‹ Paris, Rome, Jérusalem ou la question religieuse au XIXe siècleChapitre 97 sur 107 · LÀ GUERRE · texte numérisé non relu

LÀ GUERRE

une pensée qui a fait son originalité, sa grandeur, mais qui est devenue en même temps la cause d'une foule de complications et de troubles. Elle a transporté dans Tordre des invasions et conquêtes de l'esprit, et sous l'invocation d'un Dieu de paix, le système des armées permanentes, l'obéissance, la discipline que Rome première ou païenne avait développés avec tant de succès dans l'ordre des conquêtes matérielles et sous l'invocation du Dieu de la guerre.

Toutefois la direction imprimée à cette pensée et sa figure de paix n'ont nullement empêché que les guerres, les violences, aient été aussi fréquentes, aussi terribles pendant l'ère vulgaire et moyenne qu'en aucun autre temps. Les passions n'ont fait que diversifier leurs formes, de sorte que durant les mauvais jours du monde chrétien elles ont acquis un caractère jusqu'alors inconnu et plus sombre.

Il convient de rendre à la guerre la justice qui ne saurait lui être refusée. La violence, la destruction existaient parmi les hommes bien avant que la guerre se fût élevée au rang d'un art, d'une science. La guerre a humanisé la violence, la guerre a discipliné le ravage, elle en a fait des instruments protecteurs et Civilisateurs. La guerre a porté au plus haut degré le pouvoir de l'unité, de l'ensemble. Elle a suscité dans les âmes des sentiments généreux, le dévouement, le sacrifice de soi-même en faveur d'un grand intérêt, d'une patrie, d'une idée. Enfin la guerre est autorisée jusqu'ici à demander à la paix quelles garanties cette dernière est capable de lui offrir contre les faiblesses d'esprit et les amollissements de cœur dont une pé-

riode trop loDgueinmt paoifiqae devient Foocasioii preaque inévitable*

Au moment où nos années ocddentales et nos flottes sont en marche pour F Orient » cette observation revient naturellement à la pensée, que rien ne s'accomplit qu'après des initiations successivesi qui font Tintérôt de notre vie et le mouvement de Thiitoire. Aina, quel long intervalle de temps n'a pas été requis pour an> ver à notre belle et grande unité française! QueK* que huit à neuf «ècles y ont été employés. Et encore de quoi s'agissait-^il dans ce travail ? De réunir des terres, de petits États qui se touchaient les uns les autres, qui se trouvaient comtne enceints dans une même et forte ligne de frontières « qui partiel» paient à la fertilité d'un même sol, aux charmes d'un même climat* Avant d'amener l'Europe et l'Ame à une féconde unité, et malgré notre rapidité actuelle d'exécution, jugez, par conséquent, tout ce qu'il faudra encore de temps « d'agitations de corps et d'esprit « de combinaisons différentes et souvent opposées.

Si l'on pouvait calculer avec une rigoureuse exactitude le balancement des masses armées qui s'est opéré tantôt d'Orient en Occident, et tantôt d'Occident en Orient, on finirait peut-être par y découvrir une certaine régularité I un va-et-'vient qui ne manquerait pas d'analogie avec les oscillations du pendule.

Au nombre des mouvements effectués par l'Europe ancienne sur l'Asie , il on est un qui doit nous inté^ resser ici au-dessus de tous les autres, car on y rencontre cette singularité que loiigtéiâps avant la naissance de JésuS'Christ et deux tioiille ans au moins avant que des

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Juifd iUsBent devenus Français ) des Français, je me trompe, des Gaulois avaient été amenés à recevoir rinitiation, le baptême de la nation juive. En Tannée ^78 environ avant Fère actuelle, une irruption terrible de bandes gauloises s^était faite sur l'Orient et particu*lièrement sur la Grèce. Leur bravoure menaçait déjà ces contrées d'une complète sujétion , si des discordes intestines, la famine et la fureur extraordinaire des éléments n'avaient concouru à les disperser.

Plusieurs débris de cette invasion se tournèrent vers TÂBie mineure, et obtinrent au centre de cette contrée un établissement qui reçut le nom de Galatie» en souvenir de leur pays originaireé

C'est à ces Gaulois ou Galates que fut adressée une épître de saint Paul, d'après laquelle on reconnaît qu'il y avait depuis longtemps au sein de cette nouvelle nation un grand nombre de Juifs de race galate ou de Gaulois convertis, et surtout un grand nombre de demi-Juifs ou de Gaulois judalsants*

A cause même du nouveau mouvement européen et du prologue affecté à la question d'Orient, il est une donnée ancienne, plus curieuse encore que l'événement dont je viens de vous parler : c'est l'appréciation d'un des meilleurs observateurs qui aient existé relativement aux populations d'Europe et à celles d'Asie. Sans doute on est étonné de la manière dont Aristote s'en exprime* Mais quoique son jugement soit infirmé par les progrès si actifs de notre civilisation, il no convient pas moins de s'y arrêter et d'en tirer profit en faveur de l'unité future.

< Les peuples qui habitent les climats froids^ dit«

il dans son quatrième livre de la Politique^ reproduit de nos jours par un interprète éminent, les peuples d'Europe sont en général pleins de courage ; mais ils sont certainement inférieurs en intelligence et en industrie, et s'ils conservent leur liberté, ils sont politiquement indisciplinables , et n'ont jamais pu conquérir leurs voisins. En Asie, au contraire, les peuples ont plus d'intelligence, d'aptitude pour les arts, mais ils manquent de cœur et restent sous le joug d'un esclavage perpétuel. La race grecque qui, topographiquement, est intermédiaire, réunit toutes les qualités des deux autres ; elle possède à • la fois l'intelligence et le courage. »

Après avoir reconnu les services rendus par la guerre à la marche de la civilisation et ceux qu'on lui devra peut-être encore, il ne faut pas moins proclamer qu'un siècle de lumières ou réputé tel est tenu de se montrer conséquent avec lui-même. A toute chose sa saison. Lorsqu'il a porté si haut la triple liberté de la pensée, de la parole, de l'écriture, le xix* siècle n'a point usé de restriction mentale ; il a entendu, il a cru que, sous les auspices de cette triple liberté, tout droit, toute vérité, toute raison arriverait à la prééminence par ses propres forces.

Aujourd'hui on semble avoir oublié cet engagement. Sur ce point comme sur beaucoup d'autres, les palinodies se succèdent. On parle de la guerre tout comme on aurait fait il y a plusieurs centaines d'années. Hier les hommes qui déclaraient la guerre impossible sont les plus ardents à en appeler à la flamme et au fer. On étale, avec une complaisance,

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heureusement exagérée, toute une liste de procédés de destruction effroyables. Ces agitations, il est vrai, n'ont d'autre objet avoué que d'en finir pîus vite avec la nécessité des combats. Le désir commun est d'échapper aux fatigues de l'incertitude, afin d'assurer plus de sécurité et d'avenir aux voies pacifiques. C'est ainsi et non autrement qu'on s'est toujours exprimé, même aux époques barbares. C'est ainsi que les luttes les plus longues ont été engagées. Dans le jeu de la guerre comme dans tout autre, un premier entraînement, un premier pas laisse difficilement prévoir toutes ses conséquences.

Si la guerre un jour doit être abolie, si elle doit devenir étrangère à l'humanité, quel est le moyen capable de précipiter ce résultat , le moyen qui fait que la guerre de 1854 relève du sujet que je traite ? N'est-ce pas qu'une alliance nouvelle, aussi avancée que possible en égalité et en liberté, commence à se resserrer entre les populations civilisées; n'est-ce pas que les esprits prépondérants s'accordent déjà à vouloir édifier la Jérusalem des. nouveaux temps sur des bases telles qu'il ne soit permis à personne, et surtout qu'il n'y ait aucun intérêt sérieux pour personne de tirer Tépée !

446 JÉRUSALEM OD LÀ lÉÉDIFICATION.

LETTAB XL

ÉvDcatkm éB$ etprils an m* slèek.

FéTrier 185$.

Le siégQ poarsuivi sur les bords de la mer Noire par les forces de l'Europe occideotale semble appelé à prendre des proportions énormes correspondant à la grandeur de la question dont il signale le nouvel avénementi L'occasion de clore mes lettres sous les auspic^ que je désire peut être indéfiniment reculée.

Sur ces entrefaites, j'ai à vous signaler une nouvelle preuve d'après laquelle, à certains moments qui exigent d'être saisis avec promptitude par l'observateuTt chaque siècle reproduit les superstitions, les passions, les entraînements des siècles antérieurs, dans les formas mêmes qu'on supposait et qui sont, en réalité, disparues. La société, tout comme les individus, subit en quelque sorte ses cauchemars. Rappelez-vous l'année 1832 et la triste surprise qu'elle nous fit éprouver, lorsque dans le quartier central de notre capitale et à quelques centaines de pas du plus vaste dépôt des connaissances humaines, nous sommes tombés ensemble au milieu d'une scène littéralement renouvelée du moyen âge. Une foule irritée demandait à grands cris de mettre la main sur un malheureux, protégé par un

posta de soldats; on l'accusait d^ avoir jeté dans les mnx de$ poisons, qause prétendue du fléau qui nous venait du fond de l'Asie. Le pendant de cette image fut Faffaire de 1840 que la dernière lettre de ma seconde partie a eu à retraeçr avec quelques détails, alors que sur divers points de l'Europe on discuta sérieusement pour savoir si la religion juive, ou la branche judaïque de cette religion n'autorisait pas ses sectateurs à égorger tous les ans un étranger, afin de mêler son sang au pain azyme de la solennité pascale.

Aujourd'hui un troisième tableau vient se placer entre les deux précédents. Notre xix* siècle , le siècle des lumières se reprend à l'évocation des esprits. Ce n'est pas un fait isolé. La fièvre évocatrice s'étend sur les deux mondes, Amérique et Europe. Sans contredit un grand nombre parmi nous n'y voit qu'un jeu; mais un grand nombre aussi s'en trouve ébranlé, de telle sorte que cet incident a déjà pris son rang dans les éphémérides morales de notre époque. Je croyais Qn avoir fini sans retour avec l'Exode et le Deutéronome; niais l'actualité, passez^moi l'expression, m'oblige d'y revenir. • Cherchez TÉternel, le Dieu vérité sans iniquité, le vrai, le juste, s'écriait l'antique et mâle législateur; gardez^vous de suivre les superstitions et les vanités des populations qui nous entourent. Ne vous rendez pas dépendants de l'influence supposée bonne ou mauvaise du soleil, de la lune, des étoiles; ne vous abusez pas non plus jusqu'à courir après l'évocation des jnorts; jusqu'à consulter des esprits de Python. »

Des statistiques fidèles attestent qu-après les revi^ rements politiques, toutes les secousses morales, toutes

us JÉRUSALEM OU LÀ RÉÉDIFICÀTION.

les causes qui ont fortement développé la peur, le nombre des affections maladives de l'esprit augmente dans une proportion considérable. Sans agir aussi à fond, les mêmes causes propagent leur influence sur le corps entier de la société, et lui impriment une susceptibilité communicative et fébrile. La tendance nouvelle et passagère en est un effet et un exemple.

Nous sommes convenus dans ma dernière lettre que la guerre proprement dite n* avait pas mis au monde les fureurs humaines, l'avidité presque animale pour le sang, le ravage, la destruction. Au contraire la guerre a discipliné et comme civilisé ces dispositions préexistantes.

La même observation s'applique à la crédulité considérée dans ses rapports avec les religions, au goût du merveilleux et surtout du merveilleux de la pire ou de la plus ridicule espèce. Ce goût, cette crédulité existaient parmi les hommes bien avant qu'il y eût des religions définies, des religions passées à l'état d'art et de science. L'affaire de la religion a été aussi de discipliner, de civiliser la crédulité, de lui imprimer une direction beaucoup meilleure que celle qui était laissée au hasard des circonstances.

Otez-nous pour un certain temps l'imprimerie, la facilité des communications , l'échange journalier des idées, et notre ère de civilisation tombera peut-être rapidement au-dessous des époques réputées les plus superstitieuses, les plus obscures.

Mais comme tout avantage entraîne à jamais quelque inconvénient, comme l'effet finit par devenir une cause, les moyens favorables pour détruire ou am

liorer la crédulité d'un temps, ont subi de fâcheux destins; ils sont devenus un principe de crédulité, une provocation à des superstitions d'une autre époque ou d'une autre nature.

Au XIX* siècle, par exemple on a annoncé à grand bruit le retour des apparitions religieuses. On a fermement soutenu que des Saintes et des Saints, que la Vierge, eUe-même, se rendaient visibles pour quelques uns : ici dans le demi-jour d'une église, là sur une montagne ou dans une caverne; tantôt en s' a dressant à des hommes faits, tantôt à des enfants; une fois pour convertir des individus catholiques à la catholicité, d'autres fois pour convertir des protestants ou des juifs.

Eh bien, lorsque ces apparitions sont censées descendre matériellement d'en haut , pourquoi le contrecoup ne se ferait-il pas sentir? Pourquoi en ce même siècle, n'évoquerait-on point les esprits d'en bas? Pourquoi ne se verrait -on pas ramené à la pythonisse d'Endor ou aux privilèges de Tirésias?

A la vérité il est une raison plus sérieuse qui explique et surtout qui atténue cette fièvre et faiblesse du jour.

A un moment donné, la matière, les corps ont obteiiu l'admirable faveur de parcourir l'espace avec une rapidité capable de devancer les expressions de l'esprit, la parole, l'écriture. Alors l'esprit et la parole se sont trouvés comme humiliés de leur infériorité. Ils ont réagi sur eux-mêmes et ont bientôt réparé le temps perdu, regagné la prééminence.

Un miracle, un grand miracle s'est opéré. Bien

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