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tière étale ses tombes nouvelles; elles se pressent, elles dévorent remplacement, et bientôt il faudra laisser reposer la terre. Saint-Ouen, Ivry, les 28 hectares qu'ils représentent, ce n*est que de Tempirisme qui coûte fort cher, ne remédie à rien et ne touche même pas au problème. En réalité, Paris n*a pas de cimetière; ceux où il a versé ses morts depuis soixante ans, épuisés à cette heure, ne sont plus qu*une cause dinsalubrité. On a acheté les terrains d'Ivry et de Saiut-Ouen pour inhumer les corps, ceci n'est point douteux, mais surtout pour gagner du temps, pouvoir raisonner à loisir sur un parti à prendre et qui aurait dû être pris depuis plusieurs années, car le péril ne date pas d'aujourd'hui.
il faut d'abord faire remarquer que, d'après le décret de prairial, il est rigoureusement interdit d'établir un cimetière dans l'intérieur des villes ; or Paris eii renferme actuellement quatorze ' ; je sais que la loi d'annexion a réservé la question, mais tout commande de la résoudrcauplustôt. La totalité de la superficie des champs de sépulture réservés exclusivement à Paris est d'un peu moins de 140 hectares. Dans cette étendue. Ton a donné aux tombes tout l'espace qu'on pouvaitleuraccorder ; on a même éië forcé de ne plus tenir compte des règlements et d'envahir les avenues. En effet, pendant la période d'investissement, la mortalité s'est accrue dans des proportions que nous avons fait connaître ; il n'était pas possible alors d'aller cherclicr un nouvel asile pour les morts au delà des fortifications; faule de mieux, on a pris les allées : dans plus d'un cimetière, les sépultures se sont étendues jusque sur les chemins. En retirant de ces 140 hectares ce qui est occupé par les bâtiments d'administration, les roules indispensables, les concessions perpétuelles, les concessions tempo-
* Quatorze lûmetiéres intérieurs, six exlérieurs.
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raires, les tranchées gratuites qu'on ne peut rouvrir sans danger, on s'aperçoit avec stupeur que Ton reste en présence d'une superficie disponible équivalant à 54 hectares i/2. Or, pour satisfaire aux besoins normaux de Paris pendant sept ans et en admettant qu'aucune cause fortuite ne vienne modifier la moyenne de notre mortalité ordinaire, si l'on veut supprimer l'insupportable fosse commune et accorder une durée double aux concessions temporaires, il faut 143 hectares au moins; mais en réalité il en faudrait 470, car on doit toujours se mettre en mesure de parer à des éventualités possibles, et encore n'aurait-on aucun emplacement réservé pour les concessions perpétuelles, dont les exigences représentent un hectare par année. Il nous manque donc quatre fois ce que nous avons. Si l'on n'avise pas, il sera nécessaire de rendre aux sépultures banales dès terrains saturés outre mesure et qui, si cela continue, rappelleront le pourrissoir des Innocents.
On demande à la terre un travail qu'elle ne peut produire : on veut que les tranchées gratuites, — où 20 centimètres seulement séparent les bières, — dévorent une énorme masse de corps en cinq ans. Gela est normal pour la première période; pour la seconde, c'est déjà difficile; à la troisième, c'est impossible : la terre, repue de matières animales, refuse de faire son œuvre. Lorsqu'une fosse commune est retournée pour la troisième fois, on est presque certain d'y retrouver les corps entiers : « Ils se sont saponifiés, » disent les savants. « Ils ont tourné au gras, » disent les fossoyeurs. En 1851, on fit des fouilles dans la partie du cimetière du Sud abandonnée aux hôpitaux ; les fosses , qui avaient sept mètres de profondeur, renfermaient des corps superposés ; les cadavres des couches supérieures étaient des squelettes, ceux des couches inférieures
étaient conserves : Thouret avait constaté le même fait lors de la translation des restes recueillis aux Innocents.
Le vent passant sur ces terres imprégnées de gaz méphitiques ne nous apporte pas précisément la santé. Rien n*est plus redoutable que les exhalaisons qui parfois s'échappent des tombeaux. Le 27 septembre 1852, trois fossoyeurs faisant uae exhumation et n'ayant, — selon lusage invariable des ouvriers, — pris aucune précaution, crèvent d'un coup de pioche un caveau voisin et tombent morts foudroyés. Si Tair que nous respirons nous arrive chargé de miasmes impurs, que dirai-je de la nappe d'eau souterraine qui alimente bien des puits encore et se mêle à la Seine? La pluie qui tombe sur la surface des cimetières pénètre le sol, rencontre les corps, aide à leur désagrégation, se charge de molécules innommables, glisse sur les couches d'argile ou de- marne et va empoisonner les puits. Bien plus, parfois elle se fraye une route invisible et aboutit subitement au jour. C'est une source. On y goûte; elle a une saveur singulière qui rappelle le soufre; si on l'analyse, on y rencontre le sulfure de calcium, invariablement produit par la décomposition des matières organiques. Il y en a plus de dix actuellement à Paris qui proviennent tout simplement de l'écoulement des eaux pluviales filtrées à travers les cimetières. Une de ces sources est exploitée; j'en ai le prospectus sous les yeux : « Eau sulfhydralée , hydrosulfurique calcaire. » Elle guérit toute sorte de maladies ; à deux sous le verre, on peut aller boire cette putréfaction liquide : c'est pour rien.
Le moyen le plus simple de remédier à tous ces inconvénients, à l'entassement irrespectueux des corps, à l'air vicié, à l'eau putride, ce serait de retourner aux usages des Romains de l'antiquité et d'élever des bûchers au lieu de creuser des fosses. On a entrepris une
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longue campagne en faveur de la crémation , elle a échoué devant l'indifférence publique et la résistance de beaucoup de fonctionnaires. On a fait des tentatives individuelles qui n'ont point été heureuses. Le 31 mai 1857, une personne demanda l'autorisation d'exhumer le corps de son père mort depuis neuf ans et de l'incinérer; il lui fut répondu que la loi de prairial s'opposait à ce que l'on condescendît à son désir. L'idée est dans l'air cependant; elle finira par se formuler d'une façon pratique. L'Autriche, dit-on, ne refuse pas d'y accéder, la Suisse y adhère, l'Italie va l'expérimenter. Il ne s'agit pas d'imposer la crémation, il suffira de la laisser facultative. L'Église s'y oppose et ne s'appuie cependant sur aucun décret ecclésiastique. Nul texte en effet n'interdit l'incinération des corps, qui concorde au contraire avec le : et in pulverem reverteris des Livres saints. Elle obéit sans doute à la tradition de ses propres origines. Les premiers chrétiens furent des Juifs convertis par les apôtres et des Grecs convertis par saint Paul. Or les Grecs ne brûlaient les cadavres qu'en temps de peste ou après les batailles, et la vallée de Josaphat nous prouve que les Hébreux enterraient leurs morts. L'Église a respecté et consacré par l'usage les coutumes de ses premiers enfants, coutumes auxquelles ceux-ci devaient d'autant plus tenir qu'elles étaient en contradiction avec celles des Romains * , qui les ont sî durement persécutés; et puis saint Paul a dit que nos corps sont les membres de Jésus-Christ et les temples saints de l'Esprit de Dieu. Cela fait comprendre l'opposition de l'Église, comme les nécessités des investigations pour faits criminels expliquent celle de la magistrature. Ce serait cependant un mode de disparaître supérieur à
* Les Romains ue brûlaient ni les gens tués par la loudre, ni les entants morts avant la dentition ; ceux-ci étaient déposés dans le Hubgrundarium.
celui qui nous est imposé. Il vaut mieux s*en aller en fumée, être un peu de cendres, que de se désagréger lentement, de se vaporiser, de se saponifier et de « devenir un je ne sais quoi qui n'a plus de nom dans aucune langue », comme a dit Bossuet.
Puisque Tincinéralion est interdite, et que nos cimetières gorgés, trop étroits, mal situés, en contradiction flagrante avec la loi, sont devenus insuffisants, il faut courir au plus pressé et se débarrasser de nos morts, qui vont devenir un danger public, si Ton ne se hâte pas de leur créer Tample nécropole dont nous avons besoin. Si, au commencement du siècle, des moyens de transport et de locomotion imparfaits ont contraint Tadministration municipale à ouvrir les cimetières h la porte même de Paris, il n'en est plus ainsi actuellement: un chemin de fer fait dix lieues pendant qu'un corbillard franchit la di^^tance qui sépare la Madeleine de Saint-Ouen. En outre, Paris n'a pas de territoire ; il ne possède que lui-même; les terrains qui l'entourent sont, pour la plupart, couverts de maisons de campagne et ont une valeur excessive. C'est donc au loin et à l'aide d'un railway qu'il faut aller chercher notre cimetière futur. Cette idée a déjà été émise ; elle a fait du bruit en son temps ; M. Haussmann avait voulu la mettre à exécution, mais les modifications survenues dans le gouvernement l'empêchèrent de suivre son projet jusqu'au bout, et les administrateurs qui ont passé à la préfecture de la Seine ont été empêchés de la reprendre par suite des circonstances douloureuses que l'on sait. La résistance soulevée par la translation de nos cimetières fut excessive. Sur cette question, où il est si facile de faire de la sentimentalité, on cria au sacrilège, et, sous prétexte de respecter les morts, on s'inquiéta fort peu du salut des vivants. L'opposition saisit l'occasion avec empressement, et beaucoup de provinciaux