‹ Paris, ses organes, ses fonctions et sa vie dans la seconde moitie du XIXe siècle (volume 3)Chapitre 28 sur 70 · U POPULATION · texte numérisé non relu

U POPULATION

là qui porte un nom célèbre de la Révolution, a écrit sur un -album cette vérité frappante: « Les hommes se suivent et ne se ressemblent pas. »

Ce monde du négoce et de l'atelier, de la fabrique et des affaires, est passablement vaniteux, et cherche incessamment à s'élever au-dessus de sa condition ; les mots ont changé de valeur, et le sens, modifié au cours des générations qui se succèdent, finira par être méconnaissable. On semble rougir d'être ce que l'on est réellement, et Ton surcharge volontiers son étiquette. C'est la révolution de 1850 surtout qui, en donnant beaucoup d'importance à la bourgeoisie moyenne, a amené cette sorte d'hypertrophie du langage. Autrefois une boutique était une boutique, maintenant c'est un magasin ; le marchand est devenu un négociant, le comptoir un bureau, le garçon un commis, la pratique un client; tous les apothicaires sont aujourd'hui des pharmaciens, et, quoiqu'il n'existe pas une seule conciergerie particulière, il n'y a que des concierges, et l'on ne trouve plus un seul portier ; les perruquiers se sont haussés au rang de coiffeurs ; l'un d'eux a été plus loin, et son enseigne nous apprend qu'il est « artiste capillaire ». Défaut de surface, qu'il était bon de signaler, mais qui ne touche en rien aux qualités sérieuses de ce peuple ; il est naturellement emphatique ; lorsqu'il parle de lui ou de ses œuvres, il aime à se faire valoir. Sterne l'a constaté depuis longtemps ; qui ne se souvient du chapitre de la perruque dans le Voyage sentimental ?

11 n'y a pas sur terre une ville où Ton travaille plus qu'à Paris ; pendant que la population apparente remue sur les boulevards, s'agite dans les Champs-Elysées, emplit les théâtres et boit dans les cafés, les savants de toute sorte, les lettrés sérieux, les contre-maîtres enfermés dans le huis clos de leur solitude, se livrent au labeur sans fin ni trêve qui remplit leur existence.

300,000 badauds errant dans les rues font croire volontiers que loute la ville est dehors; si, comme aux jours de Lesage, Asmodée enlevait subitement le toit des maisons, on serait stupéfait de la quantité de travail que contient cette ville de plaisir.

C'est, par excellence, le pays de l'invention et du perfectionnement; chaque jour apporte sa découverte, et le monde en profite. Mais à côté des inventeurs qui font sa gloire, Paris est plein de gens qui cherchent le mouvement perpétuel et la quadrature du cercle ; nous avons des chimistes fort remarquables et qui ont fait parler d'eux, mais ils sont en bien petit nombre lorsqu'on les compare aux alchimistes qui poursuivent le grand œuvre et ne désespèrent pas de trouver la pierre philosophale. 11 ne peut en être autrement dans une ville très-peuplée, où chacun suit son idée sans se préoccuper de celle d'autrui ; dans les foules comme dans le désert, on est égoïste ; le voyageur ne marche que vers le point qu'il a enlrevu; les asiles d'aliénés, les hospices pour les indigents recueillent ceux qui sont tombés en route; mais quelques-uns arrivent « à côté », comme ils disent, et plus d'une découverte scientifique importante a été due, de nos jours, aux souffleurs qui rêvent la transmutation des métaux.

On dit et l'on répète : Paris est dur aux inventeurs, dur au pauvre, dur à l'ouvrier. Cela est faux. Paris, comme toute autre capitale, est surtout hospitalier pour les personnes qui ont de l'argent, cela est incontestable; mais en temps normal et à la condition de vouloir travailler^ on y peut vivre sans peine : il a des salaires pour tous les labeurs, il a des moyens d'existence pour toutes les bourses, et, malgré son indifférence, il est très-miséricordieux. Il est fort aveugle dans ses engouements, on peut en convenir; mais il a cela de commun avec les groupes très-nombreux où, naturellement, la

Page 1