‹ Paris, ses organes, ses fonctions et sa vie dans la seconde moitie du XIXe siècle (volume 3)Chapitre 29 sur 70 · LA POPULATION · texte numérisé non relu

LA POPULATION

médiocrifé domine. Lorsqu'une femme de chambre est si soltc qu'elle ne peut rester en condilion, elle entre dans un pelit théâtre, et pourvu qu'elle puisse, en dansant, lever la jambe au-dessus de sa télé, elle devient célèbre, cl peut-être riche. Il n'y a pas une grande ville au monde où de pareilles aberrations ne se produisent; c'est élre injusie que de les reprocher exclusivement à Paris. Ce n^esl pas ici seulement que* le général Tom Pouce a fait lorlune.

A part ces erreurs dont nulle portion du genre humain n'est excntpte, Paris est assez équitable dans ses appréciations; il accepte et paye les services de ceux qui concourent a satislaire ses besoins. S'il repousse les ouvriers, comme on l'en accuse, pourquoi donc s'y prôcipitcnl-ils de tous côtés? Est-il responsable des espérances folles, des ambitions désordonnées, dos il lu* sions exiravagantcs? Parce que Rachel ga^n^t 21)0,000 francs par an, esl-ce une raison pour que les élèves du Conservatoire soient millionnaires'/ Dans cette irritante question que les mau\ais instincts ont e.iVOiiiinée. on ne voit que la fortune du voisin vi jamais on ne considère l'intelligence qu'il a déployée, loselforls qu'il a renouvelés, lc& vertus qu'il a mises en œuvre pour l'acquérir. A regarder vers 1 Institut, vers la haute (inartie, >ers la grande industrie, vers les sommets de la hiérarchie adniini.^trative et militaire, je reconnais des hommes qui se sont forgés eux-mêmes; et qui sont nés le pied sur le dernier échelon.

Certes, celui qui gagne sa vie au jour le jour traverse parfois de rudes épreuves, et lorsque les chômages s'abattent sur les aleiiers, la situation de l'ouvrier est singulièremrnt douloureuse; il la partage, dans une ccriaine rue ure, avec tous, car lOiS ressentent le contre-coup des éséncnMits extérieurs; diminuiion delà fortune publique, diminution des fortunes particulières,

248 IV. PARIS lE^^

c'est lout un; et lorsque la fabrique se ferme sous le poids d'une crise générale, le rentier et le propriétaire voient leurs revenus diminuer dans de notables proportions. Dans un pays, le malheur appauvrit et la prospérité enrichit tout le monde. Mais en dehors de ces grands chômages accidentels, qui parfois ont Timprévu et les rigueurs d'une épidémie, les ouvriers n'ont-ils pas inventé pour eux-mêmes le chômage volontaire, dont les patrons ont à souffrir et qu'ils sont impuissants à combattre?

Dans les ateliers, la paye se fait ordinairement tous les quinze jours, le samedi ; la semaine qui suit est, en grande partie, perdue pour le travail, et beaucoup d'ouvriers prolongent « le^ lundi » jusqu'au jeudi et jusqu'au vendredi. Tout chôme alors : les fourneaux sont éteints, lej enclumes sont muettes, la besogne attend; à ce métier, le patron ne s'enrichit guère et l'ouvrier non plus, car la paye gâchée en mauvais plaisirs ne lui a servi qu'à contracter des dettes. C'est là le fait de la majeure partie ; ceux qui ont eu la sagesse d'agir autrement ont mis un petit magot de côté qui leur permet de vivre sans trouble. A voir impartialement le fond des choses, on reconnaît que le plus souvent l'ouvrier demande un gros salaire, non pas pour épargner et assurer In paix de sa vieillesse, mais pour s'amuser et se jeter à travers les jouissances brutales où l'homme se complaît. A ce besoin malsain suffisent à peine 180 cafés-concerts, 2<58 bals publics et prés de 25,000 débits de boisson, munis de 7,226 billards. Les boutiques des marchands de vin sont pleines à l'heure où l'on sort des ateliers et des chantiers ; elles sont pleines, le matin, à l'heure où l'on s'y rend. Il n'y a peut-être pas un ouvrier sur mille qui n'entre au cabaret avant de se mettre au travail, car il est de tradition, dans le peuple de Paris, qu'il faut « tuer le ver » ot qu'on le tno avec un

LA Population. 249

verre dé vin blanc : expression singulière et dont l'origine remonte au règne de François 1*'.

Au mois de juillet 1519, la femme d'un sieur La Vernade, maître des requêtes, trépassa subitement. On fit l'autopsie et Ton reconnut que la mort avait été causée par un ver qui lui avait percé le cœur. On app-liqua sur le ver un morceau de pain trempé dans du vin et immédiatement il mourut. « Par quoy il s'ensuyt qu'il est expédient de prendre du pain et du vin au matin, au moins en temps dangereux, de peur de prendre le ver^» Les fables ont la vie dure dans notre pays, çt celle-ci a enrichi plus d'un cabaretier.

En dehors des ouvriers que le chômage volontaire éloigne du travail, on peut dire qu'à Paris, tous les jours, 200,000 individus se lèvent, — quand ils se sont couchés, — fermement résolus à. ne rien faire et ne sachant comment ils vivront. Ils vivent cependant, et c'est le miracle ; on sait que les postes de police leur offrent souvent un abri et que « le dépôt » leur donne parfois à manger; mais nos sergents de ville ne sont pas assez nombreux pour arrêter, nos prisons ne sont pas assez amples pour contenir ces bataillons de la fainéantise, de la bohème, du vagabondage, qui errent en cherchant aventure et trouvent presque toujours à dîner d'un larcin après avoir déjeuné d'une aumône. Ceux-là nous avons eu occasion d'en parler * ; ce sont les scories de la civilisation ; en proie à urife incurable paresse, flottant entre le crime et la mendicité, ils traînent sur le pavé de Pa- )is, à moins qu'ils ne soient, selon leur sexe, à la maison de répression de Saint-Denis, au dépôt de Villers- Cotterets, à Saint-Lazare et même à Mazas. Beaucoup de ces êtres, moralement maladifs, appartiennent à la po-

* Journal d'un bourgeois de Paris sous le règne de François /", p. Si.

* Voir chap. xii, Les malfaiteurs; chap. xvii, La prostitution , t. 111; chap. XVIII, La vieiuticiié ; chap. xis, L'Assistance puOlifjnc, i. IV.

pulation normale de Paris, mais beaucoup aussi se détachent de cette population nomade qui vient tenter fortune ici et représcnle un chiffre très-considérable.

En moyenne, le nombre des étrangers et des provinciaux qui arrivent chaque jour à Paris est de 2,505. Cette proportion est généralement dépassée. Ainsi, dans Tannée 1872, qui fut une année médiocre où les affaires languissaient et pendant laquelle Paris n offrait aucun attrait spécial, le mouvement des garnis a été de 908,400 entrées^ Les garnisse divisent en Irois catégories distinctes, qui datent de loin, car on les retrouve indiquées dans un mémoire manuscrit de M. de Sar- Unes, et qui fournissent de curieux renseignements sur la population qu'ils accueillent.

204 reçoivent des gens riches et sont situés dans les beaux quartiers avoisinant le boulevard des Italiens et la rue de Rivoli ; 1,595, placés dans les rues occupées par le négoce, donnent l'hospilalité aux petits commerçants; enfin, les arrondissements annexés depuis 1860, les ruelles malsaines qu'on laisse encore subsister au cœur du vieux Paris, en renferment 7,951, qui donnent à loger aux ouvriers, aux domestiques sans place, aux vagabonds assez heureux pour avoir récolté trois ou quatre sous à la fm de leur journée. 3,512 garnis, oii Ton paye plus d*un franc par jouir, peuvent contenir 46,849 locataires; 6,456 où Ton paye moins d*un franc par jour, peuvent en abriter 92,050. Le relevé des registres d'inscription, que tout propriétaire est astreint à tenir, pnmve que la moyenne des locataires se modifie fort peu et accuse chaque jour un chiflre variable entre 136 el 137,000. Aux mêmes époques de r.innéc, la proportion est presque identique : présents aux gar-

* On appelle garni toute maison meiiMre où l'on reçoit Iransiloireinenl des local ai tes nomades : le- Grand- Hôtel est un garni aussi bien que la plus humble auberge des quartiers ezcfctUriques.

Page 1