‹ Paris: ses organes, ses fonctions et sa vie dans la seconde moitié du XIXe siècle (volume 2)Chapitre 19 sur 39 · II · texte numérisé non relu

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402 LA BANQUE DE FltANCE.

1832, devant la police correctionnellei où Tun des inculpés vint s'asseoir. Anlérieurenient à celle époque, la même année, vers l'instant où les émeutes politiques et le choléra causaient à Paris une perlurbalion profonde, un fait très-singulier se produisit. Pondant la nuit, on jetait par poignées des billets de banque faux sur le carreau des halles, à la sortie des théâtres, partout enfin où la population se trouvait momenlanéuient agglomérée. Cette fort mauvaise plaisanterie cessa tout à coup, et malgré les investigations de \ts police on ne sut jamais quel en était l'auteur.

Ce n'étaient là, jusqu'à un certain point, que des accidents ; mais vers 1853, la Banque put croire qu'on allait faire un siège en règle de son crédit. Des billets de 100 francs faux arrivaient dans ses caisses avec une régularité désespérante; on avait beau stimuler le zèle des agents du service de sûreté, inventer des moyens de contrôle et diriger de mystérieuses enquêtes sur toute personne qui prélait au soupçon, la nuit était absolue et nulle lumière ne venait l'éclairer. On n'était pas éloigné de croire à une vaste association de malfaiteurs admirablement outillés et aussi hardis qu'habiles. Les billets n'étaient point parfaits, mais ils accusaient une main exercée, et jamais encore on n'en avait vu dont l'imitation fût aussi redoutable.

Tout le monde pouvait y être trompé, à l'exception des employés de la Banque cependant, qui, avec leur

habileté ordinaire, avaient promptement découvert un défaul qui ne laissait aucun doute. Près de la léle du Mercure qui sert d'ornement à la console supportant le cartouche où se trouve reproduit l'arlicle i59 du code pénal, apparaissait un point noir, trace visible d'une cheville trop longue oubliée dans la planche à graver. Sans cet indice il eût [cut-être été fort malaisé de distinguer les billets vrais et les billels faux. Les années s'écoulaient, les billels étaient présentés avec une persistance inquiétante; la Banque payait et ne disait mol, car elle craignait, en divulguant ce secret, de voir discréditer toutes les émissions de 100 francs. Enfin, en 1861, à la suite de péripéties, de fausses démarches, d'hésitations qui offrent un intérêt romanesque et que je regrette de ne pouvoir raconter en détail, les recherches, sur l'indication presque prophétique du secrétaire général, prirent une direction uni-^ que, précise, et Ton acquit enfin, après huit années de tentatives infructueuses, la certitude que le coupable était un sieur Giraud de Gâtebourse. L'agent qui fut en partie cause de son arrestation s'appelait Tenaille: deux noms prédestinés. Le métier était bon sans doute, car Giraud menait une vie fort agréable ; il avait onze ' domestiques, dix chevaux et une meute de chiens de Saintongc.

C'était un ancien graveur; sous prétexte d'apporter (iiielfiius îiméliorations à la fabrication des billels, il

avait été assez adroil pour s'introduire à la Banque et pcul-êlrc pour y surprendre quelques-uns des procédés, Ârrùlé le 23 aoûl 1861 , il passa devant la cour d'assises le 14 avril 1862. Les débals constatèrent qu'il avait mis en circulation 1,603 billcls de 100 francs, et 144 billets de 200, que la Banque avait remboursés par la somme de 189,100 francs. Il fut condamné aux travaux forcés à perpétuité. Transporté à Cayenne en vertu de la loi du 30 mai 1854, il y trouva une fin effroyable. Essayant de fuir vers les possessions hollandaises en compagnie de Poucet , qui devait monter plus tard sur Técbafaud, il ne put suivre son jeune et alerte camarade ; englué dans les vases du rivage, il ne parvint pas à s'en tirer et mourut mangé vivant par les crabes.

La leçon coûta cher, mais elle porta ses fruits; la Banque a redoublé d'efforts pour amener ses billets à l'état de perfection, et depuis la grande tentative de Giraud, nul essai sérieux de contrefaçon ne paraitavoir été entrepris. Je crois qu'il est difCcile d'accumuler plus de précautions et de multiplier plus d'obstacles. A cet égard, la Banque ne mérite que des éloges : nos billets offrent des garanties presque certaines; mais au point de vue de l'art, on peut trouver qu'ils laissent beaucoup à désiier.

Le billet de 1,000 fr. a un verso remarquablement beau, mais le recto a vieilli; il est froid, poncifs avec

d'anciens emblèmes mythologiques, Mercure, Hercule, rinduslrie, la Science, la Justice, la Loi, TAmour appuyé sur un lion, le coq gaulois et les mains unies; le billet de 100 fr., dont le verso est un modèle de gravure, a aussi sur le recto des personnages bien durs et bien guindés. Nous sommes dépassés aujourd'hui sous le rapport de l'apparence plastique du billet, ou, pour mieux dfre, la Banque s'est dépassée elle-même. Les billets qu'elle a imprimés pour le Mexiqueet pour les Ëtats du pape sont d'une beauté qui laisse bien loin celle de nos billets. Or, en toutes choses, il faut être les premiers.

Je n'ignore pas que c'est une grosse question à résoudre, et que c'est toujours un avantage de laisser à la monnaie fiduciaire l'aspect et la forme auxquels le public est accoutumé; mais ce môme public est curieux, il s'est habitué sans peine à toutes les émissions de la Banque, même à celle des billets de 200 fr., qui étaient cependant d'une laideur remarquable. Il se ferait d'autant mieux à de nouveaux billets que ces derniers seraient plus près encore de la perfection rêvée, car c'est par la perfection seule, par la perfection absolue, s'il est permis de l'atteindre dans les choses humaines, que les contrefacteurs seront définitivement et pour toujours déroutés. La Banque doit au pays, elle se doit à elle-même de créer des billets qui soient de véritables œuvres d'art, qui rassemblent toutes les diffi-

cultes que la gravure peut imaginer, et qui ofTrent une image d'une indiscutable beauté.

Si la Banque adoptait ce parti, si le gouverneur, prenant une haute initiative, arrivait à convaincre le conseil général qu'une refonte de tous les billets ne peut être que glorieuse pour le grand établissement qu*il dirige, si la mesure était décidée, qu'on abandonne pour n'y jamais revenir la mythologie surannée dans laquelle on va chercher des emblèmes qui maintenant sont pour faire sourire, qu'on demande à la vie moderne les nobles allégories dont elle abonde, qu'on oublie une fois pour toutes que, sous prétexte d'clrc catholiques, nous sommes plus païens que Julien l'Apostat, et qu'à l'aide des documents nouveaux, en se souvenant des merveilleuses découvertes qui rendront le dix-neuvième siècle plus grand que le seizième, on crée une monnaie Gduciaire qui soit aux billets actuels ce que les médailles grecques sont à nos pièces de 20 francs. Malgré le côté presque exclusivement pratique de ses opérations, la Banque de France doit savoir et prouver qu'en toute civilisation le beau n'est pas seulement utile, qu'il est indispensable.

IIL — LES OPÉBATIOM8.

Emi'lacenient de la Banque. — Activité. — Universalité. — L'eacomptc. — Taux. — Arjrrnt-marchandise. — Droit de présentation. — L*exanicn matériel. — L'examen moral. — Opérations mystérieuses. — Le comité d'escompte. — Coopération des deux pouvoirs. — Nombre et valeur des effets escomptés. — Les petits négociants. — Les gros bonnets. — Le porlefenille! — La galerie. — Los garçons de recette. — La tournée. — [,es JDurs d'échéance. — Les boxs — Division de la galerie. — Le rêve d'un invalide. — Diflérenles physionomies. — Filous. — Toupiniers, — Yérificaiitms. — I rs gart^on? de recette sont volés. — École. — Les malins*

— Les comptes courants. — Les virements. — Le comptant. — Avances.— Dép<*its. — \a curt-e de 1852. — Avances sur métaux. — Garde des objets précieux. — Di'pouil es de Mexico. — Vieilles actions. — Dépôt des titres*

— La serre. — Constructions incombustibles. — Le bureau des actions, i— Le grand-livre. — Le bureau des succursales. — Ravitaillement des succursales. — Le bureau de change. — En ur accréditée. — Le contentieux. — Longanimité de la lîancjue. — Contrôle permanent. — Un seul ef.et perdu de uis 20 ans. — Les livrée. — Les halancierê, — L'importance d'une virgule. — La Banque toujours en balance.

Ouverte sur la rue de la Vrillière, appuyée sur les rues Radziwill, Baillif el Croix-des-Pelils-Champs, la Banque de France occupe depuis 1811 Tancien hôlel du comte de Toulouse. L'aspect général est celui d'une prison de bonne compagnie; les grilles et les portes de fer n'y font point défaut; les solides murailles en gros appareil défient les escalades, et les armatures de mêlai qui ferment toutes les issues sont une défense qu'il ne paraît pas facile de vaincre. C'est la maison de l'activilé par excellence ; les cours, les escaliers, les couloirs ne désemplissent pas; deux courants contraires se coudoient partout. On ne voit que des gens affairés pour

qui le temps est bien véritablement de la monnaie j à chaque porte, à chaque palier des plantons répondent aux questions et renseignent sur les multiples détours de cet immense dédale. Comme on est en train de reconstruire riiôtel, qui, suffisant pour loger des princes légitimés, n etail plus depuis longtemps de taille à servir de palais au crédit public, Tencombrement est encore augmenté par des cloisons improvisées, par des escaliers appliqués contre les murs, par mille bâtisses provisoires et parasites qui rendent peut-être la circulation plus facile, mais n'embellissent guère le local.

A voir la foule qui se hâte et se presse dans Tenceinte de la Banque, on comprend du premier coup d'œil que c'est \me institution vraiment universelle. Toutes les classes de la société y sont représentées, soldats, artisans, bourgeois, depuis le capitaliste qui vient toucher le dividende de ses actions, jusqu'au pauvre petit ouvrier en chambre qui arrive pour payer un effet. Cette première impression est très-vive et inspire un grand respect pour cet établissement, qui, n'ayant en vue que l'intérêt public, prête, indiiïéremment, son concours à tout le monde.

L'escompte est, de toutes ses œuvres, la plus importante et la plus générale. C'est une opération à l'aide de laquelle on obtient d'une maison de banque, moyennant un droit variable suivant les circonstances, l'argent dont a besoin immédiatement et qu'on ne

devrait normalement toucher qu'à une époque dclerminée, qui ordinairement est de trois mois. Cet argent est représenté par un effet nommé lettre de change, billet à m^dre, qui devient monnaie fiduciaire à la condition que chaque possesseur successif y mettra nonseulement sa signature, mais encore le nom de la personne à laquelle il le livre : c'est ce qu'on appelle YendoSy parce que ces différentes inscriptions sont tracées sur le dos du billet.

En terme de métier, l'escompte est la prime payée au banquier qui avance l'argent d'un effet dont l'échéance n'est pas encore arrivée. Le taux de Tescompte est essentiellement variable, puisqu'il répond à des exigences plus ou moins accentuées, et satisfait des besoins plus ou moins pressants. C'est le conseil général qui, consultant le marché monétaire de France et d'Europe, fixe lui-même et en toute liberté d'action à quel taux la Banque consent à escompter les billets. L'argent est une marchandise qui perd ou acquiert de la valeur, selon qu'il est abondant ou rare.

On peut élrc certain, lorsque l'escompte de la Banque est très-bas, comme en janvier 1869, où il était à 2 1/2, que les capitaux accumulés engorgent les caisses particulières et ne peuvent trouver aucun débouché leur offrant assez de sécurité pour les attirer. Tout individu qui fait des affaires et qui par conséquent a hesoin de crédit, banquier, négociant, mar-

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chandy entrepreneur, s'adresse à la Banque pour avoir la faculté de faire escompter des billets par elle. Il transmet au conseil une demande qui doit être appuyée par trois notables commerçants. Cette demande est examinée, discutée. Si celui qui Ta signée n'offre pas des garanties de solvabilité sufTisantes, elle est repoussée. Au contraire, dos qu'elle est admise, le postulant a, comme on dit, droit de présentation.

Les billets apportés au bureau d'escompte doivent être à une échéance maximum de trois mois et être revêtus an moins de trois signatures; ils sont réunis et placés dans un bordereau imprimée et formulé qui relate le nom des souscripteurs, des premiers endosseurs, la valeur, la date des échéances, le nombre de jours qui restent à courir avant le payement, la somme due pour l'escompte. Chaque bordereau est signé par le présentateur. Les billets ainsi contenus dans une feuille de signalement sont remis avant dix heures du malin au chef de ce service.

Ils sont reçus par des employés dont les doigts habiles comptent les billets avec une rapidité inconcevable et dont les yeux singulièrement perspicaces savent découvrir, au premier regard, si les indications du bordereau sont en concordance parfaite avec les énoncés des billets; ceux-ci les passent à d'autres agents qui ont pour mission de rejeter to* s ceuxqui sont entachés d'i^rrégularités matérielles; chacun des

billets défectueux est mis à part, et Ton y joint une fiche qui indique le motif du rebut : échéance trop longue, trop courte, somme surchargée, défaut de date, acceptation irrégulière, timbre insuffisant^ signature en souffrance, endossement conditionnel. Chaque molif de refus a une fiche spéciale teintée d'une couleur particulière, de sorte qu'à première vue un présentateur peut voir pourquoi ses billets n'ont pas élé admis et porter remède à l'irrégularité dont ils sont entachés.

Tous les billets réguliers sont rassemblés alors, réunis au bordereau et expédiés à un bureau mystérieux où ils vont être étudiés, peçcs, eût dit Montaigne, non plus sous le rapport des défauts extérieurs, mais au point de vue des qualités morales et de la confiance qu'ils peuvent inspirer. Une grande table couverte d'un tapis vert, contre la muraille des sortes de huches de bois remplies de cartes rangées par ordre alphabétique et qui chacune portent un nom, c'est là tout le mobilier; mais sur celle table, les billets étalés montrent souvent les plaies du crédit de celui qui les a tirés, et ces cartes sont le répertoire explicatif, détaillé de tous les protêts qui ont atteint le commerce de la France entière.

Lorsque je suis entré dans ce cabinet, le travail a cessé immédiatement, et les bordereaux repliés ont caché tous les billets qu'on examinait, il devait en être

ainsi, cette redoutable opération doit être secrète. Divulguée, elle pourrait j)our longtemps compromettre la réputation commerciale d'un homme. Là on connaît avec une sûreté presque diabolique tout ce qui touche au crédit particulier. Pour exercer ces graves fonctions, qui sauvegardent la responsabilité de la Banque et aussi l'honorabilité du commerce, il faut une prudence irréprochable et une mémoire prodigieuse; les cartes sont plutôt des archives que des documents à consulter, et il est assez rare qu'on y ait recours. Bien des gens, voulant savoir à quoi s'en tenir positivement sur la situation de tel ou tel négociant, sont venus dans ce bureau et ont interrogé le chef de service. Jamais, sous aucun prétexte, une réponse n'a été donnée. La Banque est un établissement de crédit tellement hors de proportion avec tous les autres, elle est si impersonnelle, elle jouit d'une considération si puissante, que toute parole de blâme émanant directement d'elle est faite pour ruiner d'un seul coup le crédit le mieux établi. Les employés de ce bureau sont donc tenus à une discrétion absolue; ils ont entre les mains l'âme du commerce de tout Paris et en sont responsables.

Les billets qui après examen paraissent aux agents de ce service ne pas devoir être acceptés par la Banque, sont marqués d'un signe convenu et replacés avec les autres dans leur bordereau respectif; mais ils ne sont

pas refusés pour cela, car le bureau des renseignements ne peut émettre qu'un avis, c'est le comité d'escompte qui décide en dernier ressort. Ce comité, auquel les liasses de billets sont immédiatement expédiées après cette opération préalable, siège tous les jours de midi à une heure. Il est composé de quatre régents et de trois actionnaires exerçant le commerce*. Là tous les billets sont examinés de nouveau, et le comité, dont les décisions sont péremptoires et sans appel, efface sur le bordereau le nom et les sommes des billets qu'il ne veut point accepter.

On ne réclame jamais, car on sait que nulle explition ne serait donnée. Le total, recliOé selon les radiations qui ont été faites, est écrit et consigne par un des régents en tête du bordereau; un sous-gouverneur écrit le chiffre à une place déterminée, et le gouverneur l'approuve en y mettant son paraphe. Ainsi pour cette opération l'enlente des deux pouvoirs de la Banque de France, du pouvoir délibérant et du pouvoir exécutif, est indispensable. Les billets et les bordereaux sont alors renvoyés au bureau qui les a reçus le premier; on y additionne le tolal des sommes représentées par les billets non rejetés, en ayant soin de défalquer le montant du taux de l'escompte; on inscrit

' Ces trois actionnaires sont pris à tour de rôle sur une liste do douze commerçants présentés par le conseil général aux censeurs, qui choisissent.

414 Là BANQUE DE FRANGE.

la somme el le nom de la personne qui peut en disposer sur une fiche qu'on lance par une trémie à la Clisse spécialement chargée de ce service. On y crédite de la somme indiquée le compte du présentateur, qui est prévenu par un avis émanant du bureau de l'escompte, et il peut le jour même utiliser l'argent qu'on lient à sa disposition.

Je me suis étendu longuement et avec de minutieux détails sur cette opération afin de montrer, par un seul exemple, avec quel soin, quelle circonspection la Banque use de l'énorme pouvoir dont elle est dépositaire. Le travail de l'escompte est un des plus oonsidcrahles qui se puisse voir; il s'est exercé, en 1868, sur 2,506,752 efiéls, représentant la somme de 2,221,540,108 fr. 6 centimes ; sur ce nombre, 32,180 billets équivalant à 24,724,319 fr. 78 centimes, ont été rejetés par le conseil. La moyenne de la valeur des effets est faible, puisqu'elle ne s'élève pas à plus de 928 francs.

C'est là surtout qu'apparaît l'importance démocra* (ique de la Banque; si elle reçoit des traites du trésor s'élevant parfois à plusieurs millions, elle accepte, elle escompte sans hésiter des billets de 2 ou 3 francs souscrits par de pauvres diables aux abois ^ C'est sur-

* On a présenté à rcscomptc, en 1868, 610 effets de 10 fr, el audessous; 80,440 de il fr. h 50 fr. ; 148,230 de 51 îr. ^ 100 fr.; soit plus d'un seplièuie de radinission générale*

lout le pclil commerçant, le fabricant isolé, qui a recours à la Banque ; elle se montre bonne mère pour eux et ne les répudie pas. Les hauts financiers, les grands banquiers, ceux qu'on appelle familièrement les gros bonnets, ne s'adressent que bien rarement à elle; ils ont intérêt à faire eux-mêmes l'escompte et à uscrdeleurs capitaux avantdes'adresseràceuxd'autrui.

Tous les effets acceptés sont rangés par ordre d'échéance et enfermés dans ce qu'on appelle le portefeuille; quel abus de mot! Je défie Briarée de le mettre dans sa poche. Cette immense caisse, à doubles murailles de fer, à quadruples serrures, remplit à elle seule une chambre entière, chambre en pierres de taiMe, dans laquelle elle est scellée par des crampons gros comme des peupliers de vingt ans. Tous les jours on fait remettre au bureau chargé de la recette les effets qui échoient le lendemain.

Ce bureau offre une physionomie particulière, on l'appelle la galerie; en effet, il occupe au rez-dechaussée une salle immense à laquelle un sous-sol provisoire sert de complément. On y fait le tri des billets, on les divise par quartiers; chaque quartier est remis à un brigadier, qui le distribue à ses hommes. Les gansons de recette de la Banque de France sont bien connus dans Paris. Qui ne les a vus passer, la chaînette du portefeuille pendant à la boutonnière, la sacoche à l'épaule, le tricorne crânement posé sur le

coin de l'oreille? qui n'a élc frappé de leurs bonnes figures sans moustaches, de leur allure rapide, de l'air de probité qui semble adoucir les traits de leur visage? Leur costume invariable, le grand frac gris à boutons blancs ornés d'une tête de Mercure, est respecté parla population à l'égal de n'importe quel uniforme ; et ce n'est que justice, car tous sont de braves gens qui manient des fortunes, portent parfois plusieurs millions dans leur larges poches et sont incapables de voler deux sous. Ils sont au nombre de 170 et divisés en quinze brigades correspondant aux quinze zones par lesquelles la Banque a fictivement partagé Paris.

Au point du jour, ils partent pour présenter à chaque signataire le billet que ce dernier a souscrit et en recevoir l'équivalent. Aux échéances du 15 et de la fin du mois, chacun d'eux a en moyenne cent trente maisons à visiter; si l'on réfléchit que chaque billet doit être remis au domicile du souscripteur, que ce soit à Tentre-sol ou au sixième, on pourra imaginer que le soir ils ont les jarrets singulièrement fatigués par tous les escaliers qu'il leur a fallu gravir. La Banque les autorise à donner une fiche portant leur nom et le numéro de leur brigade aux personnes qui ne peuvent pas payer immédiatement, afin que celles-ci puissent venir acquiller à l'hôtel de la rue de la Yrillière le montant de leur effet.

La galerie est curieuse à visiter, surtout aux jours des grandes échéances de la fin de juillet et de la fin de décembre. En attendant que les constructions soient terminées, on assemble dans la cour d'entrée des baraques séparées par des barrières où Ton parque les retardataires ; un grand tableau, visible pour tous, indique le nom des garçons qui, étant rentrés, peuvent encaisser à la Banque les recettes qu'ils n'ont point touchées dans la Journée.

C'est vers quatre heures que la foule arrive, empressée, inquiète, presque anxieuse, dans la crainte d'être venue trop tard et de ne pouvoir éviter un protêt. En cela elle a tort; dès qu'elle a pu pénétrer dans la cour, elle est certaine qu'elle ne sera pas renvoyée au lendemain. Ceci est de principe à la Banque; on sait qu'on appartient au public, et l'on ne s'y couche que lorsque toute la besogne est faite.

La galerie, éclairée par le gaz, qui jette des lueurs blanches sur les murailles neuves, est divisée en 169 petits bureaux. C'est là que le garçon de recette s'installe, à sa table, défendu contre les ardeurs indiscrètes du public par un fort treillis de fer qui fait ressembler sa cabane à une cage. Son nom et son numéro, inscrits en gros caractères, servent d'indication à ceux qui le cherchent. Des plantons, des invalides pris pour la circonstance et qui semblent fort ahuris au milieu de ce monde, en prci-cnco de ces billets de banque qu'on

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