‹ Paris, Rome, Jérusalem ou la question religieuse au XIXe siècleChapitre 99 sur 107 · LETTRE XLI · texte numérisé non relu

LETTRE XLI

L'îmmacalée conception en i854* et sa différence d'avec la conception immaculée, ou de quelle manière les dogmes se font et peuvent se défaire.

Avril 1855.

Grâce au ciel, je touche à la fin de ces lettres et du sujet constant, presque unique, des préoccupations de toute ma vie. Je n'ai, du reste, qu'à me féliciter des retards que je m'étais imposés. Les événements me viennent en aide beaucoup plus que si la faculté m'avait été accordée de les appeler, de les inventer.

l'immaculée conception. 453

Certes Paris et la seconde moitié du xix* siècle ne pouvaient guère prévoir que Rome les convierait à assister à la création d'un nouveau dogme qui serait censé provenir -de l'ancienne Jérusalem ; qu'on les mettrait par là dans le secret de la manière dont les dogmes ont été proposés, discutés et inscrits dans les constitutions de l'Église.

Bien plus, il leur était aussi difficile d'imaginer que cette œuvre nouvelle, que le dogme définitivement engendré en 1854, serait l'immaculée conception, complément de la conception immaculée , et qui -en diffère par des nuances assez délicates. Tandis que cette dernière, la conception immaculée regarde la naissance miraculeuse de Jésus-Christ, l'autre porte sur les conditions exceptionnelle dans lesquelles la Vierge elle-même aurait été conçue.

Sous des formes allégoriques, des symboles, l'esprit a toujours aspiré à exprimer des abstractions, à se représenter, par exemple, la pensée suprême de Dieu, l'idée pure, la raison pure, la sagesse, la justice, dépouillées de tout contact, de toute passion, de toute souillure humaine. Les Grecs avaient voulu échapper sans doute à l'explication du ^enre de péché dont l'immaculée conception indique l'absence. Ils avaient fait sortir la Sagesse, Minerve, tout armée du cerveau de Jupiter. Transformant à leur façon les reines célestes des anciens mystères orientaux, ils avaient fait également sortir du sein des ondes, et toute formée, la Vénus, qui était d'abord aussi pure que belle.

Vous connaissez un des pères des écoles gnostiques ou des spiritualistes absolus, contre lesquels l'Église

naissante eut une si longae guerre à soutenir ; je veux parler de ce fameux Simon né dans la Saniarie e!t contemporain des apôtres, que les vainqueurs chrétiens réussirent à flétrir après sa défaite, sous le titre de magicien. Simon poursuivait le dessein de figurer, de symboliser la Sagesse, la vertu de Dieu, Tidée pure ou immaculée. Il s'inspirait de la poésie des prophètes juifs, dont rhabitude était d'employer Fimage de la fenune prostituée pour marquer la violation de la vraie parole, de la vraie sagesse. Simon déclarait que la pensée suprême de Dieu, que Tidée pure existait bien dans le monde, mais qu'elle s'y trouvait captive, accablée, humiliée. En conséquence sa mission devait être de dégager cette pensée de la condition misérable où la société l'avait réduite, de lui rendre sa pureté première, son caractère inmiaculé. Afin de traduire cette mission en image, Simon, à ce qu'on prétend, alla chercher dans la ville de Tyr une femme très-belle, mais une courtisane, une prostituée du plus bas étage. 11 la catéchisa, fut censé la dépouiller du manteau de la prostitution et en dévoiler la vertu sans tache. C'est alors que Simon aurait fait de cette même fenmie son épouse divine et comme le signe d'une libération générale.

Dans tout l'Orient d'ailleurs, et par une foule de voies différentes, on arrivait à représenter la double et merveilleuse pureté qui fait le fond du dogme de l'immaculée conception et de la conception immaculée. C'est ainsi que chez les Hindoux, des figures extraordinaires et toutes poétiques, une succession de miracles gigantesques étaient réunis pour peindre la naissance du Dieu incamé Boudha, les mérites et les puretés de

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