‹ Paris, ses organes, ses fonctions et sa vie dans la seconde moitie du XIXe siècle (volume 3)Chapitre 12 sur 70 · II. — X.BS QHARlflERS · texte numérisé non relu

II. — X.BS QHARlflERS

L'endroit OU l'on dort. — La sépulture dans les églises. — Sur le plan de Gomboùst. — Pêie-méle des morts et des vivants. — Ossements sur la voie publique. — L*ossuaire de l' Juest. — La duchesse de Guise, le cardinal Dubois. — La légende. — Niaiserie et crédulité.' — Les victimes du ranatisme. — Notre-Dame des Victoires. — Mise en scène. — Le cimetière des protestants. — Cimetières secrets. — Dénonciations.

— Réclamations diplomatiques. — Cimetière des protestants étrangers. — Le chantier du port au Plâtre. — Cimetière Israélite. — Les Innocents. — Le pourrissoir. — Les Champeaux. — Les galetas. — Nicolas Flamel. — Danse macabre. — La logette. — Les enfouissements. — Le typhus. — La science intervient inutilement. — Amour du Paiisien pour le cimetière des Innocents. — Marchands de modes et écrivains publics. — Sotte tradition. — Intervention du Parlement.

— Arrêt du 25 mai 176o. -~ Accident. — Fermeture et destruction du cimetière. — Les catacombes. — Le rapport de Thouret. — Le marché aux légumes. — On y trouve encore des ossements. — Projet d'une

* Voyez Lettres de madame de Sévignéf t. IX, p. 531, édit. Hachette.

LES CHARNIERS. ilO

nécropole unique. — Le ehartrier. — Précaution de la loi du iS mai 1791. — Deux cimetières supplémentaires. — Picpus. — La Madeleine. — Les Errancis. — Louis XVII. — Cimetière Vaugirard. — Glamart. ~~ Gonflision. — Sainte-Catherine. — Mirabeau; Bichat; Pichegru. — Achat de terrains. — Quatre cimetières extra muro».— Nos vingt-deux cimetières.

Cimetière, en grec, c'est xoifinj-n^ptov, — l'endroit où Ton dort. Le vieux Paris ne les avait pas ménagés ; on enterrait partout : dans les églises d'abprd, lieu d'honneur où Ton accordait sépulture en échange de quelque rente perpétuelle ; le donataire qui avait fait construire ou orner une chapelle à ses frais avait droit à s*y faire inhumer et parfois même d'y admettre quelques amis, témoin cette chapelle dédiée k saint Vincent de Paul, dans l'église Saint-Paul de la rue Saint-Antoine, où les La Heilleraye avaient un tombeau qui reçut le corps de Georges Cadoudal en i804 et le garda jusqu'en 1814. Nos églises actuelles sont pleines encore de monuments funéraires, datant des siècles passés et indiquant avec quelle ardeur on se portail vers les lieux saints pour y reposer près des reliques sacrées, dont on espérait que le contact ne serait pas inutile au salut éternel, et dans la foi touchante que l'âme participerait au bénéfice des prières récitées chaque jour. Il n'y avait guère que les gros personnages de la noblesse, du clergé, de la robe, de la finance, qui fussent assez riches pour atteindre à ces grandeurs posthumes ; le menu fretin des trois ordres et toute la population s'en allaient simplement en terre, comme de petites gens qu'ils étaient.

Aussi les cimetières abondaient ; le plan de Gomboust est parsemé de groupes de croix cernés d'un trait qui l'indiquent :• cimetière Saint-Nicolas, proche la rue Troussenonnain ; cimetière Saint-Paul, où Rabelais fut enterré sous un noyer ; cimetière Saint-Séverin, d'où s'élevait une buée malsaine quand souffiaient

les vents d'ouest ; cimetière Saint-Jean, ouvert sur l'emplacement de riiillel de Pierre de Craon, hôtel qui fut juiidiquement démoli après l'assassinat du connétable de Clisson ; cimetière Saint-Joseph, où fut Molière et dont nous avons fait un marché ; cimetière de la Trinité, près de la rue Grenéta, d'où l'on enleva plus de quarante tombereaux d'ossements en 1858; cimetière Verd, près la rue de la Verrerie ; cimetière Saint-Mèdard, où les convulsionnaires frétillaient sur le tombeau du diacre Paris ; cimetière aux Carmes, aux Capucins, aux Chartreux; cimetière aux Incurables, à la Charité, aux Petites-Maisons ; cimetière à tous les hospices, cimetière â tous les couvents. Les bourgades des morts étaient disséminées è, travers la ville des vivants'.

Aussi lorsque l'on entreprit sous le second Empire les travaux de Paris, on fut étonné de l'énorme quantité de sépultures que l'on mettait au jour ; chaque coup de pioche pour ainsi dire faisait jaillir des ossements. On les portait dans l'ancien cimetière de l'Ouest (Vaugirard), fermé depuis 1835 et que l'on avait converti en ossuaire; on s'aperçut un jour qu'il contenait 1,110 métrés cubes d'ossements trouvés en fouillant la voie publique ; l'entassement devenait une gêne ; un arrêté préfectoral pris en 1859 fit porter tous ces débris aux catacombes. Quelques-uns de ces restes découverts sous la voie publique éveillèrent l'attention et prouvèrent que, comme les vivants, les morts ont leur destinée. Au mois d'octobre 1864, en creusant un branchement d'égout pour la maison portant le n* 4 de la rue de h maison qui prenait la place de la caserne des ers, on trouva un cercueil en plomb contenant le

le ■epréoci.'apail gnére ilorg de la salubrité : 1763) on voit que le cimetière Saint-Bocti, silué il du chemin de la Grand'Pinle. qui esl la n etl placé B <Alf d'im des poils de la •il1«.

LES CHÂRNIBRS. i21

corps de la duchesse de Guise, princesse de Joinville» veuve en premières noces du prince de Bourbon, et dëcédée en 1656. Elle avait été certainement inhumée au couvent des Capucines, à travers les dépendances duquel la rue de la Paix avait été tracée. Quelques années auparavant, on avait détruit les derniers vestiges de la collégiale Saint-Honoré ; on y chercha avec soin le caveau où le cardinal Dubois avait été inhumé en grande pompe ; mais, comme ce caveau avait été converti en fosse d'aisances, on eut quelque peine à le découvrir. Si les terrains des anciens cimetières ont rendu les morts qu'ils cachaient, il n'en est pas de même des églises, dont les cryptes et les caveaux conservent des amas d'ossements, débris des corps qui jadis leur ont été confiés. Lorsque l'on répare quelque ancienne chapelle sépulcrale, on y découvre naturellement des restes humains ; invariablement le même fait se* produit et donne une assez piteuse idée de la crédulité parisienne. C'est toujours la même légende. Le squelette trouvé et qui a au moins cent cinquante ans de date devient une jeune fille morte récemment, hier, ca matin peut-être ; un peu plus tôt, on aurait pu la sauver. Où l'a-t-on découverte? Dans une cellule secrète dont les prêtres seuls connaissent l'entrée, a C'est l'innocente victime d'un délire hypocrite, fanatisé par le feu des passions comprimées. » Les journaux en parlent ; on publie des lithographies représentant l'horrible mystère. Des nigauds s'en mêlent, qui somment l'autorité d'avoir à faire son devoir. Pour l'église Saint-Laurent, qui donnait sépulture et qui était côtoyée par un cimetière, on renouvelle cette histoire tous les douze ou quinze ans ^

* Les gens de la Commune n*en démordent pas : dans un livre où sont glorifiés tous les faits insurrectionnels de 1871, je lis: « Dans l'église Saint-Laurent, on trouva des cadavres de jeunes femmes et d'enfants nouveau-nés, sans doute victimes des vertueux prêtres célibataires. » (Paria pendant la Commune révolutionnaire de 1871. Neuchâtel.)

\n LES CIMETIÈRES.

Sous la Commune, on en voulut tirer parti et Ton fit quelques frais de mise en scène. On tira des caveaux tous ces pauvres ossements, et, surle parvis même des églises, on les exposa aux yeux du peuple ; le peuple regardait, levait les épaules et passait. On fît une grande exhibition sur les marches de Notre-Dame des Victoires et on l'annonça solennellement dans les journaux ; j*eus la curiosité d'aller la voir. C'était misérable. Derrière les grilles fermées, sur le palier qui donne entrée à l'église, on avait disposé avec un certain ordre tous les crânes, tous les tibias, tous les fémurs que Ton avait pu ramasser dans les cryptes ; ça ressemblait au déménagement d*un musée d'ostéologie mal entretenu ; deux fédérés montaient la garde en fumant gravement leur pipe à côté de ces a cadavres, qui dénonçaient les crimes des jésuites. » Quelques commères revenant du marché s'a'rrètaient, jetaient un coup d'œil et disaient : Sont-ils bêtes I

Les différents cimetières que j'ai indiqués étaient réservés aux catholiques ; avant la révocation de l'édit de Nantes, les protestants en possédaient un qui leur était officiellement consacré;' il était situé rue des Saints- Pères, sur l'emplacement occupé aujourd'hui par l'École des ponts et chaussées; mais après le 22 octobre 4685, rejetés hors du droit commun, ils durent pourvoir à leur sépulture et cherchèrent dans Paris des lieux secrets, ignorés sinon inconnus, où ils pussent inhumer leurs morts ; les enterrements se faisaient la nuit ; on ne savait quelles précautions imaginer pour déjouer la surveillance; il y allait de la vie. ou tout au moins des galères à perpétuité. De deux rapports que j'ai sous les yeux, l'un daté du 17 mai 1694 et adressé à La Reynie, l'autre du 7 mai 1696 et transmis au procureur général, il résulte que l'on portait ces malheureux dans des jardins de propriétés particulières et dans des ter*

rains vagues. On recommande à la police, à la prévôté de Paris, aux juges du Châtelet, d'être attentifs à réprimer de tels scandales. Les plus grands personnages se mêlèrent de ce genre d'espionnage, et Monsieur, x{ frère du roy, » dénonce à Louis XIV « qu'il vit, il y a quelque temps, passer dans la rue Sainl-Honoré pendant la nuit un chariot couvert de bl^nc, dans lequel on prétend qu'estoient les corps de ceux de la R. P. R., lesquels on va enterrer dans un cimetière près du Roulle. » Une autre dénonciation apprend qu'on les inhume aussi dans un jardin près des Gobelins.

La Hollande» le Danemark, l'Angleterre réclamèrent diplomatiquement un lieu de sépulture pour les protestants de ces nations qui mouraient à Paris. On accorda 276 toises, dont 31 occupées par les constructions, rue de la Voirie, dans le haut du faubourg Saint-Martin. Pendant le dix-huitième siècle on était plus tolérant, et les prolestants régnicoles purent être inhumés auprès des protestants étrangers ; mais une certaine crainte ou le besoin de mystère naturel à l'homme subsistait encore, car les réformés avaient un champ de sépulture secret* au port au Plâtre, qui est devenu le quai de la Râpée. C'était un chantier dont l'emplacement est délimité aujourd'hui par le quai de la Râpée, la rue de Bercy, la rue Traversière et la rue Villiot. Ce cimetière semble avoir été réservé de préférence aux personnages importants et riches du protestantisme installés ou tolérés à Paris. Parmi les noms de ceux qui furent conduits au port au Plâtre, il s'en trouve qui ne sont ni oubliés ni éteints : de La Boulaye, Soubeyran, de Brissac, Say, Delessert, Mallet, Perrégaux, Necker, de Witt, Thelusson, Tronchin, de La Baumelie.

Ces distinctions entre communions hostiles n'ont heu* reusement plus aucune raison d'être aujourd'hui; les

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catholiques et les protestants, saint Pierre et saint Paul, dorment fraternellement côte à côte dans les mêmes enclos. Aussi tous les petits cimetières, dispersés autrefois, cachés dans des jardins, dans des chantiers, dans des bosquets perdus au milieu des parcs, ont-ils disparu. Tous? non. — Il en existe encore un. Celui-là du moins n'a jamais reçu aucun protestant, car il appartient à la race exclusive qui, se considérant comme le peuple spécial de Dieu, ne fraye pas avec les autres religions et conserve imperturbablement ses usages au milieu des nations étrangères ; il appartient aux Israélites, a été fondé en 1780, et renferme une quinzaine de tombes. En le cherchant bien, on pourrait le décou* vrir du côté de la Villette.

Ces cimetières israélites, protestants, catholiques, n'ont point laissé trace dans les souvenirs de la popu* lation parisienne ; un seul est resté légendaire et méritait de Têtre : c'est le cimetière, — le charnier, — des Innocents. Longtemps il fut lieu de sépulture honorable : c'était quelque chose pour une famille bourgeoise d'avoir ses ancêtres aux Saints-Innocents ; puis il devint la fosse commune, le pourrissoir, comme l'on disait, où vingt-deux paroisses, où l'Hôtel-Dieu, où la basse geôle du Châtelet versaient leurs morts. Il fut, pendant des siècles, au milieu même de la cité, dans l'endroit le plus peuplé, le plus fréquenté, un foyer d'infection toujours entretenu, toujours alimenté, et auquel on doit plus d'une des a pestes s qui ont ravagé la ville.

Dans l'origine, il appartenait à ce vaste terrain nommé les Ghampeaux, sur lequel on a construit les halles, et qui s'étendait jusqu'où finissent aujourd'hui les rues Croix etNeuve-des-Petits-Champs. Une tradition prétend qu'on y enterrait déjà à l'époque de l'occupation romaine; le fait n'a rien d'improbable, car les Champeaux étaient traversés par la route qui allait de

Luléce vers les provinces du Nord. Ce fut Philippe- Auguste qui en 1186 le fit enclore de murs ; auparavant c'était un lieu vague, chacun y passait, et, à certains jours de Tannée, on y vendait des chevaux. Une église dédiée aux saints Innocents fut édifiée, et peu après on éleva autour du cimetière des arcades supportant des greniers, — des galetas, c'était le mot, — qui servirent de charnier, c'est-à-dire d'ossuaire. On tenait à honneur d'augmenter et d'embellir le cimetière parisien par excellence; c'était là œuvre pie qui appelait l'indulgence de Dieu. Nicolas Flamel j fit construire deux arcades, l'une en 1589, l'autre en 1404.

Guillebert de Metz, qui visita Paris sous Charles VI, dit : « lUec sont painctures notables de la danse macabre et aultres, avec escriptures pour esmouvoir les gens à dévotion. » Par le Journal d'un Bourgeois de Paris ^ on sait exactement à quelle époque furent faites ces compositions à la fois naïves et terribles, dont il restait trace encore à la fin du dix-septième siècle : commencées en août 1424, elles furent terminées pendant le carême de l'année suivante. 11 y avait là une logette où l'on emmurait certains coupables, qui n'avaient plus pour subsister que l'aumône des passants ; la porte, solide et armée de fer, s'ouvrait à deux clefs, dont l'une était gardée par le marguillier de l'église des Saints- Innocents, et l'autre déposée au greffe du parlement ; c'est là qu'en 1485 fut enclose à toujours Renée de Vendomois, qui avait assassiné son mari.

Les caveaux de l'église étaient si pleins de cadavres que, dès le seizième siècle, il n'était pas rare de voir des bercueils rangés le long des murs et attendant qu'on eût trouvé place pour les caser ; dans le cimetière s'élevaient quelques sépultures particulières ; mais le mode d'inhumation pour les simples particuliers était atroce : on creusait de grandes fosses dans lesquelles on enfouis-

sait pêle-mêle, les uns par-dessus les autres, 1,200 et parfois 1,500 corps. Lorsque le terrain èlait comblé, ce qui arrivait souvent, on déterrait les plus anciens morts et on jetait leurs ossements dans les galetas qui surmontaient les arcades. La movenne des inhumations était, dit-on, de 2,000 par an.

L'espace était fort restreint , tout remplacement, — y compris l'église, — enfermé par la rue de la Lingerie, la rue Saint-Denis, la rue de la Ferronnerie et la rue aux Fers, contenait 1,700 toises carrées*. Le typhus régnait en permanence dans les maisons voisines appuyées contre les murs mêmes du cimetière, qui, enveloppé de toutes parts de hautes constructions, ressemblait à un vaste puits dont le fond n'était en quelque sorte que de la pourriture humaine. Dés \ 554 on s'émut de ce danger permanent. Deux très-savants médecins de l'époque, Fernel et Houillier, furent chargés d'étudier la question et d'en faire un rapport. Ils conclurent à la suppression immédiate et ne furent point écoutés. Le temps passe, le péril augmente, les habitants voisins poussent des cris de détresse ; l'Académie des sciences délègue en 1757 trois de ses membres, Lemery, Geoffroy, Hunauld ; leurs conclusions sont conformes à celles de Fernel et ont le même sort.

Il faut dire pour expliquer, sinon excuser de tels ménagements envers ce lieu de putridité, que le peuple de Paris aimait son cimetière : on lui donnait là le spectacle de belles processions, avec encens et psalmodies, à certains jours de fêtes carillonnées ; il y venait volontiers, non pour évoquer les âmes des aïeux, mais pour faire sa prière en l'église des Saints-Innocents, populaire entre toutes, pour admirer les monuments funéraires, les chapelles d'Orgemont, de Villeroy, de Pommereux,

* La contenance exacte du cimetière était de 7,i60 mètres carrés; celle de l'égUse, 1,798 mètres : total, 8,958 mètres carrés.

la tombe Morin, le squelette d'albâtre*, qu'il attribuait faussement à Germain Pilon, l'ancien prêchoir, où pendant la Ligue il se fit de si belles harangues, la croix des Bureaux, la croix Glatine, la statue du Christ, que Ton nommait le Dieu de la Cité, et la tour de Notre- Dame des Bois, où chaque soir on allumait une veilleuse qui servait de fanal à ce champ des morts. On y faisait le commerce; dans les galeries, les marchaqdes de modes et de lingerie vendaient leurs chiffons ; contre les piliers des arcades, sous les greniers qui pliaient au poids des ossements, les écrivains publics avaient installé leurs tables et fournissaient de la littérature épistolaire à prix fixe. En effet, les MM. de Villiers, qui visitèrent les charniers en janvier 1657, disent : a Si c'est du haut stile, la lettre vaut 10, 12 ou 20 sols ; si c'est du bas stile, elle n'est que de 5 ou 6 sols. » La foule y circulait sans cesse ; c'était un lieu de promenade, une sorte de contrefaçon des fameuses galeries ' du Palais. La, nuit, les filles vagues le fréquentaient, comme les larves de l'amour vénal*. Tous les Parisiens s'étaient fourré une singulière idée dans la tête : ils étaient persuadés, sur la foi d'une légende ridicule, que la terre du cimetière des Innocents avait la propriété de dévorer les corps en vingt-quatre heures. C'était une croyance enracinée contre laquelle rien ne pouvait prévaloir. Les MM. de Villiers rapportent cette tradition, et ils ajoutent naïvement : « mais nous n'en avons pas veu l'effet^ »

* Actuellement au Louvre, dans le musée des sculptures de la renaissance.

* Voyez le manuscrit attribué à Sauvai. Bibl. nat., manuscrits tr. : 13,635.

' Evelyn avait déjà signalé le fait en 1644: « De là, je suis allé faire un tour au cimetière des Innocents, où je passai pas mal de temps à ouïr les récils qu'on me fit de la rapidité avec laquelle ce terrain dévore les corps qu'on y enterre ; vingt-quatre heures suffisent, me disait-on. » Voyage de Litter à Paris, supplément, p. 257 Un siècle avant on semble

128 LES GIMËTlâ^S.

Voyant qlie rautoritë civile restait désarmée et que rÉglisé; à4a(juelle tous les lieux de sépulture ont appartciiâ'en France jusqu'à la loi du 15 mai 1791, ne voularit pad'fermer ce cloaque pestilentiel, le parlement intervint. Par un arrêt du 12 mars 1763, il avait demandé'%ux paroisses de Paris, aux commissaires et aux offrciers'du Châtelet des mémoires concernant le nombre 'des décès et les inconvénients des modes de sépulture eh usage. Cette question fort délicate, qui touchait à des habitudes invétérées et à des sentiments religieux trés-respectables, fut approfondie avec soin, et le parlement rendit Icf célèbre ari^ét du 25 mai 1765. « La coiir ordonne : 1^ qu'aucunes inhumations ne seront plus faites â[rav€fnîr dsbis les cimetières actuellement existants dans cette ville,^s6us aucun» prétexte* que ce' puisse être;... 5* qu'àticunes sépiirtui*es ne seront faites à Parvenir ou accordées' dans les églises ;... 4** qu'il sera fait choix de Sept à hiiit terrains difîèrents, propres à rece**voiret consommer les corps et situés hors de la ville ^.. » L'arrêt pointait que toutes ces prescriptions étaient exécutoires à compter du 1*' janvier 1766. C'était net et clair; s'empressa-t-on d'obéir? Nullement; les sépultures dans les églises ne furent point interrompues, et l'on continua à a fossoyer » aux Innocents comme par le passé.

Au commencement de 1780^ le cimetière durait toujours, et peut-être durerait-il encore, si un accident n'était venu épouvanter tout le monde et convaincre les plus récalcitrants. La terre^ bourrée de corps sur une profondeur de 26 pieds, ne les contenait plus; elle avait beau se soulever, chercher des points d'appui

avoir été un peu moins crédule ; Théodore Zvinger, dans son livre Me* Lhodus apodemica (Basle» 1577), dit «luUi falit neuf jours pour qu'un corps soit dévoré aux Innocents.

* Voir Piècei Jutti/icativet, S.

contre les piliers des arcades, s'exhausser dételle sorte qu'il fallait descendre pour entrer dans Téglise, où Ton pénétrait jadis de plain-pied, elle était gorgée et vomissait sa putréfaction. Au mois de juin 1780, un habitant de la rue de la Lingerie, ouvrant sa cave, fut repoussé par une odeur tellement insupportable qu'il se sauva et alla chercher ses voisins. On revint en nombre, on s'enhardit, on se mit sous le nez des mouchoirs imbibés de vinaigre, et l'on se trouva en présence d'un spectacle horrible. La terre, gonflée par des pluies récentes, avait fait ce que l'on nomme une poussée contre les murs mitoyens ; elle y avait ouvert une large brèche par où s'était effondré un éboulement de cadavres. La police essaya de tenir l'aventure cachée; il fut interdit aux journaux d'en parler; mais garder un secret dans le quartier des Halles n'est point chose facile, et tout Paris sut bieijtôt à quoi s'en tenir sur l'état de son cimetière favori. Ce fut un cri qu'il fallut bien entendre cette fois ; l'autorité civile se montra très-ferme et adopta une décision péremptoire ; elle y mit cependant le temps de la réflexion, car cet enclos consacré à la peste, comme disait Voltaire, ne fut définitivement fermé et pour toujours que le 1®' décembre 1780*.

Ce n'était pas tout de l'avoir interdit, il fallait le supprimer, et ce fut seulement au commencement de 1786 que l'archevêque accorda son autorisation. On ne l'avait pas attendue ; de Crosne, récemment nommé lieutenant général de police, avait voulu payer sa bienvenue au peuple de Paris en lui donnant un marché aux légumes, qui manquait, et, avec un discernement où l'on peut trouver quelque habileté politique, il avait choisi l'emplacement du cimetière des Innocents. Mais il fallait l'approprier à sa nouvelle destination, abattre

' Il éonvient d'ajouter que le cimetière était entouré d'un luisseau profond o'ù les riverains jetaient leurs immondices.

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