd'hui n'est luimême qu'une introduction, qu'un prologue, un accessoire.

Certes non ; ce n'est pas entre des couvents et des moines, ni entre des hommes, quels que soient leur situation libre ou leur caractère officiel, que la question des Lieux Saints est réellement engagée. Le débat porte plus haut. Il est à résoudre entre les deux montagnes dont nous avons longuement parlé à l'occasion du mystère des deux croix. Si on les considère en proportion de leur masse, sans doute ces montagnes ne représentent que l'infiniment petit. L'une offre si peu de saillie sur le terrain environnant que le souterrain d'une église, son caveau la renferme tout entière. Quoique plus rapprochée de l'état d'une colline, l'autre a pu être réduite en plate-forme à une époque bien éloignée de cette puissance qui , de nos jours, permet de se défaire des montagnes avec autant d'aisance et de promptitude que s'il s'agissait d'abattre un chêne ou de couper un roseau.

Mais quel contraste I Ces mêmes montagnes entre lesquelles roule la véritable question des Lieux Saints, et par suite toute la question Paris, Rome» Jérusalem, ces mêmes montagnes à peine dignes du nom de buttes, en regard de tant de miHiers de pics qui se rencontrent sur la terre, à peine semblables à des insectes auprès de colosses, deviennent tout à coup l'infiniment grand. Elles s'élèvent en esprit bien audessus des Andes ou de l'Hymalaya , dès qu'on les

mesure eu proportion do rôle moral qa^il leur a été prescrit de remplir. CeUe-4à est le Calvaire, œlle-ci le Moria, oa mont de la Yision, cette oiontagne de rÉtamel dont il nous a été déjà dit, sans restrictioD, qu^elle s^élèverait mi jour par ses lumières et ses joj^ces ao-dessos de toutes les montagnes.

LETTRE XXXYII

Suite de faffaire des Lieux Saints, incident des cleCs et nourdle application de cette parole bibliqae : « Qai me dâivrera de mes angdflses ? »

Juillet 1853.

Après les nouvelles et récits arrivés d'Orient, qui ont occupé le monde de Faffaire des Saints lieux, une autre affaire est survenue, l'incident des clefs.

Si on rapproche la , signification attachée à cette question des clefs et l'intérêt réel qu'elle comporte, on y découvre les mêmes différences que dans le double aspect de la question précédente.

Au figuré, comme au positif, toute région et tout édifice, toute science et touto œuvre a ses clefs. Il y a des gens chargés d'ouvrir ou de fermer l'entrée

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des états, des cités, chargés également d'ouvrir les sanctuaires de l'art, les portes de la science. Une de mes dernières lettres sur les conversions a rappelé le reproche que l'Église n'a cessé d'adresser aux chefs et maîtres de l'ancienne Jérusalem, celui d'avoir tenu entre leurs mains les clefs de la science de l'Étemel et de n'en plus connaître l'usage.

D'après l'histoire de l'ancien peuple, ce qui a fait la gloire impérissable de David, c'est d'avoir compris l'intérêt des clefs, non-seulement dans l'ordre religieux et moral, mais dans l'ordre politique. Sous ses auspices Jérusalem avait été bâtie sur un trépied qui fut une des premières causes de la gloire et des richesses obtenues par Salomon. J'ai expliqué ailleurs comment une des branches de ce trépied s'appuyait sur la Méditerranée et donnait une clef de cette mer ; l'autre, s'appuyait sur la mer Rouge et donnait une clef du côté de l'Océan ; la troisième branche, la plus longue du trépied, atteignait jusqu'aux passages de l'Euphrate et formait la clef qui, pour être employée avec plus d'assurance, inspira à Salomon l'idée de bâtir entre Jérusalem et ce fleuve la ville ou la station fortifiée de Tadmor, Palmyre,

Par ce moyen, la Judée se trouvait constituée comme gardienne de la porte naturellement ouverte à l'Afrique, l'Asie et l'Europe. Elle protégeait le transit par terre des hommes et des choses entre l'Egypte, la Syrie et les régions situées entre les deux fleuves l'Euphrate et le Tigre, ou la Mésopotamie. Le peuple d'Israël personnifié et déjà civilisé, Jacob, offrait aux voyageurs et aux caravanes une voie assurée contre

les attaques d'Ismaël pt d*£saû ou les tribus nomades, les Bédouins du désert.

Aujoqrd'hui , remarquez-^le bien, en cette année 1858 , oe sont également trois clefs de n^âme nature qui ébranlent la politique et qui sont à la veille de faire marchjBr les unes contre les autres de vaillantes ar*mées. Ici c'est la clef de la mer Noire, là, c'est la clef de la mer Roirge, plus tard ce sera peiitrêtre la clef de la Méditeiranée. Chacun est avide de se faire ouvrir des portes ou de pouvoir les fermer. Mais l'objet des clefs renferme beaucoup d'autres caractères. . Elles ont servi de figure, d'allégorie, d'emblème à toutes choses,

Ainsi, longtemps avant qu'il fût question des clefs de David et de Jérusalem, la clef avait joué un rôle immense dans les religions de l'Egypte. Sur les monuments de ces contrées, presque toutes les grandes divinités en sont armées pour indiquer la puissance qui provoquait l'événement annuel regardé comme sacré, les inondations du Nil. Selon leurs sentiments de bienveillance ou d'indignation, il était censé que les dieux en ouvraient ou en fermaient les sources. Par extension la clef en était venue à représenter le pouvoir de répandre ou de retenir les eaux vives et fécondantes de l'esprit, de l'ôme; d'ouvrir ou de fer^ mer l'accès dQS cieux.

Voilà donc comnient l'intérêt véritable et universel de la question des clefs se trouve à son tour être le même au fond que dans la question Paris , Rome et Jérussilem. La cité d*ère ancienne a eu ses clefs, celles de David : la Jérusalem d^ère moyenne, Rome, a au les

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