‹ Paris - Salon 1883Chapitre 22 sur 51 · LE CHRIST EN CROIX · texte numérisé non relu

LE CHRIST EN CROIX

N peut dire qu'AniÉ Morot est un favori de la destinée. Il était bien jeune quand il reçut le premier baiser de la Muse, qui, depuis, lui resta fidèle — ce qui n'est pas toujours son fait : la Muse est femme.

On a pu quelquefois reprocher à ses compositions de manquer de noblesse et de grandeur; mais les juges les plus difficiles ont dû reconnaître l'excellence d'une exécution pleine d'éclat et de brio. Je sais bien peu de pinceaux dont la touche soit, tout à la fois, plus fraîche et plus brillante. Ce jeune peintre donne la vie à tout ce qu'il touche . J'ai vu de lui des morceaux d'une qualité tout à fait supérieure, et des chairs pal-

pilantes et frémissantes qu'aurait sig-nées des deux mains le plus grand maître de lecole flamande.

C'est une palpitation vraie qui soulève le cœur dans le torse puissant de son Christ en croix : l'anatomiste le plus scrupuleusement exact n'aurait rien à reprendre au modelé de ces cuisses, et cette tête qui va mourir accuse une intensité de sentiment tout à fait remarquable. Elle suffirait à elle seule pour faire du g-rand Crucifié de M. Morot la page la plus pathétique peut-être du Salon de 1883.

Mais convenait -il de donner à ce fils d'une Vierge, né du battement d'ailes de la colombe mystique le thorax d'un lutteur et les muscles d'un jeune athlète. Une humanité si puissante fait tort, dans mon esprit, à la divinité, dont elle ne doit être que l'enveloppe fragile.

Je me demande aussi ])ourquoi M. Morot a remplacé par des cordes vulgaires les clous qui ont laissé, à travers les siècles, leurs stigmates sanglants et glorieux dans les pieds et les mains du divin fils de Marie. Ces reproches légers, qui attestent ma conscience, ne diminuent en rien ma sympathie pour le très beau talent de M. Morot.

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VOILLEMOÏ

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