I. — LSi PAVILLOHi
ie pilori do roi. — Montaiga, Capeluche, Armagnac. — Croix des banqueroatiers. — Le marché Palu. — Les champeaux. — Élymoloj^ie riaïve. — Les Halles au quatorzième siècle. — Limitation d&s ventes. — Ordonnance de 1590. — Les poissardes. — Le marché des Innocents. — Décrets de Napoléon !•'. — Ordonnance royale du 18 janvier 1847. — Projet de M. lloreau. — Le fort de la Halle. — Nouveau mode de construction. — Début des travaux. — État actuel. — Vieilles Halles. — Les Halles définitives. — Les voitures d'approvisionnement. — Les pavillons. — ReS" terres. — Railway. — Les forts. — Police des Halles et Marchés. — Dénominations. — La Vallée, — Ix)cations. — Le carreau. ~- Eau et gai.
a Le pilori du roi est aux halles de Paris. » Celte phrase, qui se retrouve dans tous les vieux historiens, apprend à qui les marchés appartenaient avant la révolution. C'était en effet le seigneur justicier qui seul dans les communes avait le droit de faire élever des Halles et en percevait lo produit. On se montrait jaloux
de ce privilège, et il était rare de ne pas voir quelque instrument patibulaire se dresser, comme un signe de possession redoutable, sur la place même où les marchands apportaient les denrées premières indispensables à la vie ; c'était un emblème de puissance; le mot populaire, potence (potentia)^ l'indique suffisamment. Le prieur du Temple, Tabbé de Sainte-Geneviève, Tabbé de Saint-Germain des Prés, avaient aussi leur pilori sur les marchés relevant de leur territoire. La loi du 28 mars 1790 abolit régulièrement cet usage féodal, que la révolution avait renversé dès les premiers jours d'août 1789.
Le pilori royal était situé â l'endroit où se fait aujourd'hui la vente à la criée du poisson de mer. C'était une tourelle octogone coiffée d'un toit en éteignoir. Sur la plaie-forme, une roue horizontale percée de trous était portée sur un moyeu à pivot. Dans les trous on faisait entrer la tête et les mains du patient, on mettait la roue en mouvement, et le malheureux était ainsi montré circulairement et méthodiquement aux regards de la foule. Le pilori offrait un spectacle fort recherché de la multitude, car c'est là que l'on exposait le corps des criminels exécutés en place de Grève avant d'aller les pendre aux fourches de Mont* faucon.
Près du pilori se dressait le gibet qui servait dans certaines circonstances graves ; c'est là que fut pendu
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Jean de Montaigu; plus tard, en 1418, Capeluche, le bourreau de Paris, qui a^ait frappé dans la main du duc de Bourgogne, fut mis à mort aux Halles, après avoir indiqué à son aide épouvanté comment il fallait s'y prendre pour proprement décapiter son homme. C'est là aussi, sur un grand échafaud construit exprès et tout tendu de noir, que Jacques d'Armagnac périt par le glaive, le 4 août 1477. Avant degi*avir la sinistre échelle, il avait fait ses dévotions suprêmes dans la halle aux poissons, qu*on avait lavée et parfumée avec du vinaigre et du genièvre pour en neutraliser la désagréable odeur.
Entre le pilori et le gibet, uneiarge croix étendait ses bras de pierre. Auprès d'elle, les débiteurs insolvables venaient faire cession de leurs biens et recevoir le bonnet de laine verte que le bourreau lui-même leur mettait sur la tête. La croix des banqueroutiers et le pilori, qui avait été reconstruit en 1562, disparurent pour toujours quelques années avant la révolution, en 1 786, au moment où Ton enleva le charnier des Innocents ; du reste, il y avait déjà longtemps qu'ils étaient inutiles. Tous ces souvenirs sont effacés aujourd'hui, et l'on n'en retrouve aucune trace visible dans les Halles centrales, qui sont un des monuments les plus curieux de Paris.
Lorsque Paris tout entier était contenu dans Tile de la Cité| un seul marché, le marché Palu^ situé à coté
d'une église nommée Saint-Germain le Vieil, subTenait aux besoins de la petite ville ; mais lorsque les rives de la Seine furent franchies, un nouveau marché s'établit place de Grève et ne tarda pas à devenir insuffisant. Louis le Gros, voyant sa capitale prendre un grand développement et voulant lui donner un marché digne d'elle, acheta, en dehors des murailles et à proximité de la ville, un vaste terrain qui appartenait à l'archevêque de Paris. Cet espace, très-considérable et alors cultivé, s'appelait Campelli; les rues Croix et NeuvedeS'Petils-Champs en consacrent le souvenir encore aujourd'hui.
Les premières constructions furent élevées sur les Champeaux^ en 1183, par Philippe Auguste, qui y installa une foire permanente dont il avait racheté le privilège à la maladreriede Saint-Lazare; l'emplacement fut alors entouré de murailles qu'on fermait tous les soirs, et les marchands eurent des abris qui les mirent à couvert pendant le mauvais temps. En 1278, Philippe le Hardi, pour secourir c< povres femmes et povres piléables personnes,» lit bâtir le long du cimetière des Saints-Innocents des étaux destinés à la vente des chaussures et de la friperie. Philippe le Bel augmenta ces constructions ; les halles devinrent le rendez-vous de tous les marchands de Paris, « et, dit Gilles Corrozet, fut appelé ce marché halles ou a//ei, parce que chacun y allait, » étymologie naïve et qui
concorde peu avec rappellalion de aulx campellorunij qu^on trouve dans les écrivains latins de ce .emps-là.
À celte époque, Taspect des Halles ne ressemblait en rien à celui qu'elles nous présentent aujourd'hui ; on y trouvait des denrées alimentaires, ceci n'est point douteux, mais les marchands de comestibles s'étaient groupés instinctivement d'abord, puis ensuite avec une certaine régularité, autour des lieux où l'on vendait les draps, les chanvres, la friperie, la cordonnerie, les armes, les heaumes et toute sorte d'autres objets usuels. C'était, en un mot, bien plutôt un bazar qu'un marché. Grâce au Tractatus de laudibus Parisius de Jean de Jeandun, que M. Le Roux de Lincy a publié dans Paris et se$ historiem aux quatorzième et quinzième siècles^ nous savons positivement à quoi nous en tenir, car nous avons une description coipplète des halles vers 1525 et l'énumération des objets qui s'y vendaient, vêtements, colliers, gants, numônières, pelisses, étoffes, et autres « matières délicates dont l'auteur avoue ne pas connaître les noms latins. » L'auteur termine sa description en disant : « Dans CCS lieux d'exposition, les regards des promeneurs voient sourire à leurs yeux tant de décorations pour les divertissements des noces et pour les grandes (^èies, qu'après avoir parcouru une demi-rangée, un
désir impétueux les porte vers l'autre, et qu'aprè savoir u. 10
traversé toute la longueur, une insatiable ardeur de renouveler ce plaisir, non pas une fois ni deux, mais comme indéfiniment, et reprenant au commencement, leur ferait recommencer l'excursion, s'ils voulaient en croire leur désir*. »
En ce temps, la vente des différentes denrées était limitée à certains quartiers désignés ; loin de chercher la centralisation, on semblait la fuir, a On ne vend du porc qu'à Saint-Germain, du mouton qu'à Sain^-Marccau, du veau qu'à Saint-Germain, du bœuf qu'à la Halle duChâtelet*.» GuillebertdeMetz, qui visita Paris, au quinzième siècle, parle avec admiration des halles c( contenant l'espace d'une ville de grandeur. » Au seizième siècle, la population parisienne avait pris un accroissement considérable, mais le grand marché urbain était resté le même, serré dans ses antiques limites, pressé de toutes parts par des rues trop étroites, incommode, obstrué, impraticable. En 1551, on prit un grand parti : on démolit et on reconstruisit les halles, autour desquelles, en 1553, on perça de nouvelles voies devenues indispensables à la circulation et à l'apport des marchandises. C'était alors, dans la ville même, comme une sorte de ville particulière toute consacrée au négoce et où chaque corps d'état avait sa rue spéciale dont quelques-unes existent
* Voy. Pièces justificatives »• 3.
* Alexis MoQteil Histoire des Français du diven états, 1. 1, p. 51.
encore, ou du moins ont gardé leur ancien nom : rue desPotiers-d'Étain, de la Heaumerie, de la Cossonnerie (volaille), de la Lingerie, des Fourreurs, de la Cordonnerie, et bien d'autres.
Si le seizième siècle vit la reconstruction des Halles, il vit aussi la confirmation des édits qui contraignaient les approvisionneurs à se rendre à des endroits déterminés. VOrdonnance de police^ du 28 septembre 1590, est formelle. c< Il est fait défense à ceux qui amènent des vivres en celte ville pour vendre, de les descendre ailleurs qu'es halles et places publiques accoutumées, pour y être vendues ; et à toutes personnes d'acheter ailleurs qu'es dites halles et places publiques, le tout sous peine de conflscation et d'amende arbitraire, de laquelle le tiers sera appliqué au payement du salaire des sergents qui seront employés à l'exécution de la présente ordonnance. »
Les dames de la Halle, les poissardes, comme on les appelait communément, ne jouissaient pas d'une excellente réputation ; Villon avait ditdepuislongtemps :
U n'est bon bec que de Paris !
Elles étaient volontiers « fortes en gueule » comme les servantes de Molière, très-jalouses de certains privilèges qui les autorisaient à aller complimenter le roi en quelques circonstances spéciales, lestes à la riposte et peu embarrassées de faire le coup de poing lorsqu'il
le fallait. On fit bien des efforts pour calmer leur intempérance de langage, mais ils furent infructueux; elles tenaient à leur verbe haut, à leurs phrases injurieuses, plaisantes, presque rimées ; cela faisait partie du métier, c'était Tesprit de corps; aussi ne tinrentelles aucun compte de lordonnance de police du 22 août 1758 qui, sous peine de 100 livres d'amende et de la prison, leur défendait d'insalter les passants. Tout cela est bien changé aujourd'hui, et M. de Beaufort, s'il revenait, ne reconnaîtrait plus ce peuple des Halles dont il aimait à se dire le roi.
La suppression du charnier des Innocents, qui, comme tout cimetière situé dans l'intérieur d'une ville, était devenu un danger permanent pour la santé publique, donna aux Halles une extension dont elles avaient besoin. Par arrêt du conseil en date du 9 novembre 1785, Louis XYI avait décidé que le terrain occupé par le charnier servirait à établir un mardié aux herbes et légumes. L'année suivante, la place fut nivelée; les ossements portés aux catacombes ; la fontaine construite par Jean Goujon au coin de la rue aux Fers et de la rue Saint-Denis fut démolie avec soin, transportée pièce par pièce et rétablie au centre du nouveau marché, où les vendeuses n'étaient couvertes que par des abris mobiles, sortes d'immenses parapluies qu'on fermait le soir et qu'on rouvrait le matin. Eu 1813, la condition de ces pauvres femmes parut
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trop pénible à raulorité municipale, qui leur fit élever des galeries de bois que nous avons encore vues, car elles ont subsisté jusqu'au jour où les Halles furent modifiées selon un plan nouveau.
Ce plan ne date pas d'hier, mais il fallut attendre de longs jours avant qu'il fût mis à exécution. Napoléon s'était fort préoccupé des Halles; il les avait parcourues souvent et y avait même entendu parfois d'assez vertes vérités. Il savait combien elles répondaient peu aux besoins qu'elles avaient mission de satisfaire. Ne pouvant plus littéralement contenir toutes les denrées que chaque jour on y apportait et que l'amélioration successive de la viabilité française rendait de plus en plus abondantes, elles débordaient dans les rues voisines, dont la chaussée devenait ainsi une succursale du marché, au grand détriment de la circulation, du bon état des denrées et de la surveillance qu'on doit exercer sur des transactions de cette espèce.
Par deux décrets, du 24 février et du 11 mai 1811, il prescrivit la reconstruction complète des Halles, et Ton put croire que Paris allait enfin posséder un marché digne de la capitale d'un grand empire. 11 n*en fut rien cependant; 1812 arrivait, apportant la guerre de Russie, et l'empire , entraîné vers d'autres soucis, abandonna le projet formé, avant même qu'on eût pu lui donner un commencement d'exécution.
La restauration se souvenait avec trop d'amertume
(lu rôle jou^. pondant la révolution par les gens des Halles pour porter grand intérêt à leur bien-être ; rien ne fut fait alors ni pendant les premières années du règne de Louis-Philippe, quoique le percement de la rue de Rambuleau, emprunté au projet impérial de 1811, pût faire croire qu'on allait enfin se mettre sérieusement à l'œuvre. Un mauvais génie semblait toujours faire différer une reconstitution complète que chaque année rendait plus nécessaire. Une ordonnance royale du 18 janvier 1847 prescrivit en principe rétablissement de Halles centrales en rapport avec la population et ses besoins. Â cet effet, une loi du 1^ août de la même année autorisait un emprunt dont le produit fut promptement détourné de sa destination, car il fallut faire face aux nécessités créées par la disette de 1847 et par la révolution de 1848. Un second emprunt, approuvé par la loi du 4 août 1851, permit enfin de commencer les travaux.
Deux projets se trouvaient en présence, l'un appuyé par la préfecture de la Seine, l'autre présenté par M. Horeau. D'après ce dernier, les Halles, partant de la rue Rambuteau, prenant façade sur la rue Saint-Denis d'un côté et de Tautre sur une rue future qui eût absorbé la rue des Potiers-d'Étain et la rue des Orfèvres, allait chercher la Seine sur le quai de la Mégisserie, demandant au fleuve tous les services qu'on peut exiger de lui pour le transport des denrées et l'enlèvement des
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immondices. Trois immenses pavillons divises en marchés particuliers eussent abrité les marchands, les acheteurs et les denrées. Après une enquête à laquelle prirent part les ministres, le conseil municipnl, la préfecture delà Seine, la préfecture de police, ce projet très-grandiose en lui-même fut repoussé, et Ton s'arrêta au premier, qui reproduisait celui que l'Empereur avait adopté en 181 1 .
On commença les fouilles en bâte, et, le 25 sep^* tembre 1851, le président de la république posa la première pierre des Halles nouvelles. Le bâtiment qui peu à peu sortit de terre avait un aspect singulier; plus il s^élevait, plus il avait l'air étrange. Il était composé de fortes pierres de taille, si épaisses et si bien liées qu'elles paraissaient à l'abri du canon ; trapu, solide, écrasé, percé d'ouvertures si manifestement trop étroites qu'en les voyant on pensait involontairement aux embrasures d'une forteresse barbacanée, il ressemblait à un formidable blockhaus placé là pour contenir une population turbulente, et n'avait rien d'un pavillon destiné à la vente de denrées paciflques. On ne s'y trompa guère, et dès qu'il fut terminé, les gens du quartier le surnommèrent le fort de la Halle. On dit que ce bâtiment, dont le plan n'aurait déparé aucun ouvrage technique de castramétation, déplut singulièrement en haut lieu, mais il ne subsista pas moins jusqu'au jour où l'ouverture de la rue de Turbigo, dé-
gageant la caserne du Prince-Eugène, vint le rendre slratégiquement inutile.
L'essai élait malheureux, on ne le renouTcla pas ; un tel spécimen suffisait amplement à certaines nécessités accidentelles, et l'on chercha un genre de construction mieux approprié au but qu'on s'était proposé. La partie vitrée de la gare de l'Ouest et le souvenir du Palais de cristal qui avait, à Londres, abrité l'Exposition universelle de 1851 donnèrent, sans aucun doute, l'idée d'employer presque exclusivement la fonte et le verre. On peut voir aujourd'hui qu'on a eu raison d'avoir recours à ces légei*s matériaux qui, mieux que tous autres, remplissent les conditions qu'on doit exiger dans des élablissements semblables.
Depuis 1851, on n'a cessé de travailler aux Halles, et cependant elles ne sont pas encore terminées. Rien n'a manqué cependant, ni l'activité, ni l'argent; mais l'œuvre était longue, d'autant plus longue et délicate qu'on l'avait entreprise sur les terrains occupés par les marchands, qu'il a fallu respecter leurs droits, ne pas apporter une trop vive perturbation dans les habitudes traditionnelles de ce monde à part, et qu'on a été contraint alors d'avancer avec une prudence extrême qui a entraîné beaucoup de lenteur. Il est probable cependant que Ton touche au terme, et que bientôt les Halles, absolument reconstruites, offriront une telle ampleur ^:ncnul marché connu ne pourra leur être comparé.
Le changement a été profond et si radical, qu'il n'a rien laissé subsister des choses du passé. Les piliers, ces fameux piliers des Halles dont il a tant élé parlé jadis, ont disparu ; les passages entre-croisés, sales, malsains, par où si difticilement on arrivait sur le carreau, ont fait place à des voies larges, aérées et commodes ; ces cabarets qui dès minuit s'ouvraient à toule la population vagabonde de la grande ville, aux chiffonniers, aux ivrognes, aux repris de justice, qui là, sous toutes sortes de dénominations , trouvaient de l'alcool à peine déguisé; ces repaires où l'ivresse engendrait la débauche et menait au crime ont été enlevés et rejelés hors de l'enceinte actuelle de Paris ; en modifiant ce quartier, en l'épurant, on l'a moralisé.
Les Halles sont aujourd'hui ce qu'elles auraient dû toujours être, un lieu de transactions sévèrement surveillées, un réservoir où la population parisienne peut venir en sécurité puiser les subsistances dont elle a besoin. Autour de ce marché central, quelques restes de l'ancien Paris sont cependant encore demeurés debout comme une impuissante protestation du passé ; il suffît de traverser la rue Pirouette, les rues de la Grande et de la Petite-Truanderie pour s'étonner qu'on ait pu vivre et qu'on vive encore dans de pareils cloaques.
Les Halles terminées comprendront quatorze pavillons, dont dix sont en service aujourd'hui ; les quatre
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qui restent à élever doivent entourer la Halle au blé, servir en partie de logement aux employés de Tadministralion et remplacer les groupes de vieilles maisons qui entourent les rues du Four, Sartines, Mercier, Oblin, Babille et des Deux-Ëcus. Ce sera à peu près remplacement exact qu*occupait jadis Thôtel de Soissons. Les Halles ainsi complétées auront coûté 60 millions, ce qui n'a rien d'excessif, s'étendront sur une superficie de 70,000 mètres et seront bornées à l'est par la rue Pierre-Lescot, au nord par la rue de Rambuteau, au sud par la rue Berger, à l'ouest par la future rue du Louvre, qui, partant de la Seine, oà elle communiquera par un pont avec la prolongation de la rue de Rennes, aboutira rue Réaumur et probablement sera poussée jusqu'au boulevard Poissonnière.
Ainsi environnées de voies de communication trèslarges, qui directement ou par leurs affluents desservent les barrières et les gares de chemins de fer, les Halles offriront à l'apport et à l'enlèvement des denrées des facilités exceptionnellement favorables qui donneront au service intérieur de cet immense marché une activité et une régularité de plus en plus grandes. Six mille voitures au moins servent chaque nuit à l'approvisionnement des Halles, se mêlent à huit cents betes de somme, aux charrettes à bras, aux porteurs de hotles et exigent un emplacement de 22,000 mètres
pour stationner *. Aussi l'encombrement serait excessif si une ordonnance de police n'empêchait toute autre voiture de circuler dans le périmètre des Halles entre trois et dix heures du matin. Le soin de faire exécuter les mille et minutieuses prescriptions que nécessite un service pareil est confié à une brigade de quarante sergents de ville et à un peloton de garde municipale.
Les pavillons sont d'énormes constructions couvertes d'un vitrage et dont les parois, faites de verre et de colonnettes en fonte, sont portées sur des murailles de briques. Divisés selon l'objet spécial auquel ils doivent servir, ils sont très-vastes el élevés au-dessus d'immenses caves qui sont des magasins et qu'on nomme des resserres. La pierre de taille et la brique sont seules entrées dans l'édification de ces souterrains, où les marchands gardent les denrées qu'ils n'ont point vendues; où se fait l'abatage des volailles ; où les lapins, les canards vivants, sont enfermés dans des cages de fil de fer; où le beurre, le fromage, les œufs sont empilés dans des casiers distincts ; où le poisson d'eau douce est conservé dans des bassins grillés, vivifiés
' Chaque Toiture qui vient aux halles pour approvisionner ou désapprovisionner paye un droit de stationnement el de garde qui varie selon son importance entre 45 et !25 centimes ; les hottes, mannes , paniers et denrées en tas payent 10 centimes. Chaque propriétaire de voiture, de hottes ou de tas doit se munir d'un bulletin délivré par un agent du service des perceptions municipales. En 1868, il a été délivré 3,358,248 bulletins, et les droits de stationnement et de garde ont produit 79,070 francs 05 centimes.
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par une eau courante toujours renouvelée; où d'énormes rats se promènent la nuit, à la lueur vacillante du gaz; où malgré les soins de propreté exigés, malgré une aération qui parait sufûsante, plane une fade odeur de moisi et de renfermé.
Au milieu de ces salles inférieures s'étend, derrière des barrières sévèrement closes, une route droite, abritée sous une voûte et garnie de rails. C'est un chemin de fer; mais jusqu'à présent il a été inutile, cl Ton peut croire qu'aine servira pasdesi tôt. On avait eu l'idée de relier les Halles au chemin de fer de ceinture par une voie souterraine qui eût singulièrement facilité le transport des denrées. Ce dessein, devant lequel l'Angleterre n'eût certainement pas hésité, a-t-il rencontré trop de difficultés d'exécution dans un terrain traversé par des égouts, des conduites d'eau, des tuyaux de gaz, des cave^s et des fondations de maisons? A-t-on reculé devant une dépense qui, trop considérable, n'eût pas été en rapport avec la rémunération présumée? Je ne sais; mais ce tronçon de rail-way constate un projet qui n'a pas été conduit à terme.
Dans chacun des pavillons s'élève une large cabane de bois qui sert de bureau à un inspecteur spécial et h ses employés ; les agents du poids public y ont aussi leur installation, de sorte que le contrôle est permanent, toujours sur les lieux mômes, prêt à relever la
moindre infraction aux règlements. Le service intérieur des Halles est fait par 481 forts^ dont le bénéfice annuel varie entre 1,500 et 3,000 francs. Ces hommes sont organisés en syndicat et offrent toutes les conditions possibles de probité, de bonne conduite et d'exactitude. Il ne leur suffit pas de sortir intacts d'une enquête très-sérieuse faite sur leur vie privée, il faut encore qu'ils triomphent d'une épreuve physique à laquelle on les soumet pour les essayer. Dans les pénibles exercices auxquels ils se livrent presque en se jouant, ils déploient une adresse et une vigueur vraiment remarquables. Grâce à leurs larges chapeaux enduits de blanc d'Espagne et à leur collelin en très-gros velours d'Utrecht, qui empêchent les fardeaux de glisser, ils ont les mains libres et gardent une agilité de mouvement qui semble doubler leur puissance. Ce sont les forts qui, sous leur responsabilité personnelle, ont mission de décharger les voitures et d'en porter le contenu sur le carreau des ventes.
Une ordonnance du 50 novembre 1865 fixe la police des halles et marchés, prescrit les précautions à prendre dans tous les cas qu'il a été possible de prévoir et ne laisse prise à aucune équivoque. Toute cause d'incendie semble devoir être écartée par la défense expresse de fumer, d'avoir des instruments à feu, des chaufferettes non fermées et des lumières libres; la lanterne seule est permise. Chaque catégorie de don-
rées est soumise à des dispositions particulières ; une vigilance toujours en éveil a forcé les marchands à user de ces sages prescriptions qui aujourd'hui sont si bien entrées dans leurs mœurs, qu'elles font partie de leurs habitudes et qu'on n'a même plus à les leur rappeler. Les pavillons portent des numéros d'ordre qui leur servent de dénominations officielles, mais les gens des Halles ont leur vocabulaire; au lieu du pavillon n"" 3, ils disent la Boucherie; au lieu du pavillon n'^O, ils disent la Marée, et, fait plus étrange, au lieu du n"" 1 1 où se vend la volaille et le gibier, ils disent la Vallée. Ce marché se tenait jadis sur le quai de la Mégissserie qu'on appelait alors la Vallée de la Mi$ère\ à cause du grand nombre d'oiseaux, d'agneaux, de cochons de lait qu'on y faisait mourir. La Vallée de la Misère devint peu à peu et simplement la Vallée; quand la vente de la volaille fut établie dans le triste et froid bâlipient élevé en 1809, par Lenoir, sur l'emplacement du couvent des Augustins, le vieux nom s'imposa à la construction nouvelle, et récemment il a suivi les marchands de gibier lorsqu'ils sont venus s'installer aux Halles centrales.
^ Dans le principe, ce marché était au parris Notre-Dame, et je Uf danà le Diclionnaire de Jean de Garlande, écrit vers 1090 : c In plor tea nova ante paravisurn domine noslre, aves inveniuntur venr dendôf anseres, galli et galline, capones, anale$, perdices, phasiani, alaude, passeras, pluvinarii, ardee^ grues et cigni, pawmu et iurtures. i
On pense bien que les places ne sont pas gratuites dans les pavillons, mais le prix qu'on exige varie selon les denrées. Les étaux de la boucherie sont loués 3 francs par jour; les comptoirs de la marée, 1 fr. 25; ceux du poisson d'eau douce, 1 fr. 50 ; ceux de la volaille, 1 franc; ceux de la verdure, 75 centimes; ceux des huîtres, 20 centimes; les resserres ^ à quelque catégorie qu'elles appartiennent, ont un prix de location uniforme : 5 centimes par jour et par mètre superficiel. Les pavillons sont entourés de larges trottoirs qui forment ce qu'on appelle spécialement le carreau; c'est là que s'installent les marchands dits au petit tas^ n'ayant d'autre abri que des parapluies insuffisants lorsque la pluie tombe ou que le soleil brille ; chacun de ces marchands, au nombre de 599, acquitte quotidiennement un droit fixe de 15 centimes. Les places sont louées à la semaine, du lundi matin au dimanche soir, et le prix en est versé d'avance entre les mains du receveur municipal. Tout vendeur, qu'il soit à l'intérieur ou à l'extérieur des pavillons, doit accrocher à l'endroit le plus apparent de son étalage une plaque indiquant son nom et le numéro particulier de sa place, de façon qu'il soit toujours facile de constater à qui l'on a affaire et de pouvoir remonter à une responsabilité certaine.
L'eau n a point été ménagée, car il en faut là plus que partout ailleurs ; la propreté, la salubrité des denrées.
le nettoyage des étaux, le balayage des rues intérieures en exigent des quantités considérables : aussi Tautorité municipale s'en montre prodigue et fait verser 2,800,000 litres par jour pour la consommation des Halles centrales. La lumière non plus n'est pas épargnée ; on voit aux Halles bien mieux la nuit que le jour, et les 700,000 mètres cubes de gaz qu'on y brûle annuellement produisent la clarté indispensable. Si l'on compte les lanternes, les brûleurs, les lampes d'illumination réservées pour les solennités publiques, on verra que le gaz allumé, s'échappant par 11 ,310 trous, peut donner une lumière et une chaleur qui répondent à toutes les exigences d'un service permanent.