II
La culture du tabac n'est pas libre en France; elle était autrefois limitée à huit départements, mais les progrès de la consommation sont tels, qu'il a fallu étendre les zones autorisées, et que aujourd'hui dixneuf départements fournissent notre tabac indigène^ qui provient en majeure partie de semences apportées originairement de TÂmérique du Nord et ensuite delà Havane. Cette culture donne lieu à une surveillance qu'on n'imagine guère et à une comptabihté des plus détaillées. On enregistre non-seulement le nombre de pieds de tabac poussés dans un champ dont la contenance est exactement connue, mais encore le nombre de feuilles de chaque tige. Elles sont l'objet de soins tout particulieis^ et jamaisoichidot; unique fleurissant dans la -eifL' d'un millionnaire n'a été entourée de précautiuiib i)lus minutieuses. On les visite le jour et la nuit [onv en écarter les chenilles, les loches et lescolima- < •<. lue à une, selon It degré de maturité qu'elles ])i oscillent, elles sont cueillies, puis suspendues Haas dos séchoirs largement aérés, où elles se dessèchent leniement sous l'influence de l'air ambiant.
Les cultivateurs ne peuvent employer les graines de leur choix ; chaque année on leur remet ce qui est
* Alpes-Maritimes, Var, Bouches-du-Rhône, Ille-et-Vilaine, Gironde, Loi, Lol-ol- Garonne, MturUic, Moselle, Nord, Vas-de-Calais, Hautesi uéiiéci), Laudes^ Bas-Rhin, ilaul-Rhiu, lluutc-Saône, Uuute-Safoie» bavoie.
nécessaire à leur semis, car l'étude et rexpérienceont là encore fourni des indications précieuses et prouvé que certains tabacs prospèrent dans tel terrain et dépérissent dans tel autre. Il faut environ dix-huit mois pour qu'une récolle rentrée, séchée, pliée, soit mise en balles et expédiée dans un des magasins qui sont disséminés sur notre territoire, à portée des centres producteurs. Là, ils sont gardés dans des conditions atmosphériques qu'on a reconnues propres à n'enlever au tabac aucune qualité essentielle. Les agents chargés de surveiller la culture et de diriger le travail des magasins sont au nombre de 524. Les magasins conservent les tabacs bruts et les expédient aux manufactures selon les besoins de ces dernières.
Quand le tabac a été fabriqué, il est envoyé à des entrepôts où les débitants au détail vont s'approvisionner. La culture, les magasins, les manufactures, appartiennent à la direction générale, les entrepôts et les débits dépendent des contributions indirectes. Il y a en France 51 magasins de feuilles indigènes, 4 de feuilles exotiques, 18 manufactures *, 357 entrepôts et 40,599 débits». La recette de 1868 s'est élevée à 248,587,000 francsdontilfautretrancher 58,632,000
> Bordeaux, Châteauroux, Diep^te, le Havre, Lille , Lyon, Marseille, Metz, Morlaix, Nancy, Nantes, Nice, Paris-Gros-Caillou, Paris-Rcuilly, Strasbourg, Tonneins, Toulouse el Riom.
* La remise totale faite aux débitanlsa clé de 28,800,07(3 fr. 22 c.j «oïl 709 fr. 39 c. en moyenne, par lèle.
francs de dépenses générales. Le département de la Seine, c'esl-à-dire Paris presque exclusivement, qui
Tan dernier a prisé, fumé, mâché pour 39,758,900 francs de tabac, possède pour sa part 1,071 débits, 4 entrepôts et 2 manufactures. Ce sont ces dernières que nous étudierons avec quelque détail afin de voir par quelle série d'opérations le tabac doit passer avant d'être livré à la consommation.
IL — liS OROft-CAII.I.OU.
L*ile det Cfgnes. — Le ptsstmr. — Dbtribu lions défectiieiiMS. — Dieu toiu bénisse! — Les quatre formes du (abac. — Le inagi^in. -^ Mélanges. — Le râpé. — Manoqiies. — >;ouillade. — A dos d*homme. — Le hachage. — Imprudences. — Les masses. — F<>nnenlalion. — Sape. — Brouillard. — Râp.'ige. — Ia vieille ripe. — Moulins i bras. — Moul ns anglais. ~ Pulvérisation. — Vis d*Arcliimède. — Noria. — Tamis. — Circulus. ^ Bottes de toile. — Râpé sec. — Seconde mouillade. — Râpé humide. — Les cases. — Le montant. — Ripé parlait. — Pfileur. — Salle des mélanges. — Mise en lonneaux. — Quarante mois pour faire une prise de tabac. — Supériorité de fabrication. — Cabinet mystérieux. — Le secret des priscurs. — Fève de Touka. — Scaferlati. — Écabochage. — GuilU>llne. — Rémouleur. — Acier Pétin-Gaudct. — Dessiccation. — Ancien système. — Torréfacteur Rolland. — Intelligence d'une machine. — Ventilation. — Empaquetage. — Desiderata. — Le» rôles. — Les cordiers. — Menus iilrs. — Sauce. — Quantités fabriquées. — Cigares. — Infectados. — Cigarettes. — Arménien.
La manufacture du Gros-Caillou est située sur le quai d'Orsay, dans cette île aux Cygnes qu'on ne savait comment utiliser au siècle dernier, où il fut un inslaut question de bâtir riIôtel-Dieu après T incendie
de 1772 et qui fut réunie à la terre ferme en 1780. C'est l'ancienne fabrique d'un M. Robillard, qui fit là une grosse fortune avant l'établissement du monopole. Elle s'étend, sans aucune symétrie, sur une superficie de deux hectares et demi qui, par la seule plus-value des terrains, donneraient amplement, s'ils étaient vendus aujourd'hui, de quoi élever vers Grenelle ou vers la Santé une manufacture modèle vraiment en rapport avec une si considérable exploitation. C'était jadis un amoncellement de masures auxquelles on ajouta, en 1827, les bâtiments d'habitation qui lui servent de fiiçade et qui ont pris la place de cabarets mal famés et d'une maison occupée par un batelier, dont l'unique travail consistait à transporter les passants dans un large bateau qui tenait lieu, tout seul, des ponts que nous traversons aujourd'hui.
Telle qu'elle est, celte manufacture n'est point belle. Les constructions semblent en avoir été élevées sans plan déterminé, selon les exigences du moment; les services, au lieu d'être groupés ensemble sous la même main, ont été forcément disséminés dans de vastes salles que réunissent des escaliers incommodes, souvent étroits, toujours pénibles a gravir. Les cours, exposées au soleil, sont égayées par quelques arbres qui se détachent sur les hautes murailles blanches et mornes. Deux immenses cheminées en briques garnies de paratonneres semblent inutiles, car jamais nul
pan<ache de fiimce ne les couronne. On entend cependant le bruit régulier des machines à vapeur et le ronflement des foyers qui dévorent le charbon. Dès qu'on a franchi la porte, on ne peut se méprendre, on est bien dans une manufacture de tabac. On n'a encore rien vu, que déjà un parfum chaud et comme acidulé vous enveloppe, s'attache à vous, impr^ne vos vêtements, vous accompagne partout et vous suit longtemps encore après qu'on est sorti. On entre, on éternue; le portier sourit, il a reconnu un novice.
On croit assez généralement qu'il suffit de pulvériser une feuille de tabac, de la rouler, de la hacher pour pouvoir priser, chiquer ou fumer, et Ton se trompe. Les préparations sont multiples, lentes et exigent des précautions tiès-variées. Pour obtenir le tabac sous les quatre formes principales qui sont chères aux consommateurs, sous forme de râpéy c'est-à-dire de poudre, de scaferlati, de râles (tabac à mâcher) et de cigares, ce n'est pas trop, si l'on veut qu'il soit irréprochable, de tout ce que l'on sait aujourd'hui de chimie et de mécanique.
La manufacture possède un magasin particulier qu'elle fait remplir et qu'elle vide sans cesse. Il est immense et double, car il est situé en partie rue Nicot et en partie dans l'enceinte même de l'établissement; mais si grand qu'il soit, quand il est bourré du plancher aux solives, il contient les matériaux nécessaires
à la consommation de Paris pendant quatre mois. C'est là qu'on empile, en ayant soin de séparer les espèces différentes, les balles renfermant les tabacs indigènes, les sacs en poils de chameau venus d'Orient, les larges caffas en sparterie apportés des bords du Danube, lesboucauts de Virginie, les peaux de bœufs arrivées de Guatemala. A Tabri âe Thunjidité et du soleil, ces tabacs de toute provenance attendent que l'heure soit venue pour eux d'être transportés aux ateliers. L'odeur qui en émane, toute pénétrante qu'elle soit, ne paraît pas trop déplaire aux souris, qui trottent menu à traversiez boucauts gerbes et font souvent un trou dans les balles afin d'y établir leur nichée.
Selon la forme que l'on veut donner au tabac, on demande au garde-magasin des espèces désignées dont le choix a été délerminé par l'expérience. Sauf pour les cigares de Havane, on peut affirmer que tout tabac, si l'on veut qu'il soit agréable au goût, doit être mélangé avec d'autres dans certaines proportions qui ont été l'objet d'études approfondies. Notre râpé ordinaire, dont la célébrité est telle qu'il s'en expédie maintenant aux quatre coinsdu monde, est composé de huit espèces de labacs* qui, se corrigeant, se modifiant, se développant l'une l'autre, arrivent à acquérir cet arôme
* Sur deux parties, le râpé ordinaire renferme : Virginie 25, Kentucky 5, Nord 8, llle-el-Vilaine 5, Lot-et Garonne 12, Lot 18, coupures de Kentucky 5, côtes et rejets d'autres fabrications 22.
particulier qu'un connaisseur devine au premier flair. Un employé, humant une prise avec délices, médisait: a Âh ! que de tâtonnements il a fallu pour arriver à un |iareil résultat ! » La manufacture du Gros-Caillou, qui produit chaque année environ 2 millions dekilogrcininies de tabac en poudre, est très-fière deson râpé. C'est donc du tabac en poudre qu'il convient de parler d'abord.
Les balles sorties du magasin sont éventrées; on en retire le tabac qui y est déposé en manoques^ c'està-dire en bouquets de vingt ou vingt-cinq feuilles dont la cabochCy la tête, est ratUichée par une feuille grossiùremcnt tordue. Tous ces faisceaux, secoués avec soin, déliés, sont examinés, et Ton en retire les feuilles qui ont subi quelques avaries. Lorsque ce premier travail d'épuration est terminé, travail assez pénible, car il soulève un nuage d'acre poussière qui pénètre dans la gorge et provoque la toux, les feuilles sont portées dans une salle dallée pour y subir la mouillade.
Méthodiquement répandues, empilées et ressemblant ainsi à un tas de feuilles sèches réunies à l'automne, elles sont aspergéesd'eaucontenant 10 pour 100 de sel marin, à l'aide d'arrosoirs maniés par des hommes qui vont et viennent autour de cet amas de tabacs bruts comme des jardiniers autour d'un plant de légumes. L'eau versée sur la face externe descend peu à peu par infiltration j u squ'aux couches inférieures,
LE GROS-GÂiLLOn. 233
s*écoule déjà brunie et chargée de matières colorantes dans une rigole qui la conduit à une large cuve, où les ouvriers la reprennent pour la jeter de nouveau sur les feuilles. Elles restent ià vingt-quatre heures sous l'influence d'une humidité persévérante qui iînit par les imprégner complètement, leur donne une souplesse analogue à celle du linge mouillé et permet qu'on les développe avec facilité sans risquer de les briser. Le sel qui entre dans le liquide de la mouiltade ^ a pour but de mettre obstacle à toute fermentation putride qui se produirait infailliblement parle contact prolongé de Teau pure avec une matière végétale.
Lorsque les feuilles ont atteint le degré d'humidité et de flexibilité voulu, on les transporte enfermées dans des sacs manœuvres à dos d*homme, méthode pénible et barbare qu'on aurait dû abandonner depuis longtemps, dans la salle du hachage. Les hachoirs pour le tabac râpé ont une action tellement rapide, que deux suffisent aux besoins de la manufacture, et encore ne sont-ils en œuvre que pendant une partie de la journée. Les feuilles prises en paquet sont entassées et poussées par un ouvrier dans une auge aboutissant à un cylindre dentelé, qui les saisit et les fait glisser en quantités à peu près égales vers un tambour armé de six lames obliques. Ces lames très-tranchanles, dans le mouvement de rotation imprimé au tambour par la vapeur, viennent cent vingt fois par minute araser le
SS4 LE TiBAG.
cylindre et y rencontrer les feuilles, qu'elles coupent régulièrement en lanières larges d'un centimètre. Le tambour, par Fagilité des évolutions giratoires, fait l'office de yan et chasse dans un sac accroché à l'oriGce . antérieur de l'appareil toutes les parcelles de tabac qui s'accumulent à vue d'œilet voltigent dans le coffre de la machine comme des brins de paille entraînés par l'orage. Cet outil, très-bruyant et d'une force irrésistible, taille facilement 1,200 kilogrammes de tabac en une heure.
Parfois, lorsque les longs rubans de tabac encore humide, s'accumulant entre les parois internes de la boite et le tambour emporté par la rotation, ne tombent plus avec régularité dans le sac ouvert qui les attend, un ouvrier passe son bras dans cette formidable machine et ramène d'un seul geste toutes les feuilles paresseuses. Il est impossible de voir cela sans trembler, car il sufOrait d'un écart insigniCant pour que le bras, saisi dans la roue armée, retombât en lambeaux. Lorsqu'à ces hommes on fait une observation, ils se contentent de lever imperceptiblement les épaules et de sourire, avec une politesse qui n'est peut-être pas dénuée d'impertinence. On dirait, à voir leurhardiesse, qu'une longue habitude a créé entre eux et la machine une convention tacite en vertu de laquelle bien des imprudences sont tolérées sans être punies.
Du premier élage, où travaillent les hachoirs engroi^
le tabac est ramené au rez-de-chaussée dans une salle tout de bois et de dimensions telles qu'elle ressemble à une grange. C'est là qu'on établit les masses. Ce sont de véritables meules pareilles à celles que les paysans construisent dans les champs avec les foins et les tiges de céréales. Chaquemassecontient en moyenne 40 ou 50,000 kilogrammes. Dans un tel amoncellement de matières végétales humides, la fermentation ne tarde pas à se déclarer ; les diverses espèces de tabacs, pénétrées Tune l'autre par les émanations, acquièrent peu à peu une saveur égale qu'on dirait empruntée à la même essence. La chaleur augmente de jour en jour, gagnant du centre à la circonférence, et atteint bientôt 75 et 80 degrés.
Un thermomètre très-attentivement surveillé et plongeant au cœur même des masses indique le développement du calorique. Dès qu'on peut soupçonner qu'il va dépasser le point scientifiquement déterminé, on fait des tranchées, à coups de pioche, largement, comme sur des terrains attaqués à la sape ; on donne de Tair à cet amas de matières fermentescibles par excellence ; on éteint, pour ainsi dire, le feu qui le menace, et l'on évite la combustion spontanée, qui, sans cette précaution, ne manquerait pas de se produire. Des rideaux en forte toile grise, garnissant les fenêtres, empêchent la lumière d'entrer trop vivement et de donner à la fermentation une activité qui ne se-
236 LE TÂfiiG.
rait pas sans péril. Une atmosphère énervante et lonrdo plane dans cetle immense chambre où les parquets, les poutres, les lambris, sont recouverts d'une teinie brune, dont la nuance dénote l'origine au premier coup d'œil. Le tabac reste en masse pendant six mois; il ne faut pas * moins de temps pour que les résultats cherchés soient obtenus. Cette lente opération a pour but de débarrasser le tabac d'une partie de la nicotine qu'il contient à l'état de nature et de provoquer une fermentation acétique qui, détruisant les acides, ne laisse subsister que des matières dont l'innocuité a été reconnue.
Lorsqu'on démolit les masses, on voit flotter au-dessus d'elles un brouillard bleuâtre et léger semblable à ces vapeurs qui, dans les jours d'automne, courent sur le bord des rivières aux heures du soleil levant. Les ouvriers qui accomplissent cette besogne sont en sueur, comme s'ils travaillaient dans une étuve ; les lanières de tabac collées ensemble forment de larges paquets agglomérés dont la configuration irrégulière et rugueuse rappelle celle du marc de raisin pressé. On les désagrège à coups de boyau comme des mottes de terre. Â la sortie de l'atelier des masses, le tabac mis en sacs est transporté au troisième étage du bâtiment, qui contient les engins de râpage, c'est-à-dire un moulin à l'anglaise, installé selon tous les progrès de la niiiiolerie modei'ne.
LE GllOS-CAILLOU. 237
Ce fut dans la seconde moitié du dix-hnilième siècle qu'on substitua les moulins pulvérisateurs au vieux système de râpe qui avait dominé jusqu'alors. Une telle amélioration ne se fit pas sans peine : les ouvriers des manufactures de la ferme se révoltèrent, acceplèrent, repoussèrent les nouveaux engins et, après bien des luttes, ne furent réduits que par un arrêt du conseil daté de 1786. C'étaient des moulins à bras, comme on peut s'en convaincre en visitant la manufacture du Gros-Caillou, car on a conservé, en guise d'objets de curiosité sans doute, quelques-uns de ces instruments antédiluviens, qui ressemblent exactement, quoique dans de plus fortes proportions, à ces moulins à café qu'on fixe à une table à l'aide d'une vis à crampon et dont les ménagères font usage. Ce travail, qui, il y a peu d'années encore, exigeait un labeur extrêmement pénible, coûtait fort cher et employait un nombre considérable d'ouvriers, est exécuté aujourd'hui par de très-ingénieuses machines que trois ou quatre hommes suffisent amplement à conduire et à surveiller.
Le râpage nécessite trois systèmes mécaniques superposés qui occupent trois étages. Au troisième, le tabac, sortant des masses, est versé dans des trous munis d'une manche en toile qui le fait glisser au second dans les moulins. Chacun de ces derniers est formé d'une cloche renversée dont la face interne est garnie de lames fixées dans des nlans verticaux ; au milieu de
ttS LE TÂBiC.
cette sorte de mortier, un pilon conique en fontCi armé d'ailercltes hélicoïdales, pivote à demi par un mouvement alternatif. Le tabac entraîné passe entre les lames du pilon mobile ; il est froissé, pressé, écrasé, et sous cette action continue il finit par être pulvérisé.
Ces mortiers ou ces moulins, qui sont au nombre de vingt-six dans la même salle, se meuvent sans bruit et avec une douceur apparente qui cache une force sans égale. Ils communiquent tous, séparément, à Taide d'une ouverture placée à la partie inférieure, avec une trémie longitudinale. Une vis d'\rchimède, vis sans fin, qui tourne rapidement et ressemble à une immense tarière faite pour Hercule ou Briarée, entraîne invinciblement le (abac vers un conduit de bois par où il descend au premier étage dans une sorte de vaste coffre fermé qui figure assez bien une armoire.
Ce coffre renferme une noria j c'est-à-dire une drague composée d'une chaîne sans fin munie de godets qui ramassent le tabac, le remontent au troisième étage et le versent sur des tamis métalliques automatiquement agités d'un va-et-vient perpétuel. La poudre arrivée à l'état normal traverse les mailles du tamis et glisse vers des sacs qui la reçoivent; celle, au contraire, qui est trop grosse encore, est rejetée vers une trémie également balayée par une vis d'Ârchimède qui renvoie le tabac dans les moulins. C'est un cireuluié La matière brute versée au troisième étage y remonte
à l'état de mélange de grains suflisamment fins et de grains encore imparfaits, mais les tamis qui eiTectuent la séparation sont tellement précis, qu'ils savent, pour ainsi dire, choisir eux-mêmes et n'accepter exclusivement que les produits parvenus au degré de fabrication
exigée.
Seulement si un grain de tabac, poursuivi par un mauvais sort, passe sur une portion de tamis déjà ' oblitérée et ne trouve pas une maille favorable, il peut, comme une âme en peine, tourner dans les trémies, être trituré par les moulins, monter dans la noria pendant des années entières, au hasard du vent qui léchasse et des machines qui Tentrainent. On calcule qu'en général il faut qu'un fragment de tabac fasse dix fois le voyage complet du haut en bas de la maison et subisse dix fois la morsure des mortiers avant d'être accepté par les tamis et reconnu satisfaisant. Aussi lorsque dans une journée on a livré 45,000 kilogrammes en lanières aux mâchoires des moulins, celles-ci n'en rendent guère plus de 5,000 suffisamment pulvérisés. Dans cet atelier, comme dans tous ceux où le tabac se présente sous forme de poudre ou de feuilles volantes, les ouvriers sont chaus~ ses de longues bottes de toile rattachées au genou, qui leur permettent d'aller et de venir sans maculer, sans détruire, sans emporter sous leurs pieds des parcelles qui peuvent être utilisées pour la fabrication.
Le tabac étant porphyrisc, on peut croire qu'il n'y a plus qu'à le mettre dans des bottes et à chanter : rai du bon tabac dam ma tabatière. Patience ! nous n*en sommes pas encore là. 11 prend, dès lors, le nom de râpé sec et est enfermé, à Tabri de la lumière, dans de fortes cases en bois de chêne fermées par des poutrelles maintenues à l'aide de crochets de fer. Là, il reste deux mois et fait une sorte de stage comme pour se reposer des manipulations qu'il a subies et se préparer à celles qui l'attendent bientôt. Il participe à la température extérieure ; mais comme il est parfaitement desséché, on n'a pas à craindre qu'il soit atteint par une fermentation intempestive.
Au bout de huit ou dix semaines, il est enlevé Jii réduit où il était enfermé et jeté à la pelle dans une cuve carrée qui peut contenir 2,000 kilogrammes de poudre. Là il reçoit une seconde mouillade effectuée à raison de 18 p. 100 d'eau contenant elle-même 15 p. 100 de sel marin. De sorte que par la pression el piir la seconde mouillade, 5 kilogrammes de chlorure de sodium sont incorporés à 100 kilogrammes de tabac à priser. Devenu du râpé humide, il est de nouveau remis en cases par masses compactes de 25 à
30,000 kilogrammes. C'est là qu'il doit éprouver la seconde feniientaiion.
Pour activer celle dernière, on prend dans une case, où déjà le ferment est en travail, une portion de tabac
échauffé qu'on met dans la poudre récemment mouillée, absolument comme les boulangers mêlent un fragment de pâte fermentée, qu'ils appellent le pâlon^ à la farine trempée qu'ils veulent faire lever. L'énorme armoire est alors hermétiquement fermée, et sur la porte on attache une pancarte qui relate la date de la fabrication, de la mouillade, les éléments qui composent la poudre et le jour de la mise en case. La température s'élève peu à peu et au bout de deux ou trois mois elle atteint environ 45 degrés. De temps en temps on visite les cases, on en vériGe la chaleur. Au bout de trois mois, on en retire tout le tabac, qu'on remet immédiatement dans une autre, en ayant soin auparavant de le bouleverser, de le mêler, de façon à ce que chaque partie soit atteinte par une fermentation égale, qu'il perde l'excès de nicotine et l'acide malique qu'il renfermait encore et qu'il développe celte saveur légèrement ammoniacale qu'on nomme le montant, et qui, taquinant la membrane pituilaire, produit cette irritation si précieuse aux priseurs. Au bout d'un an, le rApé sec est enfin devenu râpé parfait.
Toutes les cases qui datent d'une même époque, et dont le contenu offre un aspect satisfaisant, sont vidées à tour de rôle et rapidement. Ce genre de travail est assez pénible pour les débutants; ce n'est pas impunément que les premières fois ils remuent ce» masses chaudes d'où s'échappent des émanations amu. 10
2i9 LE TABAC.
moniacales assez vives ; cela pique les yeux, provoque (les cternuements répétés et amène, dans quelques cas, (les maux de tête violents. On s'y habitue cependant, plus vite môme qu'on ne pourrait le croire, et bientôt l'on n'y pense plus. Néanmoins, les ouvriers spécialement chargés de cette besogne ont le teint d'une pâleur mate et grisâtre. C'est là une simple décoloration du derme et non point un indice de faiblesse, car on peut les voir enlever et manœuvrer sans trop de gène des sacs pesant 80 kilogrammes.
Tout le tabac sorti des cases est réuni dans la salle des mélanges, où 400,000 kilogrammes de poudre à priser peuvent trouver place. Là tous les tas séparés sont jetés les uns sur les autres et mêlés de façon à donner de l'homogénéité à ce qu'on appelle une fabrication. Dans cette masse, où les éléments des cases différentes sont absolument confondus ensemble, un échantillon est prélevé au hasard et porté au laboratoire, où l'on s'assure que toutes les qualités requises s'y rencontrent. Lorsque l'expérience a prononcé et qu'elle est favorable, le tabac est emballé après avoir été tamisé de nouveau aûn qu'on puisse pulvériser les parties grumeleuses qui se sont formées pendant la période de fermentation.
Le tabac est mis dans des tonneaux où, comme le raisin dans une cuve de vendange, il est foulé par un homme qui le piétine et le tasse à l'aide d'un pilou de
fer. Esl-ce enOn terminé et va-t-on pouvoir le livrer au commerce? Pas encore, il faut qu'il séjourne deux mois entre les douves, qui, le pressant de toutes parts, permettent aux molécules d'acquérir le plus haut degré de saveur possible. En nous résumant, si nous nous rappelons que la feuille récoltée reste dix-huit mois dans les magasins ; que, coupée en gros, elle a été six mois aux masses ; que, pulvérisée, elle a eu deux mois de cases comme râpé sec , un an comme râpé humide, et qu'elle demeure en tonneau deux mois comme râpé parfait, nous voyons qu'il ne faut pas moins de trois ans et quatre mois pour faire une prise de tabac.
Ce qui permet à l'État de donner une incontestable supériorité à sa fabrication en cette matière, c'est qu'il opère sur des quantités énormes, dont l'amoncellement seul, en dehors des excellents procédés mis en œuvre, amène une fermentation égale, largement développée, et qui procure un arôme qu'on ne trouve en réalité aujourd'hui que dans les tabacs à priser français ; mais il est des gourmets difficiles à qui notre râpé ordinaire ne sufût pas; semblables à ces buveurs dont le palais perverti n'est plus chatouillé que par des vins factices composés de trois ou quatre crus différents réunis ensemble, ils n'ont de plaisir à priser que des mélanges arbitraires où la science n'a rien à voir et où la fantaisie a la pin» grande part. La manu*
m LE TABAC.
facture est bonue princesse et se soumet à ces sortes de caprices.
Dans un coin s'ouvre une sorte de cabinet mystérieux. Lorsqu'on y pénètre, on aperçoit une rangée de dames-jeannes en grès bouchées avec des couvercles (le bois. Elles renferment des échantillons de tous les tabacs à priser connus. Un employé, qui tient entre ses mains le secret des priseurs émérites de Paris, procède avec un sérieux sacerdotal aux triturations qu'on lui demande. Il y a des combinaisons célèbres qui portent le nom de ceux qui les ont inventées. Les mélanges Humann, Planard, Grammont sont asses recherchés ; celui de madame de Chabannes fait fureur. Un répertoire sur lequel j'ai pu jeter un coup d'œil indiscret, et qui contient de forts grands noms, entre autres celui de S. M. le roi Charles X, renferme la nomenclature des clients habituels et le détail de la composition particulière réclamée par chacun d'eux. Dans les proportions indiquées, on mêle au tabac ordinaire tant de parties de Virginie haut-goût, d'Âmersforl, qui sent le fumier, de Macouba, qui sent la rose, de Portugal, qui sent l'iris, d'Espagne, qui sent mauvais; puis tout est enfermé dans un flacon de verre sur lequel on colle une étiquette : Mélange n"^ 952, M. N.... Si j'en crois le petit registre, beaucoup d'ecclésiastiques sont en correspondance assidue avec l'employé chargé de composer ces poudres à priser qui , au dire des
connaisseurs, ne valent pas un tabac franc et nel. Quelques personnes ont le goût assez dégénéré pour meltre dans leur tabatière celte graine de coumarou qu'on appelle la fève de Tonka. Je dois les prévenir qu'à la manufacture du quai d'Orsay, on parle d'elles avec un sourire de commisération qui ressemble bien à du mépris.
Selon les espèces , les tabacs ont des destinations particulières et déterminées d'avance. Si lé Virginie et le kentucky entrent pour une portion notable dans le râpé, il n'en est pas de même des feuilles venues de Hongrie, d'Algérie, de Maryland, qui presque toutes sont réservées à la fabrication du scaferlati. Le tabac haché, le tabac de caporal, qui paraît aux vrais fumeurs supérieur à tous les tabacs du monde, est moins long à préparer que la poudre, mais il exige néanmoins, avant de parvenir à l'état parfait, bien des opérations qui ne manquent point d'importance. Après que toutes les manoques ont été secouées, elles sont écabochéeSj c'est-à-dire qu'à l'aide d'un large tranchoir manœuvrant sur une charnière, on en coupe le sommet au-dessous du lien qui les rattache. Ces caboches sont plus tard utilisées pour la poudre à priser.
Les feuilles subissent une mouillade de vingt-quatre heures, et, suflisamment amollies, sont envoyées à la salle des hachoirs. Ceux qui taillent le scaferlati n'ont rien de commun avec ceux qui coupent en gros les
%iS LE TABAC.
matières destinées à faire les masses du râpé. Cet instrument très-actif et très-précis est sinistre à voir, car en le regardant fonctionner, il est impossible de ne point penser à la guilloline. G*en est une en effet, de petite proportion, et dont le coutelas se lève et s'abaisse 150 fois dans la même minute. La lame, inclinée à 45 degrés environ, est maintenue à Taide de forts écrous sur un châssis qui glisse dans les rainures d'un cadre formant la partie antérieure de la machine. Une toile sans fin, manœuvrant par un mouvement continu sur deux rouleaux, reçoit le tabac, qui est amené progressivement sous un linteau de fer qui le comprime. Une roue dentelée et régularisée tourne sous rinfluence de la vapeur, et à chaque mouvement de la lame fait avancer le tabac d'un millimètre, de façon à ce qu'il se trouve précisément sous le couteau. Ce dernier s'abaisse avec une force que double la rapidité, et tout le tabac, tranché d'un seul coup à la limite que détermine une vis régulatrice, tombe dans une large manne disposée pour le recevoir.
Marchant sans interruption, un hachoir coupe facilement 100 kilogrammes de scaferlati en une heure; mais à ce métier-là les lames s'émoussent vite, aussi on les remplace deux fois par heure; celles qui sont détachées sont portées à un rémouleur, qui les aiguise sur une meule à laquelle la vapeur imprime des rota* tions que Tœil ne peut suivre. Ce n'est pas une petite
affaire de rendre le tranchant à ces couteaux; la force d'un homme suffit à peine, et il faut qu'il arc-boule contre son épaule une sorte de béquille en bois qui, prenant un point d'appui sur la lame, la maintient violemment contre la roue de grès, d'où jaillissent d'innombrables étincelles.
L'acier, choisi parmi les meilleurs, est tiré de l'usine de MM. Petin et Gaudet, qui bientôt fera oublier les fonderies d'Essen, dont la Prusse est s: fière. Cependant ces lames ne résistent pas toujours, et souvent elles rencontrent un obstacle qui les mène à mal. Parfois le hachoir est pris d'une oscillation subite, il a Tair de trébucher, le châssis bondit alors hors des coulisses, et le couteau se sépare en deux comme un verre brisé; c'est que par inadvertance on a laissé glisser dans le tabac un clou, une clef, un objet de fer quelconque et que l'acier, d'autant plus fragile qu'il est mieux trempé, s'est rompu par la violence du choc.
Lorsque le tabac sort des hachoirs, il est plat, mouillé, «ans consistance et comme affaibli. Il renferme 25 pour 100 d'humidité; de plus, il contient beaucoup d'albumine, matière fermentescible par excellence; il est donc très-apte à s'échauffer et à avoir cette fièvre^ c'est le mot, dont les râpés sont atteints dans les masses et dans les cases ; mais ce qui donne de la saveur au tabac en pondre nuirait singulière-
U9 LE TÀBÀG.
ment au tabac haché, qui doit être à tout prix soustrait à la fermentation. Afin d'obtenir ce résultat, il faut le soumettre à une température assez élevée pour tuer le ferment et assez modérée cependant pour ne laisser à la combustion aucune chance de se produire; on s'est arrêté à 95 degrés. Autrefois cette opération était très-dure et très-dangereuse pour les hommes qui en étaient chargés.
Dans de grandes bassinas de cuivre posées sur des fourneaux, on faisait chauffer le tabac à peu près comme on fait cuire les marrons. Des ouvriers deminus, ruisselant de sueur, tournant autour des charbons allumés dont ils activaient la flamme, aspiraient à pleins poumons les vapeurs chargées de nicotine qui se dégageaient de ces masses, qu'on desséchait trop rapidement et surtout trop irrégulièrement. Aujourd'hui il n'en est plus ainsi; une simple machine, inventée par M. Eugène Rolland, l'habile ingénieur qui depuis 1844 a si puissamment contribué à la transformation de tout l'outillage de nos manufactures, se iail un jeu de mettre le scaferlati hors d'état de fermenter. Un torréfacteur fait à lui seul le service de Aiugt ouvriers.
L'aspect n'en est pas beau : sur un fourneau de brique repose un énorme cylindre qui ressemble à une locomotive sans tuyau ; mais la science n'esl pas l'art et sa véritable esthétique est l'utilité. Le cylindre ap-
parent n*est, pour ainsi dire, que le toit de la maison; il abrite, il cache, il enveloppe de tous côtés un autre cylindre mobile pivotant sur lui-même dont il est séparé par un espace libre dans lequel circule un courant d*air chaud alimenté par le foyer. Le tabac pénètre automatiquement dans le second cylindre, dont l'intérieur est muni de lames hélicoïdales armées de griffes de fer qui ressemblent aux dents d'une fourche; ces dernières divisent le tabac qui, humide encore, a une tendance à se pelotonner, pendant que les lames le forcent à suivre le mouvement de rotation auquel l'instrument obéit. Le scaferlati, chauffé à 95 degrés par les nappes d'air presque brûlant qui le caressent sur toutes les surfaces, perd en un quart d'heure l'humidité dont il était imbibé, pendant que les ferments d'albumine qui risquaient d'en compromettre la conservation sont anéantis ; mais cela n'est rien encore.
Cette machine se dirige toute seule, il sufGt qu'on lui jette de temps en temps quelques pelletées de combustible pour la nourrir; elle ne demande rien de plus. Grâce à un petit appareil établi dans un coin de la muraille du fourneau, elle semble douée d'une intelligence, j'allais dire d'une âme particulière; elle sait se régler et se maintenir rigoureusement à la temperature fixée d'avance. A la voir se réchauffer ou se refroidir, selon qu'il en est besoin, l'on croirait qu'elle
obéit à un mot d'ordre. Un mécanisme dont la découverte est un trait de génie, figurant à peu près une balance et basé sur la loi de la dilatation de Pair par la chaleur, oblitère et dégage la seule prise d'air qui alimente le foyer. Si la température descend à 92 degrés, et par conséquent devient trop faible, le plateau de la balance se soulève et permet à Toxygène d'entrer en plus grande quantité; si au contraire la température monte à 97 degrés, le même plateau s'abaisse, intercepte le courant d'air, et par ce fait diminue l'intensité du feu sans cependant lui permettre de s'éteindre. C'est merveilleux.
Lorsque le tabac a subi le degré de chaleur voulu et qu'il s'accumule contre les parois postérieures du cylindre, celui-ci s'ouvre de lui-même par une valvule qui laisse échapper le trop plein, mais dont le jeu est tellement rapide et si bien combiné, que la proportion d'air froid introduite est insignifiante. Lorsque le scaferlati vient de subir un pareil coup de feu, il est, quoique humide encore, fort sec en apparence et tout frisottant; il faut le refroidir et, du même coup, le débarrasser des poussières qu*il contient. A cet effet, on le soumet pendant quelques instants à un fort courant d'air produit par un ventilateur dans un cylindre à rotation qui fait, comme le torréfacteur, circuler le tabac au moyen de lames disposées en hélices et ne lui laisse pas un moment de repos. Cette ventilation puis-
LE GROS-GÀiLLOn. 251
santé rejette toutes les poussières dans une chambre spéciale, pénètre le scaferlati, et suffit à lui donner de la consistance, comme Teau froide donne la trempe à Tacier rougi.
Toutes les opérations essentielles sont alors terminées; le tabac, qui offre une certaine ressemblance avec des cheveux coupés et crespelés, est réuni en masse, dans une chambre aérée. Il reste là six semaines environ ; puis on le visite lestement pour enlever les côtes trop grosses qui, ayant glissé sous le hachoir, ressemblent à des bouts d'allumettes, les fragments de fer, de cuir, de bois qui ont pu s*y introduire; on le
purge, en un mot, dans les limites du possible, de
toute matière étrangère, puis on le pèse et on en fait des paquets fermés, scellés d'une étiquette qui relate le poids, la qualité, la date du décret d'autorisation et le timbre des contributions indirectes. Cette étiquette qui est aux tabacs ce que le poinçon de garantie est aux ouvrages d'or et d'argent, porte une date, c'est celle du jour de la fabrication ; de plus, elle est timbrée de la lettre H et d'un chiffre; par exemple, H 20 ; cela signifie qu'au moment où le tabac a été mis en paquet, il contenait 20 pour 100 d'humidité.
Il est une amélioration que bien des personnes voudraient voir apporter dans la fabrication du scaferlati et qui concorderait avec les efforts dont l'administration n'est pas avare pour nous procurer des cigares de
premier choix. Pourquoi ne ferait-on pas un tabac de caporal de luxe qui serait vendu 2 ou 3 francs de plus par kilogramme, mais dans la composition duquel il n'entrerait que des feuilles choisies et absolument dépouillées de ces côtes si désagréables à rencontrer, à fumer, qui oblitèrent les pipes et déchirent le papier à cigarette? Rien ne serait plus facile cependant, on donnerait satisfaction à bien du monde, et de même qu'on fabrique pour les soldats et les marins un tabac de cantine coûtant 1 franc 50 centimes le kilogramme, on peut parfaitement faire un scaferlati de premier choix destiné à ceux qui voudraient bien le payer. Nos manufactures sont outillées de façon à répondre presque immédiatement aux exigences de la consommation ; le devoir du monopole est de prévenir tous les besoins et même toutes les fantaisies ; la dépense qu'entraînerait la main d'œuvre serait promptement couverte par l'augmentation du «prix, et la régie ne pourrait qu'y gagner.
La mode, qui autrefois faisait en quelque sorte une obligation de priser, s'est depuis longtemps déjà tournée du côté du tabac à fumer; mais voilà qu'aujourd'hui les chiffres ofQciels constatent que la consommation du tabac à mâcher augmente dans des proportions considérables. La vente des râles (du mot rouler; c'est le nom poli de ce qu'on appelle trop vulgairement la chiqué) j qui en 1861 était de 533,918 kilogrammes,
LE GROS-GAILLOU. 255
s'est élevée jusqu'à 718,519 en 1868; et le mouvement ascensionnel ne se ralentit pas. Est-ce à Tinfiltration des mœurs américaines que nous devons cette laide habitude?
Les rôles de France ont, à ce qu*il paraît, un goût fort apprécié, et ils remplacent avanlageusement ces tablettes en tabac de Virginie imbibé de réglisse et de vins d'Espagne qu'on vendait jadis sous main et fort cher. C'est une partie importante de la fabrication du Gros-Caillou, et plusieurs ateliers y sont occupés. Toute personne qui a vu un cordier faire une corde à la manivelle sait comment on prépare les rôles, qui sont de deux espèces : les menus filés et les rôles ordinaires. liCS feuilles, préalablement bien mouillées et écôtées^ sont amorcées sur un rouet tournant avec une extrême facilité; on file menu, et la corde en tabac ainsi obtenue est coupée à une certaine longueur qui représente un poids déterminé; pour en augmenter la saveur et la défendre contre une dessiccation trop rapide, on la plonge dans un baquet plein de jus de tabac concentré qu'on appelle la sauce. Cette opération n'est point ragoûtante à voir et ne donne qu'une envie médiocre de mâcher du tabac.
Les cordes sont alors pelotonnées en paquets, qu'on expose à l'action d'une presse hydraulique afin de leur donner une forme régulière et de n'y laisser que la quantité de jus nécessaire. Chaque paquet est ensuite
S54 LE TÂBÂG.
mcthodiquement ficelé et enfermé pendant quelques jours dans un séchoir à température moyenne. Les rôles ordinaires, plus gros, semblables à de petits cordages et additionnés de feuilles de Virginie, sont tournés de la même manière, seulement avec plus d'activité, à l'aide d'un rouet mécanique obéissant à la vapeur.
La manufacture est toujours en mouvement, et les 1,611 ouvriers qu'elle occupe ne chôment guère; en 1868, elle a produit 2,681,497 kilogrammes de scaferlati, 1,941,059 de râpé et 241,625 de rôles. A cette fabrication il faut ajouter 43,445,700 cigares à 15, 10 et à 5 centimes, dont les premiers sont composés de Brésil, de Mexique, de Havane et de France, et dont les derniers, enveloppés de feuilles de Kentucky, contiennent du tabac indigène mêlé à du tabac de Hongrie ^ Pour donner un goût uniforme à ces feuilles de provenances diverses, on les réunit et on les place pendant vingt-quatre heures dans des cages à clairevoie, où elles plongent complètement au milieu d'un liquide coloré par une forte proportion de jus de tabac en suspension ; puis elles sont soumises à la presse hydraulique et obtiennent ainsi une saveur qui sembla
*■ Cigares à 10 centimes : Brésil, Mexique, 60; Havane, SO; Gironde, Dordognc, 20. Cigares à 5 centimes: Kentucky, 30; Hongrie, iS; Pasde-Calais, 5 ; Lot-et-Garonne, iO; Bas-Rhin, Haute-Saône, 5; Moirthe, Moselle, Savoie, 10; Gironde, Dordo^ne^ 20; Algérie, i.
LE GROS-CÀILLOO. 255
être produite par une seule et même espèce de tabac. Les cigares à 5 centimes, ceux que la malice populaire, jouant sur les pompeuses dénominations espagnoles données aux cigares de la Havane, appelle volontiers des soutellas et des infectadoSj paraissent fort recherchés par la population, car, en 1868, la France en a fumé 667,872,775.
On fait aussi des cigarettes au Gros-Caillou, mais en petite quantité et de qualité médiocre. Il y a en Allemagne de simples épiciers qui excellent à ce genre de fabrication où, jusqu'à présent, nous n'avons point réussi. Le papier qu'on emploie ici est trop cotonneux, le tabac se désagrège immédiatement et par grumeaux, la colle est trop brutalement étalée, l'ensemble est défectueux et ne donne pas de bons résultats. C'est une étude à faire, et nous devons, même sous ce rapport, affirmer notre supériorité.
Les Busses ont importé à Paris l'habitude du tabac turc; il a fallu pouvoir les satisfaire, et on a autorisé un Arménien à fabriquer des cigarettes spéciales ; mais il ne peut les confectionner que dans l'enceinte de la manufacture, où ou lui a réservé un atelier sous les combles. Trois ouvriers grecs, qui vous disent kaliméra lorsque Ton entre, coupent les feuilles à l'aide d*un hachoir primitif manœuvré à la main; ainsi taillé et presque humide encore, le tabac est confié à des ouvriers qui l'enferment dans de minces feuilles de
papier ^i le roulent poar lui donner la forme consacrée. La consommation de ce genre de cigarettes tend à prendre des proportions considérables, grâce à la sottise d^s femmes, j'entends celles qui ont quelque prétention à être honnêtes. Pour mieux ressembler aux filles dont elles envient le luxe, elles fument, vl trouvent ainsi le moyen de réunir les mauvaises habitudes des deux sexes.