‹ Paris, ses organes, ses fonctions et sa vie dans la seconde moitie du XIXe siècle (volume 3)Chapitre 13 sur 70 · VI. y · texte numérisé non relu

VI. y

l'église, enlever les monuments funéraires, jeter bas les cent soixante-cinq arcades et les charniers qu'elles supportaient, déplacer les ossements, enlever les terres pourries et fouir le sol assez profondément pour éviter tout danger futur. Il s'adressa à la Société royale de médecine, qui délégua une commission où se trouvent les noms de Vicq d'Azyr et de Fourcroy, et dont Thouret fut le rapporteur. Celui-ci fut chargé de surveiller et au besoin de diriger l'opération. On ne perdit pas de temps : la commission, nommée en octobre 1785, était à l'œuvre dès le mois de décembre.

Il y eut trois périodes de travail : de décembre 1785 à mai 1786, de décembre 1786 à février 1787, et d'août à octobre de la même année. Les escouades d'ouvriers se relayaient, car on était à la besogne jour et nuit. Cependant il avait fallu trouver une nouvelle sépulture pour les ossements qu'on allait exhumer. On imagina de créer ce que l'on nomma alors un cimetière souterrain; on utilisa pour cet objet les longues galeries où jadis on exploitait la pierre et d'où sont sorties la plupart des constructions du vieux Paris. Une sorte d'entrée fut préparée à la Tombe-Issoire; cette nouvelle nécropole fut consacrée par le clergé dans la journée du ' 7 avril 1786; ce sont les catacombes. C'est là que l'on transporta tout ce que l'on ramassa alors aux Innocents; les prêtres accompagnaient les chariots funéraires, qui partaient ordinairement du quartier des Halles vers la ^n du jour et arrivaient, la nuit tombée, à l'emplacement indiqué.

, Le rapport de Thouret nous dit dans une phrase un peu prétentieuse comment on procédait pour installer les morts dans la demeure qu'on leur avait choisie au milieu de nos ancienties carrières. « L'aspect de ce lieu souterrain, ses voûtes épaisses qui semblent le séparer du séjour des vivants, le recueillement des assis-

LES CHAKNIERS. 131

tanls, la sombre clarté du lieu, son silence profond, Tépouvantable fracas des ossements précipités et roulant avec un bruit que répétaient au loin les voûtes, tout retraçait dans ce moment l'image de la mort et semblait offrir aux yeux Temblème de la destruction. » Gela signifie que Ton versait les ossements comme Ton verse un chargement de sable, en faisant basculer le tombereau.

L'emplacement du vieux cimetière nettoyé , pavé , orné de la fontaine de Pierre Lescotet de Jean Goujon, devint le marché aux légumes que nous avons connu. Les ouvriers qui travaillèrent sous la direction de Tliouret n'ont pas enlevé, tant s'en faut, tous les débris humains que la terre recelait. Diverses constructions faites en 1808, en 1809, en 1811, sur le marché nécessitèrent des fouilles qui amenèrent la découverte d'une quantité considérable d'os dénudés; en 1830, pendant la révolution de juillet, il y eut aux Halles un combat assez meurtrier. Le peuple, mû par la tradition des anciens jours et voulant inhumer les morts, creusa les terrains voisins de la fontaine; au premier coup de pioche, des fragments de squelette apparurent; lorsque, au début du second Empire, on reconstruisit sur un nouveau modèle les pavillons des Halles, on retrouva des ossements; on peut fouiller encore, on en extraira toujours : six siècles consécutifs de sépulture laissent des traces qui ne disparaissent pas facilement.

La suppression du cimetière des Innocents fît naître un projet qui ne reçut pas son exécution, mais qui mérite de n'être point passé sous silence, car nous l'avons vu reparaître de nos jours. Un architecte du comte d'Artois, nommé Labrière, proposa d'établir un champ de sépulture unique pour Paris; son mémoire, adressé à Galonné, fixe par cela même la date entre 1 783 et 1787 ; 90 arpents, pris entre La Villette et Aubervilliers,

auraient été convertis en nécropole ; on y eût construit un temple pour les tombeaux des rois, une galerie pour ceux des princes du sang et des principaux seigneurs du royaume, une enceinte réservée aux hommes illustres; on y eût trouvé en outre six pyramides, deux mille chapelles pour des concessions à perpétuité, treize fosses publiques et un terrain « en forme de champs élysées » où Ton aurait pu faire élever des tombes « pittoresques ». Labriére offrait aussi d'édifier auprès de ce cimetière « un chartrier considérable, voûté, bâti en pierres de taille et en briques, précédé de trois portes de fer de distance en dislance pour empêcher que le feu, quelque terrible qu'il pût être, n'y pénétrât jamais. » C'est dans cette construction incombustible que l'on eût réuni les papiers de famille et les actes de l'état civil : singulière prévision, que les incendies du mois de mai 1871 ont justifiée. Le projet de Labriére fut repoussé, et, quand bien même il eût été adopté, la chute de la royauté l'aurait mis à néant*.

La Révolution en dépossédant l'Église lui enleva les cimetières, dont la propriété fut transférée à l'autorité municipale. Les cimetières, considérés comme biens du clergé, furent décrétés biens nationaux et mis en vente ; mais la loi du 15 mai 1791 prend à cet égard des précautions indiquées par les plus simples notions d'hygiène et, avec une expression brutale, elle dit : « les cimetières ne pourront être mis dans le commerce qu'après dix années à compter des dernières inhumations. » On arrivait pourtant à cette heurç de fièvre chaude où la guillotine, en permanence sur nos places publiques, allait exiger pour elle seule la création de cimetières supplémentaires, dont un, devenu propriété

*■ Mémoire sur la nécessité de mettre les sépultures hors de la ville de Paris f par le sieur Labriére, architecte de Monseigneur le comte d'Artois. S. L. N. D. — Brochure de huit pages et deux planches gravées.

individuelle, reçoit encore les corps de certaines familles. Les exécutions avaient lieu à Test et à l'ouest de la ville. La Commune, prévoyante et voulant éviter un trop long trajet aux suppliciés, fit ouvrir deux cimelières, Tun, au levant, près de la place du Trône (renversé), hors des murs, derrière les jardins de Taiicienne maison des dames chanoinesses de Picpus ; l'autre, au couchant, près de la place de la Concorde, qui était devenue la place de la Révolution, dans un grand terrain dépendant de Tancienne paroisse de la Madeleine et servant de potager aux religieuses bénédictines de la Ville-rÉvêque.

Le cimetière de Picpus n'est point fermé; il est situé au bout du jardin des dames de l'Adoration perpétuelle; c'est là que fut enterré le général Lafayette. 11 a été acheté par des familles qui ont voulu être réunies dans le repos à ceux de leurs parents que la Révolution avait inhumés là après les avoir mis à mort *. La partie du cimetière de la Madeleine où l'on a cru retrouver les restes de Louis XVI et de Marie-Antoinette est recouverte par la chapelle expiatoire entourée d'un square; des constructions occupent les terrains qui, prenant façade sur la rue de la Ville-l'Évêque, longeaient toute la rue de l'Arcade, et étaient séparés de la rue d'Anjou par une suite de maisons non interrompue. On a dit que l'on avait été obligé d'abandonner ce cimetière parce qu'il était gorgé de morts. C'est inexact; la place n'y manquait pas, mais il était fort mal situé, au milieu d'un quartier peu peuplé, mais riche; il était en outre « le sujet des diatribes des aristocrates et des contre-révolutionnaires » ; on résolut de le déplacer.

On fit choix d'une sorte de désert qui, s'appuyant

^ Voyez, dans Anne-Paule-Dominique de NoailleSj marquise de Montaigu, in-8», Rouen, Péron, 1859, le chapitre intitulé VCEuvre de Picpus, p. 208 et seq. C'est l'iiisloire de la création de ce cimetière.

134 LKS CIMETIÈRES.

contre les rnurs mêmes de Ja Folie-Chartres, c'esl-à-dire du parc Monceau, était bordé par le mur d'enceinte, la rue de Valois et la rue du lioclier, qui à cet endroit s'appelait la rue des Errancis. Ce fut le cimetière de Mousseaux, comme l'on disait administrativement ; mais pour tout le peuple de la Petite Pologne le vieux mol avait persisté, et ce fut toujours le cimetière des Errancis. Il dominait et pouvait regarder la voirie établie au bas de la J)utle, sur les lieux où la place Delaborde s'étale actuellement. Il dut être « inauguré » en juillet j 793, car le corps de Charlotte Corday fut un des premiers que l'on y transporta. 11 reçut toutes les fournées (le thermidor: ces durshommes de la montagne y furent rejoints plus tard par Bourbotte, Romme, Goujon, Duquesnoy, Duroy et Soubrany. Le cimetière a été promptenient clos et mis hors d'usage; avant le 18 brumaire on n'y enterrait plus, et l'existence en semblait ignorée. J'y ai connu un cabaret à musique; on y buvait, on y dansait, on y chantait. L'annexion de la banlieue a fait disparaître ce « petit Tivoli ». Le boulevard Malesherbes, le prolongement de la rue Miroménil, ont morcelé l'ancien cimetière; ce qui en reste aujourd'hui est clos de murs, et quelques joueurs de boule s'y réunissent pour viser le cochonnet. Picpua, la Madeleine et les Errancis furent donc les trois dépôts de la guillotine.

Dans certains cas de mort naturelle frappant des prisonniers importants, on avait recours aux anciens cimetières de paroisse. Le 10 juin 1795, à la nuit tombante, le corps de Louis XVll fut conduit et inhumé au vieux cimetière Sainte -Marguerite-Saint-Antoine. Aux premiers jours de la Restauration, on bouleversa le terrain sans pouvoir découvrir le corps; celui-ci, déterré furtivement par suite d'ordres supérieurs, dans la nuit qui suivit l'inhumation , avait été transporté à Sainte-Catherine. L'état dans lequel on retrouva le sol

OÙ l'on chercha les restes de Louis XVI à la Madeleine, fait supposer que là aussi le cadavre avait été enlevé ou tout au moins changé de place.

Deux cimetières, — ou peu s'en faut, — suffisaient à tout Paris; Tun, que Ton nommait indifféremment le cimetière de TOue^t ou de Vaugirard, occupait ea:ira muros Tespace compris entre les barrières de Vaugirard et de Sèvres, non loin de la barrière de la Voirie, qui fut plus tard la barrière des Fourneaux ; La Harpe y fut inhumé en 1803. Après avoir servi d'ossuaire, comme je l'ai dit, et avoir reçu momentanément les ossements mis à découvert par les fouilles de la voie publique, il a été coupé en partie par le prolongement de l'ancien boulevard extérieur ; ce qui en subsiste fait actuellement office de dépôt pour les pavés de la ville. L'autre cimetière a une double histoire qui se môle et se confond si bien, qu'il est parfois difficile de la débrouiller; plus d'un écrivain s'y est laissé prendre. 11 avait un renom assez sinistre dans la population parisienne, car longtemps on y porta le corps des suppliciés. L'Hôtel-Dieu et l'hôpital de la Trinité possédaient dans le faubourg Saint-Marcel un terrain composé de deux lopins achetés l'un le 16 mars 1672 , devant M" Saint-Jean et Leroi, notaires, l'autre le 3 juin de la même année par l'entremise de M** Pillant et Lemaire. Cet enclos s'appelait Clamart et prenait ce nom de l'hô- •tel de Crouy-Clamart, qui avait subsisté auprès de la maison Scipion jusqu'en 1646. Ce terrain était situé sur la ruelle de la Muette, qui servait de point de jonction à la rue Poliveau et à la rue du Fer-à-Moulin. La Trinité, dont le cimetière particulier était trop étroit, l'Hôtel-Dieu, qui renonçait à déposer ses morts aux Innocents, ouvrirent là une sorte de cimetière supplémentaire vers le milieu du dix-huitième siècle. La petite nécropole était déjà presque comblée aux premiers

jours de la Révolution, et c'est tout au plus si Ton y trouva place pour les victimes des massacres de septembre. A la fin de 1793, le cimetière fut définitivement fermé. — Cependant tous les historiens jusqu'en 1814 parlent du cimetière Ciamart. Confusion facile à comprendre et facile à expliquer.

L'hôpital Sainte-Catherine avait, le 51 mai 1783, acheté trois jardins contigus à Clamart, dont ils n'étaient séparés que par un mur, pour y créer un cimetière, qui fut bénit le 2 octobre de la même année par le curé de Saint-Gervais. Lorsque Clamart fut fermé, Sainte- Catherine continua à rester ouvert. Le peuple n'y regarda pas de si prés, le nom auquel on était habitué se substitua naturellement à un nom plus nouveau, et pour tout le monde le cimetière Sainte-CatHerine fut le cimetière Clamart. C'est à Sainte-Catherine que Mirabeau entra en sortant du Panthéon ; enfoui à deux mètres de profondeur, son cercueil y est encore, et l'on pourra le reconnaître à la plaque de cuivre rouge sur laquelle sont inscrits les noms et titres du grand tribun ; c'est à Sainte-Catherine que les suppliciés de nivôse furent inhumés ; une grille de fer placée dans la fosse même, autour de leurs corps, permettra de les retrouver ; Bichat y fut porté en 1802 ; le 16 novembre 1845, on l'en retira pour le conduire au Père-Lachaise ; le 5 avril 1804, on y plaça le général Pichegru, dont les restes, exhumés en 1861, reposent maintenant à Arbois/ Clamart a complètement disparu aujourd'hui sous ks vastes constructions de l'École d'anatomie de l'Assistance publique ; un réservoir a été élevé sur le tumulus qui couvrait les massacrés de septembre. Le cimetière Sainte-Catherine, coupé par le boulevard Saint-Marcel, garde encore quelques tombes qui penchent et s'effritent à l'ombre des sureaux et de quelques cyprès survivants d'un autre Aîrc. Bientôt sans dente il sera en-

LES CUARNIEKS. 157

vahi par une école communale qu'il faut agrandir.

Ce ne fut qu'aux premières années du dix-neuvième siècle que Paris fut doté d'un système de nécropoles digne de la capitale d'un grand pays, système qui parut très-ample dans le principe et qui est devenu absolument insuffisant aujourd'hui. Le véritable créateur des cimetières parisiens fut Frochot. Lorsqu'il arriva à la préfecture de la Seine, tout était à faire en cette matière, car ce qui existait était un objet d'horreur et de dégoût. Dès le 2 ventôse an IX (12 mars 1801), il arrête que a trois grands enclos de sépulture seront établis hors de la ville de Paris : le premier au nord, le second à l'est, le troisième au sud. )> Des fonds nécessaires aux acquisitions furent votés dans la session du conseil général de l'an X, et la loi du 17 floréal an XI (7 mai 1805) autorisa l'achat de jardins situés près du boulevard d'Aulnay et que l'on nommait le Hont-Louis. Le décret impérial du 23 prairial an XII (12 juin 1804), qui a encore force de loi aujourd'hui, épousait et complétait libéralement les idées de Frochot : il renouvelait l'interdiction de faire des sépultures dans les églises, les hospices et les hôpitaux; il décidait qu'à l'avenir tout cimetière serait placé hors de l'enceinte des villes, et il mettait à la disposition de Paris quatre cimetières : deux anciens, celui du Sud-Est, Sainte-Catherine, celui de l'Ouest, Vaugirard ; et deux nouveaux, celui du Nord, Montmartre, celui de l'Est, le Père-Lachaise ou Mont- Louis. '

Sainte-Catherine et Vaugirard ont été remplacés par le cimetière du Sud, qui est Montparnasse ; celui-ci, Montmartre et le Père-Lachaise ont été pendant longtemps les seuls champs des morts réservés à Paris ; mais au 1^' janvier 18G0 l'annexion de la banlieue a fait entrer quinze cimetières dans Paris ; de plus, les nécessités ont été si pressantes, qu'il a fallu en ouvrir

deux nouveaux pour éviter un encombrement qui devenait un danger public *. Paris est donc desservi par vingt nécropoles, auxquelles il faut ajouter Picpus et le cimetière spécial des hôpitaux, qui a gardé parmi la population parisienne son vieux nom de Champ des Navets ; j'ai eu occasion d'en parler dans une étudo précédente * !

Concessions perpétueUes. — Erreur de Frochot. — Concessions temporaires. — La tranchée gratuite. — Superposition. — Juxtaposition — Cinq ans de repos. -- Les trois principaux cimetières. — Le Pére-Lachaise. — Mont-l'Évèque. — L'épicier Regnault. — Mont-Louis. — Le bosquet Delille. — L'œuvre du temps. — Vanité. — Lallemand. — - Inscriptions. — La Lisette de Béranger. — Ney. — Les révolutions donnent le repos à certains morts. — Hélolse et Abeilard. — La tombe de Rachel. — Une carte de visite. — Matérialisme. — Lesurques. — Un rapport administratif. — Chappe. — Fauteuil de bureau. . — Parmentier. — Cimetière musulman. — Le pays de l'égalité. — Le cimetière Montmartre. — Entrée défectueuse. — Ferme-cabaret. — Le ravin. — Godefroy Cavaignac. — Un tombeau politique. — La tranchée des fédérés. — La vieille jardinière. — Le cimetière Montparnasse. — Fontis. — Les sergents de la Rochelle. — Une tombe anonyme. — Les gardiens. — Rumeur. — Le vampire. — Machine infernale.-— Le sous-offtcier Bertrand. — Monomanie. — Guérison. — Les inhumations gratuites. — La foule. — Aumôniers des dernières prières. — Libres penseurs. — Une leçon d'histoire. — 5 pour 100. — Le visa des épitaphes. — Les épitaphes refusées. — Curiosité du public- Banalité. T— Un verset des lois de Manou.

La ville de Paris est propriétaire des terrains consacrés aux sépultures ; elle les vend, les loue, les prête : c'est ce qui constitue les concessions perpétuelles, les concessions temporaires, les inhumations gratuites. Moyennant une somme déterminée, elle aliène à tou-

* Ces vingt cimetières sont: Est, Nord, SuJ, Auteuil, Balignolles, Belleville, Bercy, Charonne, La Chapelle, Grenelle, Ivry (ancien), Ivry (nouveau), La Chapelle (Marcadeti, Montmartre (Calvaire), Montmartre-Saint- Ouen (ancien), Montmartre-Saint-Ouen (nouveau), Montmartre-Saint- Vincent, Passy, La Villette, Vaugirard.

* Voir chapitre xvi, t. III.

jours un certain nombre de mètres à ceux qui veulent creuser un caveau, élever un monument et donner aux choses de la mort un caractère de perpétuité que tout condamne, la fragilité de la postérité humaine aussi bien que la fragilité des sentiments humains. Ce fut là une erreur de Frochot, erreur qui causera dans l'avenir de sérieux embarras à la municipalité parisienne, car le contrat survivra aux ayants droit : certains terrains, immobilisés par le fait même de Tacte de vente, ne pourront jamais être repris et resteront sans cesse inutilisés, parce qu'ils contiendront la dépouille de familles éteintes depuis longtemps. Une emphytéose de quatre-vingt-dix-neuf ans, renouvelable, suffisait amplement à tous les besoins et aurait permis à la ville de rentrer dans une propriété qui,. un jour donné, peut devenir fort importante. Du reste, le nombre des concessions perpétuelles n'est pas élevé à Paris, car au 1" janvier 1874 il n'atteignait que le chiffre de 67,21(5, pour tous nos cimetières *.

Les concessions temporaires donnent droit d'occuper, pendant cinq ans, une fosse isolée de toute tombe voisine « de trois ou quatre décimètres sur les côtés, et de trois à cinq décimètres à la tête et aux pieds » , selon les termes du décret du 25 prairial an XII. 11 est inutile d'en dire le nombre, qui varie incessamment, puisque la ville ressaisit les terrains à l'expiration du bail et les approprie à d'autres sépultures. Les morts se pressent tellement dans nos cimetières, que l'on n'a pas le temps d^attendre ; il faut se hâter de faire place aux survivants, qui, à chaque heure du jour, frappent à la porte funèbre.

Les inhumations gratuites ont lieu dans ce que l'on nommait jadis la fosse commune, et dans ce que l'on

' Voir Pièce» jusiificativtt, 6.

appelle aujourd'hui la tranchée gratuite ; ce n*est pas un simple euphémisme administratif comme on pourrait le croire, ce sont deux opérations absolument différentes. Autrefois l'insuffisance des terrains avait fait adopter une mesure dont tout avait à souffrir : Thygièno publique, qui était compromisse, et le respect dû aux morts, que l'on mettait forcément en oubli. Les bières, entassées les unes par-dessus les autres et pressées côto à côte, formaient un vaste foyer d'infection que l'on recouvrait de 50 centimètres de terre environ; cette promiscuité de cadavres révoltait tous les cœurs, et les pauvres gens avaient quelque raison de dire : On nous traite comme des chiens que l'on jette à la voirie. Des achats de terrain successifs ont permis d'agrandir les cimetières, sinon de leur donner l'ampleur indispensable, et l'on a pu alors procéder avec plus d'humanité. Un règlement du 14 décembre 1850 a déterminé le mode actuel des inhumations gratuites. Dans les longues tranchées ouvertes à l'",50 de profondeur, les cercueils sont placés à une distance de 20 centimètres les uns des autres, mesurés à la plus large saillie, c'està-dire aux épaules. Si chacun n'est pas absolument chez soi, comme dans le caveau des concessions perpétuelles ou dans la fosse des concessions temporaires, on est du moins à peu près isolé, et l'on peut être retrouvé avec certitude en cas d'exhumation ; Ton a au-dessus de sa dépouille une croix qui ne s'égare pas sur une autre, et le ci-gît qu'on y inscrit n'est plus menteur comme du temps de la fosse commune.

On comble la tranchée gratuite à mesure qu'elle reçoit sa sinistre pâture ; lorsqu'elle est pleine, on la laisse reposer pendant cinq ans au moins ; c'est le laps de temps que l'on juge nécessaire pour qu'un corps soit réduit à l'état inoffensif de squelette ; puis on la retourne, on l'ouvre de nouveau, on la creuse dans les

dimensions réglementaires, et elle recommence à être ce que les Grecs appelaient sarcophage, — la mangeuse de chairs. Les tranchées gratuites doivent être toujours prêtes, attendant la proie qui ne leur manque pas, car on a calculé que, sur i 00 inhumations, 10 ont lieu dans les concessions perpétuelles, 27 dans les concessions temporaires, et 65 dans ce que la tradition du peuple nomme encore la fosse commune.

Paris a beau avoir de nouveaux cimetières à Ivry et à Saint-Ouen, il a beau s'être approprié ceux des communes qui jadis composaient sa banlieue, il croit toujours qu'il n'a que trois cimetières, l'Est, le Sud et le Nord ; ces termes administratifs lui sont peu familiers, et souvent ils n'éveillent aucun écho dans sa pensée ; mais parlez-lui du Père-Lachaise, de Montmartre ou de Montparnasse, il saura tout de suite à quoi s'en tenir. Le Pèrç-Lachaise surtout a grand renom, et il est aussi populaire aujourd'hui que le cimetière des Innocents le fut jadis. Il domine notre ville, il a reçu nos grands hommes, il est ombragé par de vieux arbres magnifiques, il est un lieu de promenade et de pèlerinage ; Paris en est fier et le montre avec orgueil aux élraîlgers.

Il n'a pas toujours eu l'ampleur qu'on lui voit aujourd'hui. Les premières acquisitions, faites par Frochot en l'an XI, comprenaient 17 hectares et avaient coûté 160,000 francs; les terrains, on le voit, étaient moins chers qu'à présent. A peine fut-il livré au public, le 21 mars 1804, qu'on sentit la nécessité de le rendre plus vaste, et la contenance en fut portée à 26 hectares 50 ; des agrandissements faits en 1849 et en 1850 lui donnent actuellement une superficie de 45 hectares 95 ares 56 centiares. C'est le plus grand cimetière de Paris. L'origine en est intéressante. Toute cette colline, autrefois couverte de vignes et de cultures, était une propriété de l'évêché de Paris, et s'appelait le Mont-l'Évêque. Un

épicier enrichi en acheta une partie et y fît construire en 1547 une maison de plaisance admirablement située pour découvrir Paris, et que Ton nomma la Folie- Regnault; une rue voisine en garde le souvenir. Les jésuites de la. rue Saint-Antoine en firent racquisition en 1615, et y établirent une « maison des champs », où ils allaient faire retraite à certaines époques de Tannée. On dit que, le 2 juillet 1652, Louis XIV enfant assista d'une fenêtre de cette maison au combat dont Mademoiselle décida Tissue en faisant tirer le canon de la Bastille. La flatterie ne manqua pas une si belle occasion de s'affirmer, et de ce jour ce fut le Mont-Louis. En 1676, le roi en fît don au père Lachaise, son confesseur ; la Folie-Regnault fut démolie, et remplacée par une maison qui subsista jusqu'en 1820; celle-ci était assez laide et composée de deux étages de style commun, surmontés d'un belvédère à trois fenêtres qui prenaient vue sur la ville. Elle occupait l'emplacement de la lourde chapelle centrale qui fut inaugurée en 1854*. Le nom du confesseur seul a subsisté, et Mont-Louis n'est plus connu.

La partie ancienne du cimetière, c'est-à-dire celle qui est antérieure aux agrandissements de 1849 et de 1850, est admirable. Il faut la voir au printemps, lorsque les arbres verdissants sont couverts d'oiseaux, que les primevères, les violettes, les ciguës frissonnent aux premiers rayons du soleil ; c'est là une antithèse dont il est difficile de n'être pas frappé eiitre ces sépulcres recouvrant des êtres immobiles à toujours et cette nature insouciante qui verse la vie à pleins flots. Il y a surtout

* « De la butte du Jardin (du Roi), j'ai vu de l'autre côté de la rivière, sur la pente d'une chaîne de collines, le palais ou la maison de campagne du père de Lachaise, confesseur du roi. Elle est dans une belle exposition au midi et bien boisée à droite et à gauche. C'est une demeure fort convenable pour un esprit contemplatif. » Voyage de Lister à Paris en 1698, p. 168.

une sorte d'allée courte et large, assez ignorée des curieux et qui forme le bosquet Delille, car dans cette \ille des morts chaque boulevard, chaque rue, chaque ruelle a son nom. Le tombeau du poète aveugle, lézardé par Tâge, dévoré de mousses qui lui font des taches joyeuses, regarde la sépulture de Talma ; entre eux s'allonge une rangée de tombes timbrées de noms qui eurent leur minute de célébrité ; des buissons, des arbres, enveloppent d'une verdure mouvante cet « endroit où Ton dort »; nul bruit : c'est à peine si le murmure de la grande ville pénètre jusqu'à ces demeures silencieuses ; cela est si calme, si doux, si profondément assoupi, que Ton pense involontairement au mot de Luther dans le cimetière de Worms : Invideo quia quiescunt! « Je les envie, parce qu'ils reposent! » ,

Tout n'est point ainsi au Père-Lachaise : le temps, qui sème les folles herbes, épaissit les feuillages, grandit les arbres, revêt les pierres de sa sombre patine, le temps seul fait les beaux cimetières ; il leur donne je ne sais quel recueillement mystérieux dont l'âme la plus sceptique est atteinte, et qui saisit le voyageur d'une émotion profonde dans les champs des morts de Conslantinople et de Scutari. Mais, lorsqu'il n'a pas fait son œuvre, le cimetière apparaît dans sa laideur et dans son insupportable vanité. La partie nouvelle du Père-Lachaise, oii les tombes emphatiques affectant toutes sortes de. formes prétentieuses et stériles, ressemble à une ville improvisée dont les habitants ne sont point encore arrivés. C'est déplaisant à voir. Il n'y a là que des pierres blanches que des ouvriers sculptent en sifflotant ; tout est neuf, les monuments, les épitaphes, les grilles, les couronnes, les noms même que nul n'a entendu prononcer ; on dirait les petits palais d'un peuple de parvenus. Éternité de l'amour de soi-même qui veut se proloi^er au delà du néant, Qui est-ce qui fait le plus

iU LES CIMETIÈRES.

d'efforts pour échapper à l'oubli? Est-ce la gloire? Estce la noblesse? Est-ce l'argent? C'est l'argent. Trois monuments semblent au Père-Lachaise vouloir écraser les autres à leur profit; tous les trois recouvrent les dépouilles d'hommes qui ont fait fortune dans l'industrie. Les curieux les regardent et s'en vont ailleurs en quête de tombes plus humbles, mais qui sont restées populaires comme le nom de ceux qu'elles renferment.

Il en est pour les morts comme pour les vivants, la célébrité les abandonne et toute popularité s'en éloigne. Qui s'occupe aujourd'hui de la tombe du jeune Lallemand, tué le 3 juin 1820 dans une échauffourée de libéraux, comme l'on disait alors? Ce fut un lieu de pèlerinage pendant bien des années ; les gardes du cimetière, les hommes de police, étaient sur les dents et suffisaient à peine à la surveillance ordonnée ; ils avaient beau ouvrir les yeux, ils ne parvenaient pas à empêcher les dévots à la politique d'opposition de tracer sur la pierre des inscriptions menaçantes. J'ai lu les rapports relatifs à cette affaire : les agents intéressés perdent la tête; ils ne peuvent saisir les coupables sur le fait, et chaque jour « on sape le trône et l'autel ». Les inscriptions, j'en conviens, n'étaient point positivement bienveillantes : « Nous te vengerons. -;- Mort au tyran. — Tout Bourbon doit finir comme Capet. » Et celle-ci, qui avait exaspéré le conservateur du cimetière, et dont je renonce à pénétrer le sens : « Puisque le Mexique est une terre fertile, il faut saigner les gendarmes. »

Le tombeau de Manuel, dont l'enterrement causa tant d'émotion au pouvoir, est visité encore avec quelque curiosité parce que Béranger y a été inhumé, non loin (le Françoise-Nicole-Judith Frère, sa Lisette, dont la pierre tumulaire fiéchit déjà. On passe avec indifférence devant la statue du général Foy, on ne demande plus où est La Bédoyère, et si Ton rencontre un jardinet carré

entouré d'une grille, planté de pensées et de violettes, sans qu'il y ait Jà un nom, un emblème, pour indiquer quel est celui qui dort sous cette terre anonyme, on ne se doute guère que Ton est devant la sépulture de Michel Ney, duc d'Elchingen et prince de la Moskova. Les passions qui poussaient les foules vers les cimetières se sont éteintes et ont été remplacées par d'autres; la politique n'est pas immuable : elle change souvent d'objets et de principes. La chute d'un gouvernement donne le repos à bien des tombes : depuis la révolution de Juillet on ne pense plus à Lallemand ; depuis la révolution de Février on ne pense plus à Godefroy Cavaignac; depuis la révolution de Septembre on ne pense plus à Baudin.

Un tomljeau, un seul, attire toujours les curieux et les remplit d'émotion : c'est celui d'Héloïse et d'Abeilard; la grande construction gothique, la prétendue statue des deux amants, le petit parterre très-bien entretenu par l'administration, sont entourés de «^ens réellement impressionnés, qui ouvrent de grands yeux, se racontent la légende et déposent des fleurs. Les jeunes mariés y viennent et les amants aussi : se tenant par la main, ils font serment de s'aimer toujours et la couronne qu'ils jettent au pied du mausolée est une oblation à ces deux victimes de l'amour sincère. Le tombeau est isolé du public par une grille : sage précaution que l'on a été obligé de prendre, car la pierre est tailladée de noms inscrits au couteau.

On sera peut-être forcé d'en faire autant pour la tombe de Rachel, qui est debout à l'entrée du cimetière ex^ clusif réservé aux Israélites. C'est une sorte de monument rappelant l'entrée desspéos égyptiens; les piedsdroits et le linteau de la porte, les parois extérieures disparaissent littéralement sous les inscriptions; tous les admirateurs, tous les amoureux posthumes de celle ▼I. 10

qui galvanisa un moment la tragédie française, sont venus et ont voulu laisser trace de leur passage ; ils se sont écrits, ils s'écrivent à la porte, comme Ton fait chez les malades. Bien plus, à travers les barreaux de fonte, j'ai aperçu au fond de la crypte un grand nombre de couronnes fraîchement déposées sur une sorte de tablette qui forme autel ; l'une de ces guirlandes, en verroterie noire et blanche, supportait une carte de visite cornée où j'ai lu le nom d'un homme connu dans le commerce parisien! La croyance à l'immortalité de l'âme se matérialise singulièrement : c'est le corps, la dépouille désagrégée, disparue, qui devient l'objet du culte réel; déposer sa carte sur un tombeau, la corner pour bien indiquer que le visiteur est venu lui-même et n'a trouvé personne, c'est faire un acte étrange et passablement ridicule.

Il est encore au cimetière de l'Est une tombe qui excite un vif intérêt : c'est celle de la famille Lesurques ; un garde-brigadier, auquel je faisais part de mon étonnement, m'a répondu un mot de haute prortée : « C'est à cause du fameux drame le Courrier de Lyon. » Le corps de Lesurques n'a jamais été exhumé de Sainte-Catherine, où il a été porté ; mais le tombeau élevé par sa famille dans ce que Ton nomme le quartier de l'Orangerie lui a été dédié : « A la mémoire de Joseph Lesurques, victime de la plus déplorable des erreurs humaines : 31 octobre 1796; sa veuve et ses enfants. » Sur le marbre blanc, bien des noms sont écrits au crayon; ils furent si nombreux pendant un moment et accompagnés de phrases si étranges, que l'on s'en émut; on agita la question de savoir si cette sorte d'épitaphe commémorative d'un fait très-dôuloureux, mais que la justice n'a pas encore reconnu, ne constituait pas une attaque directe à la chose jugée. Un rapport sur ce fait fut demandé à un haut fonctionnaire. Ce rapport, je le copie;

il est bref et d'une brutalité administrative singulière. « La loi répond elle-même à la question qui est posée. Ordonnance royale du 6 décembre 1843, titre 111, article 6 : Aucune inscription ne pourra être placée sur les pierres tumulaires ou monuments funèbres sans avoir été préalablement soumise à Tapprobation du II

maire. — Code pénal, livre 1", art. 14 : Les corps des •

suppliciés seront délivrés à leurs familles, si elles les j

réclament, à la charge par elles de les faire inhumôr i

sans aucun appareil. — 11 résulte de ces deux articles '' j

que l'inscription désignée ne peut subsister. » Elle • subsiste cependant, et on a bien fait de ne point Teffacer. Si excellente que soit Tinstitution du jury, il est bon de lui rappeler parfois qu'elle peut n'être pas infaillible.

Quelques tombeaux appartiennent à cette « architecture parlante » dont Ledoux fut l'apôtre fervent. Celui de Chappe est un amoncellement de rochers minuscules surmontés d'un télégraphe aérien ; une des ailes de celui-ci a été enlevée par un coup de vent; il serait bon de la réparer, car l'inventeur des communications à longue distance est un de nos grands hommes et nous devons prendre soin de sa sépulture. Une autre tombe « parlante » est celle d'un orateur de l'opposition qui eut du renom sous le règne de Louis-Philippe; mais, à force de vouloir être expressive, elle me paraît un tantinet ridicule : elle représente une tribune sur laquelle on a déposé une couronne d'immortelles : le tout est en marbre blanc et ressemble à un fauteuil de bureau dont le « rond » s'est dérangé. En telle matière, comme en tant d'autres, le plus simple est encore le meilleur : une pierre inclinée, ou le tombeau de Scipion qui a servi de modèle à celui d'Eugène Delacroix. Le sépulcre de Parmentier est charmant, d'un style un peu grêle, mais trè&-fm; je l'ai visilo pendant

une journée d'avril, tiède* et lumineuse; le printemps soulevait toute la nature, les bourgeons éclataient et les oiseaux étaient fous Je suis resté longtemps à regarder une fourmilière qui s'était établie sous l'entablement et qui travaillait, abritée, sous la tombe de cet homme de bien; mais puisque sur les parois funéraires on a sculpté des alambics, des seigles, des maïs, pourquoi n'a-t-on pas gravé le sphinx atropos, qui est un emblème de mort et qui a traversé les océans pour suivre la pomme de terre, dont il se nourrit?

Au Père-Lachaise, comme à tous les autres cimetières, les israélites ont un champ de sépulture, enclos de murailles, absolument isolé, précédé d'une salle où l'on fait les purifications prescrites et où tous les rites religieux peuvent être accomplis loin des yeux profaues. Mais c'est seulement au Père-Lachaise que l'on trouve un cimetière musulman. Sur la demande de l'ambassadeur de la Sublime-Porte, le préfet de la Seine prit un arrêté, en date du 29 novembre \ 856, qui fixait Touverture au l*"" janvier 1857 d'un champ de repos exclusivement réservé aux mahométans. Ce lieu est triste, envahi par les herbes, déshabité. Une prétendue mosquée, qui n'est qu'une chambre d'ablutions, quelques stèles couronnées de turbans , rappellent seules que c'est un lieu funèbre. La pauvre reine d'Oude y repose sous ce climat froid qui l'a tuée; sa tombe, d'énorme dimension, est un quadrilatère aplati formé de dalles juxtaposées ; mais dans les interstices la poussière s'est accumulée, les graines semées par le vent y ont pris racine, les herbes y poussent; l'invincible force de la végétation disjoint les pierres et disloque ce vaste sépulcre.

Le Père-Lachaise est le cimetière favori de notre population; il contient 29,371 concessions perpétuelles, et du 21 mars 18U4 jusqu'au 1«' janvier 1874 il a reçu

688,477 corps. Malgré son renom aristocratique, c'est le vrai pays de Tégalité ; la mort ne demande pas le ihot de passe, elle accueille tout le monde et donne à chacun sa place dans la nuit. Voilà, dans Tavenue cen- Irale, le monument que l'on dresse aux généraux Lecomte et Clément Thomas^; plus loin, vers la droite, voici la tranchée où dorment 878 fédérés; soldats bleus ou rouges, héros du devoir ou fanatiques du pétrole, tous ont eu les six pieds de terre auxquels ils avaient droit. Qu'ils reposent en paix !

Le cimetière le plus important après le Père-Lachaisc est celui du Nord, Montmartre, qu'on a longtemps appelé le Champ du repos. Il existait avant i804 et fut utilisé par Frochot. Des agrandissements nécessaires en ont augmenté la superficie en 1819, 1824, 1849, 1850, et lui ont donné une contonaiice de 19 hectares 47 ares 82 centiares. L'entrée en est hideuse, et il est impossible de comprendre que les différents administrateurs qui se sont succédé à la préfecture de la Seine depuis soixante-dix ans n'aient pas donné un aspect convenable aux abords d'un cimetière où l'on compte 20,100 concessions perpétuelles et où, jusqu'au 1*' janvier 1874, on a fait 582,937 inhumations.

Jadis, au temps où bruissaient les Porcherons, il y avait là une sorte de ferme doublée d'un cabaret ; les ouvriers venaient s'y amuser le dimanche ; on n'était pas difficile alors sur les constructions de plaisance : on buvait du lait dans une masure, on buvait du vin dans une autre. Ces deux baraques existent encore : l'une sert de loge au concierge, l'autre est le bureau du conservateur. Ces deux chaumières , qui dépare-

* Les corps des généraux Lecomte et Clément Thomas, exhumés du cimetière Montmartre-Saint-VinceDt le 26 décembre 1875, ont été portés le lendemain» en grande pompe, au lieu de sépulture qui leur avait été préparé dans l'allée centrale du Pére-Lachaise.

150 LES CIMETIÈUES.

raient le dernier village des Abruzzes, sont à jeter bas et à remplacer immédiatement. Le prix des concessions à perpétuité et des concessions temporaires est assez élevé pour que l'entrée d'un de nos grands cimetières, de celui qui dessert des arrondissements payant de très-lourdes contributions, ne ressemble pas à une guinguette de joueurs de quilles.

Autrefois, dès que Ton avait franchi la porte du cimetière, on trouvait à droite une sorte de précipice, semblable à un petit cratère éteint et rempli d'une végétation magnifique ; je me le rappelle très-nettement, car je l'ai admiré maintes fois lorsque, tout enfant, j'allais visiter « mes pauvres morts », comme disent les Italiens. Des cyprès énormes montaient au-dessus des mélèzes et des saules pâlissants ; les tombes renversées gisaient sur le sol avec des attitudes désespérées ; des clématites, des aubépines, des chèvrefeuilles, des rosiers qu'on n'avait jamais taillés s'allongeaient sur les pierres disjointes ; des ramiers roucoulaient sur les branches, des lézards couraient à travers les racines.- La nature avait repris possession de ce coin abandonné et en avait fait une sorte de bosquet vierge mêlé à des ruines. Une concession perpétuelle, dont on ne parvenait pas à retrouver le titulaire, empêchait que l'on ne comblât ce ravin magnifique. Le propriétaire fut malheureusement découvert en Amérique ; il autorisa l'exhumation qu'on lui demandait, et la ville redevint maîtresse de ce lieu charmant. Vefs 1839 ou 1840, on déracina les arbres; dans le trou on versa quelques charretées de gravois, et maintenant c'est un terrain attristé de tombeaux uniformément laids.

Le cimetière est assez beau, froid d'aspect, coupé par de grandes allées ombreuses ; près de la croix, le tombeau de Godefroy Cavaignac montre l'admirable statue »" fut modelée par Rude et par Christophe; l'eau des

us LMIUMATIONS. IM

pluies s'accumule dans les plis de la draperie en bronze, et les petits oiseaux y vont boire. 11 y a là aussi, plus loin, au milieu d*un dédale de tombes, une autre statue couchée et si élevée sur le piédestal qu'il est difficile de la voir. On l'a inaugurée en grande cérémonie, et elle a entendu plus d'un discours. C'est là un mauvais reste de nos haines et un appel à des sentiments néfastes. Si le pardon des injures et cette fraternité dont on a volontiers le mot à la bouche doivent être prêches, c'est sur les tombeaux. Les monuments expiatoires, les sépulcres commémoratifs ne sont bons qu'à raviver des souvenirs qu'il faut laisser éteindre. Ne savons-nous pas, du reste, que dans l'histoire le 18 Fructidor donne la main au 18 Brumaire et que le 15 Mai précède le 2 Décembre? Dans nos temps troublés, quel elt l'homme politique qui peut se glorifier de n'avoir jamais rêvé l'appel à la. violence? Le culte des morts n'est sacré qu'à la condition de rester abstrait *.

Après la grande bataille de mai 1871, l'on a porté au cimetière du Nord 783 fédérés, qui ont été inhumés côte à côte, dans leurs vêtements sanglants, au fond d'une tranchée longue de près de 100 mètres. La folle avoine a poussé sur leurs corps et a nivelé le terrain ; mais un jour une vieille femme vint qui se mit à arracher les herbes, à préparer la terre et à planter quelques fleurs sur un coin de cette vaste fosse. Il semble qu'elle se soit donné une tâche à laquelle elle ne veut faillir. Chaque matin, elle arrive dés que les portes du cimetière sont ouvertes, et tout le jour elle est là, agenouillée, fouissant la terre avec ses mains et la rendant

* Le droit est un, la légalité est une; ni l'un ni l'autre ne se dédoublent au gré des passions politiques; si Alphonse Baudin est mort, le 5 décembre 1851, en détend^mt la loi, que faisait-il donc, le 15 m3i 1848, à la suite de Blanqui, mêlé aux bandes qui, violant TAssçmblée nationale, en proclamaient la dissolution? — Voir Compte rendu des séance* de V Assemblée nationaley 1. 1<", p. ^1.

plus meuble; elle apporte des plantes dont quelquesunes sont rares et belles. Les gardes ne la dérangent jamais; elle s'entend au jardinage et y met une vive ardeur. Dans peu de temps, si elle continue, elle aura changé ce terrain désolé en une plate-bande ruisselante de fleurs. A-t-elle fait un vœu? est-elle payée pour cette rude besogne? Je me suis bien gardé de le demander*.

Le cimetière du Sud, Montparnasse, n'a été ouvert à la population que le 25 juillet 18^4; avant cette date et depuis la suppression de Sainte-Catherine, il était réservé au service des hôpitaux et aux produits de la guillotine ; établi dans des terrains vagues que l'on nommait le Champ d'Asile, il fut agrandi en 1846, et contient actuellement 1 8 hectares 44 ares 53 centiares. On comprend bien difficilement que l'on ait eu l'idée d'établir un cimetière dans un endroit pareil, précisément au-dessus des catacombes. Ce terrain est une écumoire, il n'y a que des fontis : les arbres descendent tout seuls dans les carrières et parfois les tombes aussi ; quelquesuns des monuments couvrant les 12,800 concessions perpétuelles qu'il renferme ont exigé de sérieux travaux pour s'appuyer sur des fondations solides*; il n'en est pas moins très-peuplé, et, depuis l'inauguration, a reçu 422,506 cercueils.

C'est là que dort Dumont d'Urville, sous une sorte de colonne dont la forme étrange évoque le souvenir des

* La vieille femme a cessé, au mois de décembre 1874, de venir cultiver ce jardin funèbre; les fleurs sont mortes; toute cette vaste fosse a été nivelée.

* Il est absolument indispensable d'asseoir les cimetières sur des terrains placés loin de toute excavation; Taccident qui s'est produit au Pére-Lachaise en est la preuve. Dans la nuit du 7 au 8 février 1874, la voûte du tunnel du chemin de fer de Ceinture s'est effondrée dans la partie qui passe sous le cimetière. Malgré le zèle extraordinaire que l'inspection générale des cimetières et l'administration du chemin de Ceinture ont déployé, dix-neuf corps ont disparu; il faudra attendre pour les retrouver que les travaux de reconstruction du tunnel soient ' tort avancés.

cultes phéniciens. Au sommet d'un tertre, se dresse une colonnette brisée; la pierre, engravée d'inscriptions, usée par les couteaux, laisse à peine lire des noms et une date : Bories, Goubin, Pommier, Raoulx, — 21 septembre 1822. Ce sont les quatre sergents de La Rochelle, retrouvés après i830 dans la partie du cimetière des hôpitaux réservée aux suppliciés. On leur a élevé ce tombeau, qui parait entretenu encore avec quelque soin. Sous un fouillis d'arbres, à côté de tombes nombreuses, on aperçoit une pierre, — une borne plate; — pas un nom, pas une date, pas un mot. Dans la nuit du 24 août 1847, à une heure et demie du matin, on apporta un cadavre mystérieux, qui fut enterré là; nul ne. l'avait suivi, si ce n'est un des plus hauts personnages du temps. Un prêtre récita les prières à la clarté douteuse des lanternes, et donna l'absoute à ce corps, dont les gardiens mêmes ignoraient le nom. On combla la fosse et l'on refoula la terre sur celui que Ton eût qualifié jadis de très-haut et très-puissant seigneur, mais qui n'était en réalité qu'un criminel vulgaire et maladroit : Charles-Laure-Hugues-Théobf(Jd de Choiseul-Praslin, né à Paris le 29 juin 1805. Cette tombe inspire grand'pitié; elle est plus qu'abandonnée, elle est maudite : il n'y pousse même pas les vertes herbes que je vois sur les immenses tranchées où l'on a enfoui 1,654 fédérés après la défaite de la Commune.

Nos cimetières sont bien tranquilles et très-respectés. Des gardiens, qui sont tous d'anciens militaires, s'y promènent jour et nuit, surveillent les promeneurs et savent bien voir. A peine, par-ci par-là, signale-t-on quelques vols de couronnes ; bien souvent celles-ci sont enlevées par de pauvres gens qui veulent honorer la tombe de leur enfant, de leur femme, et qui n'ont pas de quoi acheter ce que leur langage prétentieux appelle (( un emblème de douleur ». Cependant, en. 1848 et en

154 LLS CIMETIÈULS.

1849, tous les cimetières de Paris furent en rumeur ; les gardes armés faisaient des rondes nocturnes pour saisir un être insaisissable, que Ton n'apercevait jamais, et de l'existence duquel on ne pouvait douter, car son passage laissait des traces aussi épouvantables qu'extraordinaires. Des sépultures étaient violées et des cadavres étrangement lacérés gisaient au milieu des avenues. Des faits effroyables et que l'on ne peut raconter firent reculer d'horreur ]es gardes du cimetière du Sud, dans les matinées du 16 novembre et du 12 décembre 1848.

L'aventure n'avait pu rester secrète ; les bruits les plus invraisemblables se répandaient dans Paris ; la légende grossissait : les cimetières étaient visités par un vampire invisible qui déterrait les morts et les mangeait. On avait beau redoubler de vigilance, renforcer les gardiens par des agents de police, lâcher des chiens formidables ; les hommes n'apercevaient personne, les chiens n'aboyaient pas ; cependant, un matin, on trouva onze corps exhumés, dépecés, répandus par morceaux sur une large surface, et jusque parmi les branches des ,

arbres. Ces monstruosités semblaient s'être concentrées dans le cimetière Montparnasse. On y prépara une façon de machine infernale composée d'un petit mortier char^'c de toute sorte de projectiles et à la détente duquel aboutissaient de nombreux fils de fer, tendus vers plusieurs directions. Dans la nuit du 15 au 16 mars 1849, la machine fit explosion, et l'on apprit que le lendemain un sergent-major d'infanterie, nommé François Bertrand, était entré à l'hôpital du Val-de-Grâce , pour se faire soigner de blessures singulières qu'il avait reçues dans la région dorsale : c'était le vampire.

Il eût dû répondre à un tribunal d'aliénistes, et il \

comparut devant un conseil de guerre, le 10 juillet 1 849- C'était un fort bon sujet, très-doux, excellent soldat, ayant fait de suffisantes études dans un sémi-

naire. Loin d'essayer de nier, il avoua avec une franchise et une humilité très-sincères. Lorsque « sa frénésie », — c'est son mot, — le prenait, il s'échappait de la caserne, sautait d'un bond par-dessus les murs du cimetière ; il savait qu'on avait installé une machine infernale ; il y courait et « la démantibulait d'un coup de pied » ; les chiens s'élançaient vers lui, il marchait contre eux et les chiens se sauvaient. Il parvenait à cette inexplicable puissance surhumaine qui n'est pas trèsrare dans certains cas d'affection nervoso-mentale. Sa force dépassait tout ce que Ton peut imaginer : à l'aide de ses seules mains, il enlevait la terre qui recouvrait le cercueil ; brisait celui-ci et déchirait le cadavre, qu'il hachait aussi quelquefois à coups de sabre. Étaitce tout? Non ; mais il est des atrocités qu'il faut taire. Ce possédé se sauvait ensuite des lieux de repos qu'il avaiU souillés, puis se couchait n'importe où, — dans un fossé, au bord d'une rivière, sous la neige, sous la pluie, — et pendant deux heures dofmait d'un sommeil cataleptique qui lui permettait de percevoir tout ce qui se faisait autour de lui. A la suite de ces accès il se sentait « brisé et comme moulu pendant plusieurs jours ». C'était un monomane emporté par des impul^ sions irrésistibles et fort probablement atteint d'épilepsie larvée. Il fut condamné à un an d'emprisonnement, maximum de la peine édictée par l'article 360 du Code pénal. Cet homme vit toujours ; il est guéri, et c'est un modèle de bonne conduite.

X!e n'était pas, on le pense bien, aux concessions perpétuelles qu'il s'adressait, car elles sont enveloppées de monuments en pierre qu'il n'aurait pu desceller, malgré la vigueur morbide dont il était animé; son aberration ne lui ôtait pas toute lucidité d'esprit, et il allait fouir les concessions temporaires ou les inhumations gratuites. Celles-ci, en effet, sont couvertes par

une terre si souvent remuée, qu'il est relativement facile de les atteindre. Le lieu qui leur est réservé est d'un aspect étrange ; les immenses terrains séparés par de petites barrières en bois, piqués de croix noires, disparaissent sous la masse des emblèmes funèbres qui les couvrent. Quoique nul bruit ne s'y agile, cela donne ridée d'une foule énorme, dont tous les individus seraient enfermés dans un cachot cellulaire. Là on voit bien la puissance de la mort, et l'on comprend que sa force de production est incessante. On entend tinter une cloche, c'est le signal qu'un mort vient prendre possession de sa demeure ; le corbillard, longeant les avenues, s'approche le plus près possible du terrain désigné ; le corps est descendu, porté jusqu'au bord de la tranchée et remis aux fossoyeurs ; l'aumônier des dernières prières, dont l'institution démocratique et généreuse, remontant au 21 mars 1852, est due à M. Berger, vient réciter les paroles consacrées et jeter l'eau bénite ; les assistants, le chapeau à la main, trèsrecueillis, s'associent à la cérémonie lugubre; les feirimes, qui depuis quelques années suivent les convois, surtout dans les classes populaires, restent à l'écart, pleurant et tenant quelques couronnes d'immortelles. La première pelletée de terre jetée par le prêtre retentit sur le cercueil sonore ; la fosse est comblée, et chacun s'éloigne.

Le prêtre n'apparaît pas toujours aux inhumations ; et, pour éviter tout scandale, il est bien recommandé aux aumôniers des dernières prières de ne venir que s'ils sont appelés. Quelques-uns, mus par un zèle trop ardent, se sont trouvés en présence de « libres pen- * seurs », et des paroles regrettables ont été échangées. On fait quelque bruit, depuis quelque temps, autour de ces enterrements où la libre pensécf s'affirme par un appel au néant. Ce mode de manifestation politique

n*aura d'autre importance que celle qu'on lui accordera ; il prendra fin tout naturellement si Ton n'y fait pas attention. 11 ne date pas d'hier : déjà, à la fin du second Empire, on faisait acte d'opposition au gouvernement en éloignant le prêtre des abords d une tombe ; déjà cela s'appelait « un enterrement civil ». On prononçait de violents discours, et comme bien souvent les assistants avaient fait au mort des libations intérieures, la parole Iraiiissait la pensée des orateurs. Au^mois de septembre 1869, sur la tombe d'un libre penseur, il a été donné la leçon d'histoire que voici : « Notre ami avait été capitaine de la garde nationale, il refusa cependant de dîner chez Louis-Philippe, car il eût été obligé de se courber devant un tyran ; cet acte si naturel à une âme généreuse le fit condamner à cinq ans d'exil et à la surveillance à vie. » Les enterrements exclusivement civils sont actuellement dans la proportion de 4 à 5 pour iOO, ce qui ne semble pas excessif lorsque l'on se rappelle la propagande qui a été entreprise à cet égard. Quel emblème place-t-on sur la tombe d'un libre penseur pour la reconnaître? Invariablement une croix.

Bien souvent on voudrait se rattraper sur l'épitaphe et en faire une déclaration de principes ; mais cela n'est pas facile. L'ordonnance de 1843 est péremptoire : toute inscription est soumise au visa de l'autorité municipale. Au premier abord cela paraît excessif, et l'on doit croire que chacun a le droit d'honorer à sa guise la mémoire des morts. C'est là une opinion dont on revient promplement lorsque l'on a eu entre les mains la copie des épitaphes refusées. 11 est impossible de se figurer un tel ramassis de niaiseries et de sottises. 4e laisse de côté celles qui cachent un sens répréhensible au point de vue moral. A ne s'occuper que des phrases qui donneraient à rire au public dans un lieu consacré

par le respect de tous, que doit-on peiAer de ceci : (( Ici repose le deuil de la couronne de Henri IV et le deuil de la couronne de Louis XVIII ; gloire au vieux soldat et au jeune !» — « C'était un ange sur la terre, qu'est-ce que ce sera dans le ciel ?» — « Elle aurait donné pour son mari ce que le pélican donne à ses petits. » — « X, décédé à l'âge de trois ans ; sa vie ne fut qu'abnégation et sacrifice. » C'est à l'infîni que je pourrais multiplier de telles citations. De braves gens, mus par un senti inent sérieux, ne se doutent pas qu'ils font une chose ridicule en voulant écrire sur la tombe d'un homme âgé de soixante-quatorze ans : « Le ciel compte un ange de plus !» On a grand peine à leur faire comprendre que leur intérêt même exige qu'on ne se moque pas de l'expression de leurs regrets ; ils regimbent, ils maugréent, et accusent l'autorité de despotisme.

Les épitaphes qui sont tant soit peu singulières excitent une curiosité trés-vive. Dans un de nos trois grands cimetières, sur une tombe fort modesie, on a gravé une inscription qui relate un fait pathologique rare, mais non point sans exemple. Lorsque la foule envahit les cimetières au jour des Trépassés, on est obligé de placer des agents près de ce tombeau, parce qu'il est tellement entouré par les curieux, que les sépultures mitoyennes ont à en souffrir ; on se presse, on s'entasse pour mieux voir, et, sans y prendre garde, on brise les grilles ou les clôtures voisines.

Les inscriptions qu'on lit sur les dalles tumulaires sont bien peu variées ; elles sont le plus souvent d'une vulgarité désespérante. Il y a longtemps que l'on a dit : menteur comme une épitaphe. Regrets éternels, éloges de toute vertu, espérance de bientôt se rejoindre : on tourne toujours dans le même cerclé de phrases toutes faites et de sentimentalité banale. Chez les gens d'éducation médiocre, l'épitaphe n'est plus l'ex-

MÉR\-SUR-OISE. 159

pression de regrets éprouvés ; elle semble n'être qu'un acte de politesse pour les survivants. On tâche de n'oublier personne, afin de ne point faire de mécontents : « regretté de son père, de sa mère, de sa tante Ursule, de sa cousine Anna, des amis et de toutes les connaissances en général de sa famille. » On peut lire cela sur le tombeau d'un enfant, dans un des cimetières de notre ancienne banlieue. Cela semble de rigueur dans un certain monde et se renouvelle à chaque tombeau, surtout aux tranchées gratuites et aux concessions temporaires. Cette vieille rhétorique funéraire est bien entrée dans nos mœurs et elle y régnera longtemps encore. Un nom, une date, pourraient suffire ; des hommes de génie s'en sont contentés, Cuvier entre autres.

L'épitaphe remarquable est ce qu'il y a de plus rare ; parmi toutes celles que j'ai lues dans nos cimetières, laquelle pourrais-je citer? Celle de Boufflers peut-être : « Mes amis, croyez que je dors. » Au temps de mes voyages, j'ai trouvé dans le champ des morts d'une ville de la Cœlé-Syrie le tombeau d'un homme qui était né sur les bords du Gange ; j'ai relevé l'inscription qui se déroulait sur le cippe funéraire ; la voici : « Soumise à la vieillesse et aux chagrins, affligée par les maladies, en proie aux souffrances de toute nature, unie à la passion, destinée à périr, que cette demeure humaine soit abandonnée avec joie! » C'est un verset des lois de Manou.

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