‹ Paris: ses organes, ses fonctions et sa vie dans la seconde moitié du XIXe siècle (volume 2)Chapitre 18 sur 39 · II. — LM BILLSTS · texte numérisé non relu

II. — LM BILLSTS

Lrs assi|;rnaU. — Chacun (ait son éca. — 6 liards pour 300 franei. — Oa hriite la planche aux assi^mats. — Total dos a^ignats émis. — Fanx a»sijsnaU. — Défaite de Quibcron. — Le billet modèle. — Signalement da hillct. — Les alphabets. ~ Exemple. — État ciTil. — Pr^cautîooi mat^ riellos. — I^e papier. — Feuilles casséet. — Création d'alphaliets. — l/imprimcric. — Toiles vriinex. — La planche des billets de 1,000. — (.inq ans pour la planche des billets de 100. — Opération secrète. * Miichine à numéroter. — Vingt jours pour imprimer nn billet.— Billets fauté». — (lomplaliilité des billets. — Signatures. — ÉmînioD. — Dorée d'un billet. — Pérégrinations. — Sagacité. — Peu de billets perdus. — La Danque ne profite pas des billets perdus. — Annulation des billets. ~ Signes du zodiaque. — Mauvaise odeur.— Destruction. — Auto-da-fé. — Annulation moins considérable que la fabrication. — Billets de !200 francs et de 5,000 francs. — Un homme de lettres. — La photographie.— L*imprcssi(»n en bleu. — Laboratoire d'expérimentation. — Los fautaircs. — Histoire invraisemblable. — Mauvaise plaisanterie. — Un adversaire rc<loutable. — Indice révélateur. — Giraud de Gltebourse. — Plancîies i modifier. — Refonte proposée. — Emblèmes surannés. — Le beau est indispensable.

Il fallait une singulière hardiesse pour jeter des billets de banque dans la circulation aux dernières heures du dix-buitiènie siècle, lorsqu'on était encore sous le coup de la ruine causée par les assignats. Tout ce qui aN'ait Fair de papier-monnaie semblait frappé à Tavance de discrédit et de mort. Jamais, en effet, pareille débauche ne s'était encore vue; la république

avait, sous ce rapport, dépassé les folies de Law el de la rue Quincampoix. Très-sérieuse dans le principe cl appuyée sur des biens nationaux d'une valeur estimée honnêtement à 10 milliards, l'opération avait sa raison d'être, car le papier émis n'était que la représentation mobile de la richesse immobilière possédée par la nation même; mais on ne sut pas s'arrêter en chemin. 11 était si facile de pourvoir à toutes les nécessités en faisant imprimer des morceaux de papier auxquels des lois léonines donnaient un cours forcé, qu'on ne put résister à la tentation.

L'Élat prêchait d'exemple, les individus le suivirent, et chacun se fit, pour son propre compte, fabricant d'assignats. Voici ce que raconte Mercier dans son Nouveau Tableau de Paris, « Le dogme de la souveraineté nationale fut confirmé d'une manière assez plaisante, car il fut un temps où chaque particulier se croyait en droit de battre monnaie. La disparition du numéraire avait donné cours à une foule de billets de petite valeur, émis par d'obscures maisons de commerce. Les épiciers, les limonadiers, écrivaient leur •nom sur de petits morceaux de parchemin, et voilà du numéraire. Le délire fut poussé jusqu'au dernier excès ; chacun fit son écu. »

Le résultat ne tarda point à se faire sentir. La valeur réelle des assignats n'était plus en rapport avec la valeur nominative. La loi du maximum réussit à peine à

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les soutenir ; après le 9 thermidor, la chute dépassa toute prévision : un sucre d'orge d'un sou se payait 30 Francs en assignats. Dès longtemps, les 10 milliards de biens confisqués au clergé avaient été dépassés par des émissions ininterrompues. Dans certaines villes, une pièce de 6 liards valak 300 francs papier. Lorsque le Directoire, ne sachant plus de quel bois faire flèche, lança tout à coup 20 milliards de nouveaux assignats, il ne parvint même pas à leur faire produire 100 millions en numéraire. Ce fut le dernier coup ; au delà, rien n'était plus possible, et le 30 pluviôse anlV (19 février 1796) on renonça définitivement à un si déplorable système.

Pour employer une expression que le langage populaire a consacrée, on brisa la planche aux assignats. Depuis le décret du 19 avril 1790, qui avait autorisé la première émission , les différents gouvernements qui s*étaient succédé en France avaient répanda pour 45 milliards 566 millions de francs en papier-monnaie. Certes il n'y a pas à discuter sur la valeur et la moralité d'une si désastreuse opération ; mais il faut cependant reconnaître que Ramcl, le ministre des finances, lorsque, le 9 pluviôse, il proposa au conseil des Cinq- Cenls la mesure radicale qui allait enfin faire disparaître les assignats, put dire avec sincérité : « Les assignats ont amené la destruction des ordres et des privilèges; ils ont fait la révolutioUé x>

Entre les mains des ennemis de l'ordre nouveau, les assignats avaient élé un moyen de guerre plus puissant peut-être que l'invasion, car il avait découragé la conflance et achevé d'énerver le crédit. 11 est impossible d'évaluer ce qu'on en introduisit de faux en France, mais ce dut être pour des sommes considérables. On en fabriquait publiquement en Angleterre. Le 18 mars 1795, Sberidan dénonçait le fait à la tribune du parlement anglais. «J'ai vu les moulins et les faux assignats, » disait Ruyer le même jour. À Quiberon, après la défaite des royalistes et des Anglais, on trouva dans les bagages de Puisaye une somme de 10 milliards en faux papier-monnaie.

On restait pénétré de ces tristes souvenirs ; Tinfluence révolutionnaire régnait encore dans notre législation, et la peine de mort fut maintenue contre les faussaires. Ce n'était pas cela cependant qui était de nature à les faire reculer; on en avait vu bien d'autres en ces redoutables jours, et les premiers directeurs de la Banque de France s'ingénièrent à dérouter la contrefaçon à force de précautions habiles et de perfection dans la fabrication même du billet. On peut l'affirmer, sans pécher par excès d'orgueil national, c'est la France qui a créé le plus beau, le meilleur, disons le mot, — le seul modèle du billet de banque.

Aviuit de parler de l'impression des billets, il est bon d'expliquer le signalement qui les distingue les

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uns (les autres et qui, comme point de repère et de contrôle, a une importance de première ordre. Lorsqu'on regarde avec soin un billet de banque, quelle qu'en soit la coupure, on remarque qu'il porte une leltre suivie d'un chiffreetdeux fois répétée, un chifTre deux fois réi>clé, et enCn, en petits caractères, un Iroisiùine chiffre isolé. Ces chiffres n'ont rien d'arbilrairc, ils constituent la constatation de l'état civil du billet.

Toute émission de billets a lieu par alphabet (c'est le mot technique). Chaque alphabet, désigné par un numéro d'ordre, représente 25,000 billets, chaque leltre en représente 1,000. Selon que la lettre est suivie ou précédée d'une autre lettre, suivie ou précédée d'un chiffre, elle peut produire un tel nombre de combinaisons que nos petits-neveux n'en verront pas la fin. Ainsi chaque billet émis est frappé d'une lettre de série et d'un numéro particulier qui changent I)our chaque billet. En outre, le chiffre isolé, adopté seulement depuis un arrêté du conseil, en date du 20 juin 1867, représente le numéro du billet dans l'ordre de la coupure à laquelle il appartient.

Prenons pour exemple un billet de 1,000 francs. Au-dessous de l'énoncé, Banqîie de F/ atice, je lis : Paris, 25 mai 1868; cela prouve que ce jour-là le conseil des billets a décidé qu'on émettrait l'alphabet dont il fait partie. A gauche, en haut, sur les rinceaux bleus de la bordure, il porte la lettre T, suivie

immédiatement du chiffre 32; lettre et chiffre sont répétés à droite en bas; je sais dès lors qu'il appartient à Talphabet 32 et dans cet alphabet à la lettre T; à droite en haut et à gauche en bas, je vois le chiffre 369, c'est le numéro d'ordre du billet, qui est le trois cent soixante-neuvième de la série T, 52; enfln, au centre du billet, sur un étroit espace laissé libre par l'impression interne des flligranes, j'aperçois le chiffre 0,793,369, qui m'apprend que, depuis la première émission des billets de 1,000 francs, on en a tiré 793,568 avant celui que j'ai sous les yeux.

Tout billet porte donc avec lui un passe-port muni d'un signalement où l'on n'a pas oublié les signes particuliers. La lettre de série est le nom de famille ; le numéro d'ordre est le nom de baptême; le numéro de coupure donne le rang du billet dans l'espèce générique à laquelle il appartient. Ces multiples précautions peuvent paraître fort minutieuses ; mais il est indispensable que le lecteur en ait connaissance, car seules elles lui feront comprendre comment toute contrefaçon est déroutée. Dans deux billets identiques l'un à l'autre, il y en a forcément un qui sera faux, puisque deux billefs ne peuvent pas être absolument semblables : ils sont tous jumeaux, d'accord; mais chacun, au jour de sa naissance, reçoit un trait dislinclif qui empê he qu'il puisse jamais être confondu .'•.vrc ses frères

Ces combinaisons qui, malgré une extrême simplicité, opposent de très-sérieux obstacles aux tentatives des faussaires, sont, pour ainsi dire, les précautions morales dont on entoure le billet de banque à sa naissance. Il en est d'autres d'un ordre tout matériel qui concourent aussi a lui assurer une sécurité parfaite. Pour des objets d'une telle valeur, tout est à surveiller : la fabrication du papier, la planche gravée, le tirage, Timpression. Le papier sur lequel on imprime les billets sort de la fabrique du Marais, près de Goulomniers; il est obtenu par des procédés particuliers que je n'ai point à révéler ici, dans un local exclusivement réservé au service de la Banque, sous la direction d'un commissaire nommé par le gouverneur et qui toute l'année habite le bâtiment d'exploitation. Le papier est fabriqué sur des formes, sur des tamùj comme on disait jadis, à la main et feuille par feuille. Chacune de ces feuilles représente un billet et contient à l'intérieur un filigrane visible par transparence el qui varie selon la coupure du billet.

Les feuilles sont étudiées une à une au triple [K)inl de vue de la solidité, de la dimension, de la pureté; toutes celles qui laissent apercevoir une imperfection sont dites cassées et réservées au pilon; la proportion des rejets est en moyenne de 60 pour 100. Le papier reconnu bon est divisé en rames de 500 feuilles qui sont ficelées séparément, renfermées dans une caisse

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de fer dont une double clef est à la Banque, scellées du cachet du commissaire et expédiées à Paris, à Thôtel de la rue de la Vrillière. Le conseil de régence délègue un comité spécial pour recevoir le papier, qui est examiné scrupuleusement de nouveau, et, après procès-verbal, remis au secrétaire général et au contrôleur général, puis enfermé dans une caisse manœuvrant à deux clefs qui restent entre les mains des dépositaires. Il faut donc le concours de deux personnes pour ouvrir les énormes serrures derrière lesquelles le papier altend l'heure où il recevra les signes qui en font la valeur.

Lorsque la quantité de billets rentrés et reconnus hors de service fait sentir la nécessité d'en émettre de nouveaux, le gouverneur avise le conseil général et lui demande Tautorisation de créer des billets. Le conseil détermine alors le nombre d'alphabets, la date qui leur sera assignée et les diverses coupures. Deux alphabets ne portent jamais la même date. Si, par exemple, dans la séance du 15 février 1869, le conseil a arrêté qu'on émettrait trois nouveaux alphabets de 1,000 francs, le premier sera daté du 15 février, le second 16 février, le troisième 17 février. De cette façon, il ne peut y avoir de doute possible, si plus tard on rapporte à la Banque des billets avariés appartenant à ces émissions. Le chef de l'imprimerie se fait alors délivrer, sur récépissé signé de lui, les feuilles qui lui sont né*

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cessaires, et, après les avoir comptées, les remet à ses ouvriei-s.

L'imprimerie fait partie des bâtiments mêmes de la Banque; nul, s'il n'appartient à ce service spécial, n'a le droit d'y pénétrer. Elle est vaste, Irès-éclairée, comme il convient à des ateliers pareils, et outillée d'instruments d'une précision extraordinaire. Les ouvriers chargés de manœuvrer ces presses sont choisis avec soin, on peut dire de tous que ce sont des hommes de confiance; ils sont proprets, actifs et silencieux. Aux murailles sont appendus de grands cadres où Ton voit les spécimens des billets que la Banque a fabriqués pour les Élats-PontiGcaux et l'ex-empire du Mexique; comme la banque dont ils devaient être rinstrumenl, ces derniers sont restes à l'état de projet.

Dans un atelier isolé, on estampe sur des toiles en fils d'archal, nommées toiles vélines^ les lettres qui doivent former le filigrane intérieur du papier. Les encres et feuilles non distribuées, les matrices, des planches, sont gardées et renfermées datis une caisse dont le chef de l'imprimerie a seul la clef et dont il est responsable. La |)lanche qui sert pour l'impression des billels de 1,000 francs a élé livrée en 1842 par M. Barre père, à qui elle a coulé Iroii^ années de travail; elle est d'acier et ne passe jamais sous les presses. Elle sert n faire des clichés à l'aide de la galvanoplastie, et ces rlicliés ptMivont sans être trop fatigués tirer 50 ou

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60,000 épreuves. C'est là le vieux système; il est délaissé aujourd'hui pour les nouvelles coupures.

A cette heure, on dessine un billet de banque à une échelle exagérée; par la photographie on le réduit aux dimensions précisément réglementaires, on le grave et on en fait des clichés. Le procédé est plus rapide, plus sûr et moins coûteux. Ce n'est pas à dire cependant que les essais soient moins lents et qu'on arrive du premier coup à la perfection. La planche du billet, bleu de 100 francs, dont le verso est si gracieux, a exigé cinq années de tâtonnements; mais on reconnaîtra, si on l'examine à la loupe, qu'on a pris à tâche d'y accumuler toutes les difficultés que peut offrir la gravure.

Après avoir subi une première opération, dont je ne suis pas libre d'expliquer les détails, la feuille de papier est imprimée par des presses spéciales mues à la vapeur. L'encre est bleue, inaltérable, et la composition doit en être tenue secrète. Comme on exige que chaque billet soit sans défaut, on ne se dépêche pas. Les personnes qui ont vu l'activité fébrile d'une imprimerie ordinaire ne croiraient guère que ce grand atelier paisible, très-propre et même élégant, emploie les mêmes procédés de travail. Un inspecteur se promène incessamment, allant d'une presse à l'autre, surveillant chaque mouvement, donnant parfois un ordre, et rappelant par la régularité de sa marche contenue dans

(rinvariables limites, la promenade monotone des officiers de marine lorsqu*ils sont de quart dans la batterie de leur vaisseau.

Âutrerois le numérotage des billets se faisait à la main, méthode lente, défectueuse, et qui malgré l'attention qu'on pouvait y apporter amenait souvent des erreurs. Aujourd'hui il n'en est plus ainsi. M. Deriey a inventé une machine qui automatiquement applique aux billets le numéro de série, le numéro d'ordre et le numéro générique. C'est merveilleux à voir. Lorsqu'une fois elle est amorcée par la lettre d'alphabet, elle peut toute seule numéroter 1,000 feuilles sans qu'on soit obligé d'y toucher; elle fait son travail ponctuellement, sans se tromper jamais; à chaque billet qui passe sous son timbre mobile, elle change une unité; tous les 10 billets elle change la dizaine, tous les 100 billets elle change la centaine, et cela avec cette intelligence impeccable qui fait croire à Tâme intelligente de ces êtres de fer et d'acier. A l'appareil est joint une pompe pneumatique qui déplace chaque feuille dès qu'elle a reçu d*un seul coup la quintuple empreinte dont elle est marquée.

Ces diverses opérations sont conduites par des hommes qui ont conscience de l'importance exceptionnelle de leur travail, mais il semble qu'ils la font partager à leurs machines, tant celles-ci ont des mouvements doux, onctueux, qu'on dirait intentionnellement

alTaiblîs. On ne se presse pas, je le répète, car la perfection qu'on cherche à obtenir ne peut guère s'accommoder d'une trop vive rapidité. Il faut vingt jours pour qu'une simple feuille de papier, déjà munie des filigranes internes, puisse être convenablement imprimée. Est-il nécessaire d'ajouter qu'à chacune des phases différentes qu'elle traverse elle est comptée, étudiée et rejetée si elle n'est pas parfaite sous tous les rapports? Un registre spécial reçoit une sorte de procèsverbal de toutes ces opérations, de sorte qu'en le consultant on pourrait savoir, depuis que la Banque de France existe, combien on a refusé de feuilles à la papeterie, combien ont été fautées par l'impression en blanc, combien par Tinipression à Tencre, combien par le numérotage. C'est un chef-d'œuvre de contrôle permanent et de comptabilité.

Tous les billets, réunis et classés selon la lettre de série, — mille par lettre, — sont répartis en alphabets ; chaque alphabet se compose naturellement de vingtcinq paquets attachés à part. Ils sont livrés en cet état par le chef de l'imprimerie au chef d'un bureau particulier qu'on appelle la comptabilité des billets. A l'aide d'une machine mue par une pédale et portant un timbre armé d'une griffe autographique, il fait apposer sur les billets la signature du secrétaire général et celle du contrôleur. Si, en cet état, un billet venait à disparaître et était mis en circulation, on reconnaîtrait

promplemcnt qu'il a été soustrait, car il lui manque encore la dernière signature, la plus iniporlanle, celle qui, s'associant aux deux autres, donne une valeur de 1,000 francs à un chiffon de papier, celle du caissier principal.

Le chef de la comptahilité ouvre un registre particulier à chaque alphabet; sur des colonnes formulées à l'avance, chaque billet est inscrit par son numéro d'ordre, et l'on constate ainsi ce qu'on appelle une création. Cette formalité étant accomplie, les billets, réunis et ficelés par paquets séparés, sont remis au secrétaire général et au contrôleur, qui les prennent en garde et les enferment dans leur caisse à double clef jusqu'au jour où l'émission en sera décidée. Cette dernière mesure est provoquée par le caissier principal, qui juge, lorsque le vide commence à se faire dans ses armoires, des besoins auxquels il doit faire face. Par Tenlremise du gouverneur, il adresse sa demande au conseil, qui arrête que tel nombre d'alphabets lui seront remis. Dès lors il reçoit les billets des mains de ceux qui les avaient en charge, il les fait timbrer de sa griffe, baptême définitif qui les rend viables, et il les livre au public. En général, on fait en sorte d'avoir toujours une grosse masse de billets en réserve, de façon à ne les faire circuler qu'une année au moins après qu'ils sont sortis de l'imprimerie.

Il n'a pas la vie dure, ce pauvre billet de banque:

deux ans, trois ans au plus; et dans quel ëtat il reprend le chemin du bercail qu'il a quitté si coquet, si pimpant! Eheul q^iantum mulatusl II revient criblé de trous d'épingles, percé à Tangle des plis, gris, terne, mou, vieilli avant l'âge par tant de pérégrinations à travers la poche des agents de change, des banquiers, des négociants, des filles, des escompteurs, des marchands de bric-à-brac; il a traversé les mers; il a voyagé dans la caisse des régiments; il a jauni dans le tiroir secret des sacristies; il a été mouillé de vin de Champagne sur la table des restaurants à la mode; il a payé des toilettes tapageuses, passé entre cent mains diffé . rentes un jour de lin de mois; il a été échangé vingt fois sur la pelouse de Chantilly; il s'est étalé sur le tapis vert de Bade et de Hombourg; il a fait bien des envieux avant de revenir se reposer et mourir aux lieux mêmes où il a pris naissance.

Il en est qui ont été si bien modifiés par une longue série d'infortunes, qu'il est presque impossible de les reconnaître. Il faut l'œil exercé du chef de la comptabilité pour ne pas hésiter. J'en ai vu qui n'étaient plus que des débris ; ils avaient été arrachés du feu, avaient été retrouvés à demi digérés dans l'estomac d'une chèvre, avaient bouilli dans une lessive avec la veste de toile où on les avait oubliés. Il faut une patience d'Œdipe, une sagacité de Peau-Rouge, pour parvenir à rassembler ces fragments informes, pour y lire un

chiflre, pour pouvoir dire avec certitude : C'est le numéro de tel alphabet; pour réussir, en un mot, à reconslituer l'état civil d'une telle épave. On garde avec soin et l'on montre, non sans quelque orgueil, ces impalpables vestiges, collés, réunis sur du papier gommé, vestiges insignifiants pour tout autre, mais où la Banque, mue par un haut sentiment du devoir, a pu, au prix de peines infinies, distinguer un signe, une apparence qui lui permet de rembourser la valeur intégrale du billet auquel ce reste seul avait survécu.

Se perd-il beaucoup de billets de banque? Bien moins qu'on ne croit. Il est certain que les incendies et les naufrages ont dû en détruire une quantité appréciable, mais en remontant aux premières émissions et en consultant le registre qui leur a été consacré, on pourra se convaincre que le chifTre des billets non rentrés est assez minime. Les premiers billets de 1,000 francs, dits premier alphabet romain, ont été créés le 9 messidor an XI ; on en a émis 24,000, sur lesquels 23,958 étaient revenus à la Banque; au mois de janvier 1869, 42 manquaient encore; la première émission des billets de 500 francs est du 24 germinal an XI; sur 25,000, 24,935 ont fait retour, 65 font défaut.

C'est bien peu pour une telle période que Tabsence de 107 billets sur une masse de 49,000. On croit généralement que la Banque profitera des billets détruits par accident ou enfouis dans d'introuvables cachettes,

en un mot dëfinitivement disparus. C'est là une erreur fort enracinée, mais inexplicable. En admettant que la Banque vînt à liquider, soit parce que son privilège ne serait pas renouvelé, soit parce qu'elle fusionnerait avec une autre institution analogue, on établirait un compte: tant de billets émis depuis Torigine, tant de billets brûlés réglementairement, tant de billets en caisse, le surplus serait forcément considéré comme étant en circulation, et la Banque en devrait la représentation en espèces, en rentes ou en immeubles. Ce n'est donc pas elle qui hériterait des billets morts, c'est cet être de raison qui ne prend jamais fin et qu'on nomme l'État.

Les billets qui rentrent journellement à la Banque n'en sortent de nouveau qu'après avoir été vérifiés et examinés; tous ceux qu'une déchirure ou des taches mettent hors d'usage sont séparés des autres, réunis en paquets, et, ainsi disposés, soumis à l'action d'un emporte-pièce qui, en y découpant un trou large à peu près comme une pièce de 5 francs, leur interdit toute circulation possible. La place où doit mordre l'emporte-pièce a été choisie de façon à ménager tous les signes qui peuvent être utiles pour déterminer la personnalité d'un billet. Lorsque ce premier travail a été accompli, les billets sont rendus au chef de la comptabilité, qui les fait classer selon les différents alphabets auxquels ils appartiennent.

Dès lors le conseil décide qu'il y a lieu à annula-

396 LA Banque de FRiNGB.

tion de tel ou tel alphabet, et etIs en est donné au chef de la comptabilité, qui, 8ur le registre où la création du billet a été relatée, en face même de son acte de naissance, inscrit la date de sa mort; les mois sont désignes par les signes correspondants du zodiaque V Ainsi blessés par Temporte-pièce, annulés par arrêt du conseil, portés comme défunts au livre de l'état civil, les billets sont enfermés dans de larges coffres de chêne où on les accumule les uns sur les autres, par ordre d'alphabet et de numéro. Ils i*eposent là, pendant trois ans, à l'abri des souris, qui ne peuvent parvenir jusqu'à eux, et ils exhalent une très-désagréable odeur de crasse, comme tout objet qui a passé dans des milliers de mains. Au bout de trois années révo* lues, on procède à l'incinération, opération dernière, formalité rigoureuse, mais qui ne détruit rien ; car le billet de banque est comme le phénix, il renaît de ses cendres.

Au milieu de la cour, située près de Thôtel du gouverneur, à un endroit qu'on ne peut méconnaître, car les pavés noircis en indiquent clairement l'usage,- on amène un vaste brasero de fer sur les montants duquel

On se sert des signes du zodiaque pour occuper moiiu de place sur le registre. La banque d'Angleterre a un autre système qui est assez ingénieux. Elle a choisi un mot de douze lettres diftérentes : ambide»^ trous t et chacune des lettres correspond à un des mois de Tannée. L«^ billets annulés en janvier sont indiqués a, en fémer m, el ainsi de suite.

est emmanchée une énorme caisse oblongue, arrondie, composée- de deux tissus de mailles de fer, et qu'on manœuvre exactement comme un moulin à torréfier ie café. On allume le feu, un bon feu, bien rouge, de sapin qui pétille. On ouvre les portes de la boîte, et, en présence des trois censeurs, l'on y jette des fortunes à payer des empires par 100,000 francs pour les billets de 100 francs; par 500,000 francs pour les billets de 500 francs; par million pour les billets de 1 ,000 francs. On referme les loquets et l'on se met à tourner.

Les mailles des parois sont assez pressées pour que nul fragment de quelque importance ne puisse s^échapper. Les billets se recroquevillent, se distendent dans les liens qui les enserrent, se noircissent sur les bords, donnent une petite flamme bleue hésitante et pâle audessus du foyer rouge qui va les dévorer; puis tout prend feu d'un coup et ce n'est plus qu'un grand brasier. Dans le mouvement de rotation, qu'on ne ralentit pas, les parcelles étincelantes, chassées comme describlures de blé par une machine à vanner, se frayent un chemin à travers les boucles de la cage, sont rapidement poussées vers le ciel par le courant d'air chaud, passent par-dessus les maisons, flottent et retombent dans la rue de la Vrillière, place des Victoires, et les passants disent, en secouant cette cendre qui s'attache à eux : a Tiens, la Banque brûle ses billets. »

L'annulation est combinée de telle sorte qu'elle laisse toujours une certaine avancée la fabrication. On peut dire qu'en moyenne la Banque imprime 12 ,000 billets par jour et qu'elle en annule 8,000; de celte façon on est certain de n'être jamais pris au dépourvu et de pouvoir répondre à toutes les exigences du public. La création fort intelligemment démocratique des coupures de 100 et de 50 francs rend naturellement les annulations et les incinérations plus fréquentes; il n'est pas de mois où l'on ne br&le de vieux billets*.

La Danque parait décidée à ne plus émettre que des billets de 1,000, de 500, de 100 et de 50 francs. Les billets de 100 ont rendu les billets de 200 francs inutiles ; aussi on relire ces derniers à mesure qu*ils rentrent dans les caisses. 11 est aussi un autre genre de billets auxquels on a essayé d'habituer le public, qui s'y est toujours, et avec raison, montré plus qu'indifférent. Je veux parler des billets de 5,000 francs, billets fort beaux, imprimés en carmin, qui furent créés le 28 mai 1846. On en a émis 4,000, et, à l'heure qu'il est, il n'en reste que 8 en circulation. On en o])ere le retrait et l'on n'en livre plus. Il y a peu d'an-

< En i8C8y la Banque a émis 2,711,000 biUels, représentant une somme de 904,750,000 francs ; elle en a annulé 1,739,774» équifalant à 591,250,400 francs, et elle en a brûlé 1,927,193, qui de leur ^ifant avaient valu 768,854,900 francs.

nées cependant, un homme de lettres pompeux, ayant à recevoir ou à donner une dot de 60,000 francs, voulut, par excès de belles manières, qu'elle fût payée en billets de 5,000 francs. La Banque, fort complaisante, lui en remit 12. Le lendemain ils étaient rentrés à la caisse, car on était promplement venu les échanger contre des valeurs moins ambitieuses et plus faciles à faire mouvoir.

Dans le principe, les billets étaient imprimés en noir. L'invention de la photographie et l'extension qu'elle a prise a forcé la Banque à renoncer à cette vieille méthode. Rien n'était plus facile que d'employer un billet comme cliché, d'en tirer une épreuve qui, devenue cliché à son tour, donnait une reproduction exacte du modèle. Deux couleurs sont absolument réfractaires au procédé daguerrien, malgré toutes les améliorations qu'il a subies depuis quelques années : c'est le bleu et le jaune; l'un ne laisse qu'une trace très-peu perceptible, l'autre donne des tons invariablement noirs. Partant de ce fait d'expérience, le conseil a décidé, dans sa séance du 4 décembre 1862, que désormais tous les billets, quelle qu'en fût la coupure, seraient imprimés en bleu et porteraient une vignclle sur chaque face. Les premiers billets de la nouvelle fabrication ont été versés à la caisse le 5 août 1805. Ainsi disposés, et dans Tétat actuel de la science, ils défient la contrefaçon, — par la photo-

iOO LA BANQUE DE FRANGE.

(graphie directe, à cause de l'impression en bleu, — comme clichés reproducteurs, à cause du verso, qui, mêlant la vignette dont il est orné à celle du recto, produit par transparence une confusion de lignes inexprimable. Sous ce double aspect, les billets sont donc à l'abri des faussaires, qui, depuis la loi da 28 avril 1852, ne sont plus punis que des travaux forcés à perpétuité.

On pense bien que la Banque s'ingénie à n'être jamais prise au dépourvu et à savoir d'avance par quels moyens on peut l'attaquer. Elle fait étudier, dans des laboratoires particuliers, toutes les manœuvres dont on serait tenté d'user contre elle. Un chimiste fort habile décompose, pour ainsi dire, tous les procédés photographiques connus ; il opère, non-seulement sur les billets de ta Banque de France, mais sur tous les emblèmes de monnaie fiduciaire qui peuvent passer entre ses mains. Plus redoutable que les alchimistes du moyen âge, il ne fait pas l'or et ne recherche pas la poudre de projection ; son grand œuvre est autrement important : il fait le billet de banque, le signe même de la richesse et du crédit, mais toute sa science est mise au service du devoir professionnel et du salut de tous, car, découvrant les moyens que les faussaires peuvent em* ployer un jour, il sait, dès à présent, y porter remède en faisant modifier la fabrication et en y introduisant des éléments nouveaux devant lesquels les

plus habiles criminels seront contraints de s'arrêlcr.

On fait bien de se tenir en garde contre les faussaires, car ils ont parfois livré de rudes assauts à la Banque. Par-ci par-là, il arrive encore quelquefois un billet de 100 francs fait à la main. Le malheureux qui a commis le crime a dépensé vingt fois plus de temps et de (aient qu'il ne lui en aurait fallu pour gagner la même somme ; ces cas-là sont très-rares, isolés, et n'inquiètent guère la Banque, qui garde le faux billet comme un spécimen curieux à ajouter à sa collection. Deux fois elle a été attaqué vertement. En 1852, un paquet de douze faux billets de 1,000 francs fut présenté au bureau du change; ils furent reconnus, une instruction fut commencée, et, à la suite d'une enquête secrète, activement menée, on acquit une conviction si étrange qu'il fut difficile de pousser les choses à l'extrême. Les billets étaient faits hors de France par un homme attaché à la maison d'un souverain expulsé de son pays; un ancien directeur de la fabrication d'un des hôtels des monnaies du royaume le secondait dans cette œuvre peu légitime. Le principal agent pour l'émission des billets à Paris était un marquis, maréchal dccamp, etledétenteurn'étaitautre qu'un prince, descendant direct d'une illustre famille qui avait régné jadis sur une partie de Test de l'Europe. '\

Toute celte histoire est un romandes plus invraisemblables ; elle eut un demi-dénoûment en septembre

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