‹ Paris, ses organes, ses fonctions et sa vie dans la seconde moitie du XIXe siècle (volume 3)Chapitre 3 sur 70 · II. — LES REGBTTB · texte numérisé non relu

II. — LES REGBTTB

Tout le monde est soumis à l'octroi. — Dérogation courtoise. — L'administration. — Les cinq divisions. — 310 postes. — La roulette. — Les voitures suspendues. — Rixes. — La loi du 29 mars 1832. — Jaugr«urs- mesureurs. — Recette.— Le pavé. — Le contrôle. — Les facteurs. — Les clefs. — Permis de. sortie. — Tolérance. — Les vigfts. — - Les rondes. — La patache. — Le marinier. — La marchandise d'eau.

— Les billets à ordre. — Le marché aux bestiaux. — Troupeaux.

Viande à la main.— Le crédit sous caution. — La tare. — Le vin. ~ Les entrepôts. — Bercy. — Entrepôt défectueux. — Surveillance illusoire. — Entrepôts fictifs. — Situation des industriels de la banlieue après l'annexion. — Procès.— Réduction de la taxe sur les combustibles. — Entrée provisoire ou franchise. — Surcroît de travail. — Les comptes sont brûlés en mai 1871. — Chaos à débrouiller. —Reconstitution des comptes détruits. — Nouveau système pour les entrepôts fictifs. — Conditions imposées aux entrepositaires. — Produit indirect des entrepôts fictifs. — Produit général de l'octroi en 1872. — Ce que rapporte une maison en construction. — Service actif. Mouvement aux barrières. — Le personnel. — Le neveu d'un maréchal de France. — Les préposés de l'octroi pendant le siège de Paris. — Collectes. — Caisse de retraite. — Justice administrative. — Le conseil de guerre.

Le principe d'égalité, sur lequel s'appuient nos institutions, ne fait point faute à Toctroi : tout le monde y est soumis. L'article 105 de Tordonnance royale du 9 décembre 1814, qui règle la matière, dit : « Nulle personne, quels que soient ses fonctions, ses dignités ou son emploi, ne pourra prétendre, sous aucun prétexte, à la franchise des droits d'octroi. » Il y a cependant une dérogation courtoise à la loi commune en faveur des membres du corps diplomatique, qui n'acquittent aucune taxe pour les boissons. C'est donc sur la population tout entière que s'exerce l'action de l'octroi, ce qui n'est point une mince affaire, car les objets imposés sont au nombre de 79. Comme la plupart de nos administrations françaises, il est divisé en deux VI. - 2

U FORTTÎKE DE PARIS.

parties distinctes, dont l'une représente la tète el l'autre le bras.

La première, qui est plus epécialement nommée la direction, avait son siège autrefois place de l'Hdtel-de- Ville, en face du palais où Paris tenait ses grandes assises municipales. Le bâtiment qu'elle occupait faisait pendant à celui où l'Assistance publique s'est réorganisée. Le 26 mai 1871 , on badigeonna les murs avec de l'huile de pétrole et l'on allCma. Mis sur le pavé et réduit à cherche^ un gite aïK environs du Luxembourg, l'octToi s'est installé dans une maison qui fait l'anglo de la rue de Tournon et de la rue Sainl-Sulpice '■. Les bureaux n'ont rien de curieux ; qui a vu un bureau adminislratifles a vus tous. C'est de là que partent les ordres de service, et c'est là qu'arrivent les rapports envoyés par les employés supérieurs, les chefs de poste el les services ambulants; le mouvement est perpétuel, le va-et-vient ne s'arrête pas. De même que la Banque de France peut à chaque minute dire ce qu'elle a dans ses caisses en métal, en billets, à l'escompte, en dépAt, de même l'octroi sait combien il vient d'entrer à Paris d'Iieclolilres de vin, de bouteilles d'eau-de-vie, de bœufs sur pied, de bottes de paille, de pâtés, d'œufs ou de pierres de taille, 11 n'a pas de caisse chez lui, il ne garde que l'argent strictement nécessaire aux besoins journaliers. Au matin, les voitures de la Banque font leur tournée aus barrières et ramassent les sommes encaissées la veille. La direction centralise les paperasses, les contrôle, examine si ses ordres ont été exécutés, prend toute décision qu'elle croit utile, et donne l'imniikion à la machine entière; elle pense, réiléchit et gir les instruments de sa volonté, qui sont les s du service actif.

Imini&lration de l'octroi a repris possession, la IS juin iSIS. de jen cher-lieu, place de l 'H Al el -de- Ville, »• y.

Le Paris de Toctroi est distribué en cinq 'divisions,' une pour chacun des quatre points cardinaux, la cinquième pour l'intérieur, qui comprend la Seine depuis le pont Napoléon jusqu^au viaduc d*Auteuil ; ces cinq divisions sont gardées par 510 postes, occupés au point de vue de la surveillance et de la perception, et où le service dure réglementairement pendant vingt-quatre heures ; plus de 2,000 agents sont chaque jour sur pied pour remplir leur mission.

C'est aux barrières qu'il faut aller d'abord pour prendre sur le fait le mécanisme de l'octroi. De chaque côté de la grille qui clôt la route ouverte au milieu du massif des fortifications s'élève une construction en pierre de taille, basse, trapue et couverte d'un toit abaissé : c'est le bureau, en terme technique la roulette. La maison a beau être en fort appareil et appuyée sur des fondations profondes, elle a gardé le nom d'autrefois lorsque les commis de la ferme générale se tenaient, aux portes de Paris, dans des baraques de bois peintes en rouge, montées sur roues, que Ion transportait facilement d'un point à un autre, que Ton fermait le soir à l'aide de volets mobiles, que protégeait la présence d'un factionnaire et qui semblent avoir servi de modèle aux cahutes étroites dont les marchands de vin font encore usage à l'entrepôt du quai Saint-Bernard. L'une do ces roulettes renferme les chambres séparées où le contrôleur et le receveur font leurs écritures : c'est la roulette administrative; devant lautre, un râtelier où sont suspendues des sondes et d^s jauges indique assez qu'elle sert de corps de garde aux préposés du service actif.

Tout individu qui franchit la barrière peut être interrogé ; toute voilure, calèche ou camion doit être visité. Autrefois les voitures suspendues, dites voitures de maître, n'étaient point soumises aux investigations

de Toctrôi ; il naissait de là un abus fort préjudiciable à la ville. On peut admettre que les maîtres se soient fait quelque scrupule d'échapper par la fraude aux taxes municipales ; mais les domestiques remplissaient volontiers les coffres de denrées prohibées. D'un autre côté, s'il était interdit aux préposés de visiter ces voitures, il leur était prescrit de les saisir lorsqu'elles faisaient la fraude. Quand les commis avaient acquis la certitude qu'une voiture servait habituellement à l'introduction d'objets taxés, ils se jetaient donc à la tête du cheval et tâchaient de l'arrêter malgré les coups de fouet que le cocher ne se faisait pas faute de leur cingler à travers le visage ; parfois ils étaient renversés et les roues leur passaient sur le corps. Pour éviter si mauvaise aventure, ils tenaient leur couteau ouvert à la main et coupaient les rênes afin de maîtriser plus facilement l'élan du cheval. La loi du 29 mars 1832 mit fin à ces collisions déplorables en prescrivant que toute voiture, quelle qu'elle fut, serait visitée aux barrières, La visite n'est pas longue : une interrogation, un coup d'œil, et c'est tout.

Il n'en est pas de même lorsqu'une charrette, un ha* quet, un fardier, un camion chargé d'objets soumis aux droits veut entrer dans Paris. Le conducteur se rend d'abord à la roulette administrative, et, s'adressant aux employés du contrôle qui sont lesjaugeurs-mesureurs, il fait la déclaration de son chargement, bois, vin, alcool, plâtre, viande, ardoises ou vitres, peu importe. Les employésvont sur place jauger ou mesurer ; leur déclaration est inscrite sur un registre et reportée sur un bulletin qui est remis au charretier. Celui-ci traverse le vestibule et donne le bulletin à un des écrivains de la recette qui fait le compte de la somme exigée par les taxes municipales, par les impôts 'généraux, par les centimes additionnels; le total est écrit sur un registre; l'introduc-

teur paye, et, en échange de la somme exigée, est muni d'un reçu qui lui sert de décharge.

Ce reçu, il le garde, mais il doit remettre au brigadier commandant la roulette active le bulletin libellé par l'agent du contrôle. Le brigadier désigne alors deux préposés, deux hommes du pave\ comme on les nomme, pour visiter la voiture et vérifier le chargement. Si la déclaration est reconnue exacte, le chemin est libre; si elle est soupçonnée d'être vicieuse, la voiture est déchargée, les sacs, ou les ardoises, ou les vitres, sont comptés, la viande est pesée, le bois est mesuré, et parfois il y a lieu à procès- verbal. Si la voiture contient des tonneaux devin, chaque tonneau reçoit un coup de foret et l'un des préposés goûte le liquide afin de voir s'il ne contient pas plus d'alcool que de raison ; si l'on a affaire à des trois-six, on les pèse à l'alcoomètre de Gay-Lussac. Les opérations de visite sont terminées, la lourde voiture s'ébranle et franchit la barrière. Alors le brigadier jette le bulletin des jaugeurs dans une boîte de fer fermée à clef qui est accrochée à la muraille extérieure de la roulette. Donc la jauge reçoit la déclaration; la recette encaisse la somme due; le pavé vérifie la matière. C'est là un excellent contrôle ; mais il ne suffît pas. •

Toutes précautions «ont prises cependant; les employés de la déclaration et ceux de la recette sont dans des pièces séparées; ils ne se communiquent point leurs écritures, qui doivent concorder ; deux préposés, désignés au hasard par le brigadier, examinent le chargement, le brigadier lui-même y donne le coup d'œil rapide et sûr d'un homme qui, comme on le dit vulgairement, a le compas dans l'œil ; mais, toutes les fois qu'il est question de la fortune publique, on ne saurait s'entourer de trop de garanties. Celle que l'administration de l'octroi a imaginée pour déjouer toute tentative

de fraude de la part de ses employés est vraiment ingénieuse.

Chaque matin^ douze facteurs font le tour de toutes les barrières et de tous les postes. Ils ouvrent la boîte de fer où nous avons vu jeter le bulletin de déclaration, boite dont eux seuls ont la clef; ils doivent réunir et attacher d'une corde les papiers qu'ils y trouvent, et les renfermer immédiatement dans le sac dont ils sont porteurs. La clef de ce sac est entre les mains du brigadierchef de poste; de plus la boite est ùxèe à l'extérieur du bureau, par conséquent sur la voie publique; le transbordement des bulletins se fait donc sous les yeux mêmes des employés du pavé, et exige le concours de deux hommes, dont chacun est chargé d une responsabilité spéciale. Les sacs fermés sont transportés au siège de Tadministration. Chaque jour, le contrôle envoie à la direction une feuille de service relatant les opérations faites la veille: c'est le corapte-matiére ; chaque jour aussi la recette expédie le détail des sommes qu'elle a perçues : c'est le compte-finances. Tout article, faut-il le dire ? est muni d'un numéro d'ordre, qu'il soit au petit comptant ou au grand comptante 11 suffît donc de comparer les états du contrôle, ceux de la recelte et les bulletins, pour s'assurer que les opérations ont été irréprochables.

Lorsque la marchandise n'est pas deslinée à Paris, qu'elle ne fait que traverser, si, par exemple, elle vient de Vincennes pour être conduite à Saint-Gloud, le conducteur de la voiture fait sa déclaration à la barrière du Trône, acquitte la taxe et part avec un permis de sortie; arrivé à la porte d'Auteuil, il fait vérifier son chargement et rentre dans les droits qu'il a payés, s'ils ne sont pas trop élevés; si, au contraire, ceux-ci dépassent une

* On appelle le petit comptant les recelles qui, ne déplissant 1 franc n'exigent pas l'emploi du timbre d'acquit.

certaine somme, 50 francs par exemple, il sera obligée d'aller les reprendre à la barrière du Trône, où il les a déposés. Ce genre d'opérations est très-fréquent, et entre pour près d'un tiers dans le total des actes de l'octroi. Malgré la rigidité des prescriptions fiscales, il y a une tolérance qui est fort utile aux pauvres gens et ne fait pas grand mal à nos finances. Il est d'usage qu'on permette aux particuliers d'entrer en franchise quelques denrétsqui peuvent être considérées comme objets de consommation personnelle, à la condition toutefois que ce soit dans des proportions très-restreintes; l'alcool seul ne profite. point de ce bénéfice. On ne tient pas note de ces entrées tolérées ; cependant on a voulu se rendre compte du préjudice qu'elles pouvaient porter à la ville, et un jour on en a fait le relevé. Le 19 mai 1875,

I on a constaté aux barrières et aux gares de Paris que

l'on avait introduit 10 hectolitres 94 de vin, 14 lilres de vinaigre, 13 litres 1/2 de bière, 41 litres 1/2 d'huile, 74 kilogrammes 1/2 de viande, 24 kilogrammes 1/2 de beurre, 112 kilogrammes 1/2 d'œufs, 10 stères de co- Irets, 15 hectolitres 45 de charbon de bois, et 162 kilogrammes de houille. En admettant que ce soit là une introduction normale, et qu'elle se reproduise tous les

l jours, au bout de l'ynnée elle coûterait à la caisse municipale la somme de 100,457 francs. Ce sont les miettes de la table, et la bonne ville de Paris fait bien de les

laisser ramasser.

Les préposés du service actif n'ont pas seulement à

garder tous les points par où l'on peut pénétrer dans

Paris, ils ont aussi à surveiller l'enceinte des fortifica-

t tiens. Dès que la nuit tombe, on place des vigies à cer-

tains endroits déterminés, et l'on envoie des sentinelles ambulantes, qui parcourent la route militaire, montent

> sur les talus et tâchent d'empêcher toute fraude de se

commettre. Pour ces expéditions nocturnes, les hommes

rfM pave sont toujours armés d'un sabre assez inoffensif et dont, hâtons-nous de le dire, ils n'ont jamais à faire usage. Des différents postes qu'ils occupent, on les dirige de façon à être rencontrés par les rondes de la roulette voisine, afin qu'ils puissent se prêter main-forte en cas de besoin; à chaque bureau d'octroi devant lequel ils passent, ils doivent entrer et signer sur un registre ; en regard de leur nom, le brigadier inscrit l'heure exacte. Ces noms et l'indication du moment précis sont transmis sur les feuilles de service quotidiennes expédiées par chaque poste à la direction, qui, en les comparant les unes aux autres, reconnaît si la tournée a été faite dans un laps de temps convenable.

On n'a que bien peu de contraventions à relever; l'employé de l'octroi est, en général, très-soumis, trèsrégulier; sa situation n'est pas mauvaise, et il y tient. Au premier signe de son brigadier, il boucle le ceinturon de son sabre; s'il fait froid ou s'il pleut, il revêt une sorte de longue capote en très-mauvais drap que l'on nomme une criméenne; il jette peut-être un regard d'envie sur ses camarades assis autour du poêle, mais il part sans murmurer et commence sa ronde. Lentement, comme un homme accoutumé à celte besogne mélancolique, il va le long des remparts, marchant dans la zone d'ombre qui le dissimule, s'arrêtant parfois à un angle, afin d'embrasser du regard toute l'étendue de la route, sifflottant entre ses dents et échangeant un bonsoir, rien de nouveau? avec la sentinelle qu'il rencontre. 11 est entré dans tous les postes ouverts sur son parcours, il revient à sa roulette, fait son rapport en deux mots, se couche sur son petit lit de camp et s'endort jusqu'à ce qu'on le réveille pour aller visiter les voilures maraîchères qui commencent à défiler vers les Halles.

A l'octroi de rivière, les vigies sont de véritables factionnaires : en amont de la Seine, au delà du pont Na-

poléon, où les mouches ont leur gare, une forte patache est amarrée près du quai de la rive droite. Elle est la gardienne du fleuve, qu'elle fait surveiller, quand la nuit vient, par trois vigies ; Tune est placée à Tarrière même de ce poste aquatique, la seconde est sur la rive droite, la troisième sur la rive gauche. Pour s'avertir e\ prouver qu'ils ne dorment pas, les préposés appellent les heures, les demies, et doivent se répondre; cela rappelle le cri des matelots en mer : bon quart, bâbord ! — bon quarts tribord !— PaT un ciel bnimeux noyant le vague scintillement des becs de gaz, à travers le clapotement de l'eau et les bourrasques de vent engouffrées sous les arches du pont, on éprouve une impression assez lugubre lorsqu'on entend ces voix invisibles pousser une sorte de plainte prolongée et traînante, — demiheure ! — qui affirme leur vigilance.

A la patache, on ne fait qu'une vérification sommaire; un bateau, — fruits, bois ou charbon, — se présente ; deux préposés montent en canot et vont le reconnaître, iis acceptent là déclaration, en donnent bulletin : elle sera constatée au point de débarquement ou les opérations régulières auront lieu. Pour conduire son canot, la patache a un marinier qui mérite d'être présenté au lecteur : c'est un gars solide et bien râblu, des épaules d'Atlas, un bras d'Hercule, un visage d'une extrême douceur ; il est jeune et porte allègrement la vareuse du marin. 11 passe son temps à repécher les noyés; il a lant de médailles d'argent, tant de médailles d'or, que, ne sachant plus que lui offrir pour récompenser sa belle conduite au combat de Buzenval, on lui a donné la croix de la Légion dlionneur, et l'on a bien fait. La patache est très-fière de son marinier, et elle n'est pas éloignée de croire que c'est elle-même que l'on a décorée*.

* Ce marinier, né le 24 août 1856, entré au service de l'octroi le 20 janvier 1863, se nomme Louis-Philibert Michel.

La marchandise d'eau, comme disaient nos pères au temps où Lutèce commençait à devenir Paris, jouit, pour les bois et les charbons, d'un privilège que n*ont point les articles passant aux barrières, et qui sont considérés comme objets de consommation ou d'utilisation immédiate. On admet que les bois et les charbons ne doivent acquitter les droits dont ils sont frappés qu'au bout d'un temps moyen calculé de façon que la vente soit effectuée. Les opérations de contrôle ne diffèrent pas de celles dont j'ai parlé ; seulement, au lieu de payer à la recette la somme qui est due, le négociant prend livraison de la marchandise en échange d'un billet à ordre, à six mois, portant deux avals de garantie. Pendant les six mois stipulés, le billet dort dans les caisses de l'octroi, qui fait directement loucher à l'échéance. La rivière et son affluent, le canal "Saint-Martin, entrent pour une part imposante dans les revenus de la ville ; en 1872, elle lui a rapporté 8,775,587 francs; à sa façon, la Seine est un Pactole.

Le marché aux bestiaux^e La Villette *^ qui a définitivement pris la place des marchés de Sceaux et de Poissy, n'exige qu'une surveillance attentive, car depuis le 1" janvier 1847 le droit fixe par tête de bétail a été converti en une taxe sur la viande provenant des animaux qui sortent des abattoirs. Si l'on n'y fait point d'opérations directes, on n'en est pas moins fort occupé, car il faut compter les longs troupeaux destinés à notre nourriture, et qu'on force à défiler lentement par les méandres d'un chemin serti de barrières en bois. Le beuglement des bœufs, le bêlement des moutons, le grognement suraigu des porcs, les abois des chiens de berger, font un charivari d'enfer, et les pauvres employés ont souvent bien de la peine à ne point perdre le

* Voir ch'ap. vu, t. 11.

fil de leur numération. Des chiffres montreront sur quelle masse énorme de bestiaux leur sagacité doit s'exercer.

En 1872, les cilles du marché de La Vitlette ont été franchies par 460,414 bœufs, 47,986 vaches, 160,455 veaux, 4,556,008 moutons, 154,800 porcs; au total 1,879,663 animaux. On les a comptés un à un lorsqu'ils ont pénétré dans les vastes préaux, on les a comptés lorsqu'ils sont sortis des étables municipales pour être conduits à l'abattoir central, qui communique maintenant avec le marché par un pont jeté sur le canal. Mis à mort, dépecés, parés, prêts à être vendus au détail sur les étaux, ces deux millions d'animaux ont produit 95,808,050 kilogrammes.de viande et 16,228,509 kilo* grammes d'abats de veau, de viande, de graisse et d'iïîsues de porc. Les droits sont en proportion de cette gigantesque consommation; les abattoirs ont, en 1872,' rapporté à l'octroi la somme de 10,769,228 francs. Estce donc là tout ce que Paris absorbe annuellement de nourriture animale? Non pas: il faut y ajouter la viande, les abats, les issues, la charcuterie, importés directe^ ment de l'extérieur, et acquittant les droits d'entrée soit aux. barrières, soit aux pavillons des Halles; ce genre d'introduction, qu'on appelle la viande à la main, a été représenté en 1872 par 25,229,048 kilogr. 1/2, qui ont produit 5,082,855 francs.

La perception à la sortie des abattoirs est spéciale ; elle n'a lieu que tous les huit jours, le samedi; comme aux marchands de bois, on donne aux bouchers le temps d'écouler leur lïiarchandise avant d'en réclamer la taxe : cela se nomme le crédit sous caution. Les voitures qui font le service des abattoirs aux étaux sont tiirées, c'est-à-dire qu'elles ont été pesées; le poids exact inscrit sur un registre est reproduit en lettres peintes à une place très-apparente du véhicule. Dès

lors le mécanisme est fort simple : la voiture chargée passe sur une bascule, la différence entre la tare constatée et le poids actuel est égale à la quantité de viande exportée des abattoirs. Quelquefois il y a discussion •entre les préposés et les bouchers; le chargement est alors versé sur une balance surveillée par les agents du poids public : c'est un instrument précis, dont les décisions ont force de loi.

La viande de toute espèce est donc un des bons produits de Toctroi; mais sa ressource par excellence est le vin, qui, en 1872, a donné 45,078,185 francs à la ville de Paris, car on y a entré et consommé 3,900,527 hectolitres de toutes provenances, venus en cercles et en bouteilles*. Aussi les entrepôts sont surveillés avec un soin jaloux: c'est le trésor; sous forme de préposés, des dragons le gardent jour et nuit*. Celui du quai Saint-Bernard est disposé de telle sorte que la fraude y est presque impossible; l'isolement, des grilles, de hautes murailles le défendent; il n'y a que trois portes battantes : l'une, Ventrée , par où l'on introduit a la marchandise », — l'autre, la porte de Paris, qui donne issue aux tonneaux destinés à notre ville, — la troisième, Yextérieure, par où sortent les vins réservés à être expédiés en province.

Là tout est combiné pour faciliter le travail des employés. Je n'en dirai pas autant de l'entrepôt ouvert, — c'est le vrai mot, — à Bercy depuis le 1" janvier 1870. On l'eût imaginé pour rendre le contrôle illusoire et pour inviter aux fraudes impunies, on n'aurait pas mieux réussi. C'est l'ancien village tout entier, depuis le pont qui s'élève au bout du quai de la Râpée jusqu'au pont Napoléon; onze rues s'ouvrent sur la rue de Bercy,

* le vin en louteiUei n'entre dans le total que pour la proportion minime de 18»570 lieclolilrei.

* Voiruhnp. vu, t. II.

us REOEHES. 29

neurdeboucheiitsiirleport.il faut fixer les yeux sur toutes ces issues; Biais les maisons ne sont séparées que par des murs mitoyens, et il suffit de deux coups de pioche pour les mettre en communication; c*est en réalité une suite de cours qui forment une série de petits entrepôts distincts, mais ce n*est point un entrepôt. Dans une de ces rues, la plus importante peut-être, car elle abrite des caves nombreuses et bien fournies, un restaur^Mit a une porte toujours ouverte, servitude que l'on est obligé de subir et que l'on neutralise autant que possible en mettant un préposé de planton devant cette issue, par laquelle il est si commode d'établir un va-et-vient de bouteilles pleines. 11 serait teoips de remédier à cela; la somme que l'on emploierait à instal* 1er un entrepôt réel et sérieux sur ces terrains morcelés par des propriétés particulières ne serait point un pla* cernent désavantageux, tant s'en faut; elle rendrait de gros intérêts en mettant fin à des fraudes trop tentantes pour n'être pas inévitables.

J'en aurais fini avec les diverses opérations de l'octroi, si depuis le i*' janvier 1860 on n'avait autorisé, dans l'intérieur de Paris, ce que l'on nomme adminis- Irativement les entrepôts fictifs ou les entrepôts à domicile. Lorsque le décret d'annexion eut rattaché la banlieue à la ville mère, on se trouva en présence d'une difficulté grave qui fut libéralement résolue. Beaucoup d'industriels, ayant une partie de leurs débouchés et de leurs intérêts à Paris et voulant éviter de payer les taxes d'entrée dont les matériaux qu'ils employaient sont chargés, s'étaient fixés entre le mur d'enceinte et les fortifications ; l'annexion, les reliant à la ville, les mettait sous le droit commun et abolissait, à leur grand préjudice, la franchise sur laquelle ils avaient eu droit de compter.

Il y avait là des situations acquises respectables, de

plus un intérêt majeur pour la population ouvrière, enfin une considération de premier ordre dont il convenait de tenir compte. Si vaste, si absorbant que soit. Je marché de Paris, il ne suffit pas à TécouUment des objets fabriqués dans les usines dont je parle; Texpédîtion en province et à l'étranger entrait pour une part très-notable dans leurs opérations régulières. Il était donc juste, pour ne pas les déplacer, pour compenser la réexportation des matières fabriquées à Taide des matières premières taxées, d'autoriser les commerçants en gros et les usiniers de la zone suburbaine à introduire les quantités de houille et de matériaux dont ils avaient besoin pour continuer à exercer leur industrie. C'est ce que l'on a fait.

La loi du 10 juin 1859 et le décret d'administration publique rendu le 19 décembre de la même année ont déterminé dans quelles conditions l'octroi agirait à l'égard de ces divers industriels : les négociants en gros des communes annexées jouiront pendant dix ans, à compter du 1®'" janvier 1860, de la faculté d'entrer en franchise les articles qui leur sont nécessaires et d'installer un entrepôt à leur domicile; ces articles acquittent les droits fixés, s'ils sont introduits dans Paris; ils ne les acquittent pas, s'ils sont dirigés vers la province ou l'étranger. Les usiniers des mêmes communes sont affranchis pendant sept années des droits de Paris sur la houille servant aux usages industriels et sur les matières premières employées à la fabrication de leurs produits. C'étaient là de très-précieux privilèges ; la loi prévoit qu'ils pourront être continués, mais sous la réserve expresse que, dans ce cas, ils seront étendus à tout Paris.

Les choses marchèrent régulièrement ainsi jusqu'en 1867; à cette époque les usiniers élevèrent la prétention d'être assimilés aux commerçants en gros et de

jouir, pendant trois ans encore, de l'immunité qui leur avait été concédée. Un procès s'ensuivit qui fut gagné haut la main par l'administration de l'octroi. La ville, ayant fait ainsi juridiquement constater son bon droit, se montra généreuse : une délibération du conseil municipal, en date du 20 décembre 1867, accorda, à titre courtois, aux usiniers une réduction d'environ moitié sur les taxes dont les combustibles étaient frappés. On attendait une loi promise et destinée à mettre fin à un provisoire qui créait une situation irrégulière ; mais des difficultés soulevées par les usiniers eux-mêmes la firent ajourner, et celte question très-délicate, propre à faire naître des discussions fréquentes, fut réglée par un arrêté préfectoral du 3 février i870.

L'entrée en franchise du combustible et des matières premières était accordée aux usiniers. C'était imposer un surcroit de travail excessif à l'octroi, qui l'accepta sans se plaindre. En effet, il fallait, pour sauvegarder les intérêts financiers de la ville, constater l'entrée de la houille et des matériaux ; constater dans quelle proportion le combustible avait servi à la fabrication d'objets réservés à l'importation, dans Paris et à l'exportation en province ; taxer les uns, affranchir les autres, surveiller sans méfiance, reconnaître les matières premières dans les matières modifiées, et apprécier presque scientifiquement le rapport qui existe entre le combustible employé et la quantité de produits obtenue. L'octroi vint à bout de résoudre ces différents problèmes, mais on ne peut imaginer à quel labeur il fut soumis pour tenir avec une régularité irréprochable une telle masse de comptes minutieux, compliqués et nominatifs, dont chacun pouvait donner lieu à une contestalion.

Ces comptes qui étaient une fortune, car ils faisaient foi et prouvaient quelle somme les personnes jouissant

32 LA FORTUNE DE PAïaS.

de la faculté d'entrepôt fictif devaient à la ville, furent détruits dans les incendies du mois de mai 1871. Les bureaux administratifs de l'octroi, THôtel de Ville, le ministère des finances ayant été brûlés, nulle trace ne subsistait; on se trouvait en face du chaos, on sut le débrouiller. Plusieurs grands fabricants dont l'octroi était créancier vinrent eux-mêmes offrir le payement immédiat de leurs dettes; d'autres, comme Ton dit, se firent un peu tirer Toreille; quelques-uns, spéculant sur Tanéantissement de tous les registres de l'administration centrale, osèrent-ils répondre : Je ne vous dois rien, car rien n'est écrit! je ne me permettrais pas de l'affirmer; j'ai cependant entendu raconter quelques histoires de cette nature, mais ma mémoire infidèle n'en a point conservé le détail. 11 fallaiti coûte que coûte, rétablir ces comptes; une délibération du conseil municipal, des 30 mars et 25 juillet 1872, donna une base positive au travail de reconstitution; il fu admis que l'on aurait égard aux événements qui avaient si lourdement pesé sur l'industrie parisienne pendant les années 1870 et 1871, et que Ton ne réclamerait aux usiniers que douze mois d'arriéré au lieu de vingtquatre.

L'octroi se mit à l'œuvre ; c'était une besogne spéciale qui exigeait des connaissances appropriées, on ne put donc pas s'adjoindre d'employés supplémentaires ; de plus les opérations de chaque jour, — ce que l'on nomme le courant, — ne pouvaient pas chômer ; tout le monde s'y consacra avec un zèle admirable ; jour et nuit on fut au devoir, et, je le dis à la louange de l'octroi, nul ne fit défaut à la tâche imposée. Tous les Registres — ils sont au nombre de 55 dans chaque roulette — de tous les postes de Paris qui, eux du moins, n'avaient point été détruits, furent dépouillés * ; on y

« 35 X 3l0ssl0,850 ; ce chil'ffe prouve l'énorniité du travail accompU.

releva les entrées quotidiennes inscrites au nom des entrepositaires depuis le !«'' janvier 1870 jusqu'au 17 mars 1871 ; oh refit ainsi bribe à bribe, bulletin par bulletin, toute cette comptabilité que les flammes de la Commune avaient dévorée. Chaque compte nominatif fut reconstitué, fut' collationné avec les livres de Tindustriel auquel il appartenait, fut reconnu exact, au grand étonneméht de quelques-uns, et devint preuve irrécusable des créances de la ville. Or ces comptes réunis produisaient, en chiffres ronds, une somme de 7,500,000 francs, sur laquelle plus de sept millions sont encaissés aujourd'hui ; 400,000 francs seront rentrés avant peu, et de cette créance, qui paraissait si douteuse que Ton aurait pu la croire compromise à jamais, il résultera peut-être une perte de 100,000 francs sur le payement desquels on semble ne pas conserver une espérance bien- tenace. C'est là un tour de force qui fait le plus grand honneur à l'administration de l'octroi, car on n'a pu l'obtenir qu'en déployant une énergie, une sagacité et un dévouement sans pareils.

Le système qui a prévalu pour les gros commerçants et les usiniers depuis le 1®"^ janvier 1860 a pris fin aujourd'hui ; un décret du 10 janvier 1875 a résolu la question en établissant un mode de compensation et d'abonnement fixe, variant de 20Ô à 500 francs, qui fonctionne depuis le 21 août 1873. L'expérience prolongée peut seule permettre de porter un jugement sérieux en semblable matière : nous devons donc nous abstenir de toute appréciation ; mais dès à présent on peut dire que l'octroi n'aura pas à y gagner. On a eu pour but de protéger l'industrie parisienne si cruellement éprouvée depuis quelque temps, et l'on n'a pas eu tort.

N'est pas admis qui veut aux bénéfices de l'entrepôt à domicile ; il faut offrir quelque surface, et n'être VI. 3

J4 LA COKTUaE DE l'AHIS.

point le premier venu. L'administration de l'octroi a sagement imposé des conditions qui mettent sa responsabilité à l'abri. Elle a fixé un minimum pour l'inlroduclion des combustibles et des matières à fabriquer ; en outre, le minimum de la réexportation doit élre des deux cinquièmes ; grâce à cea dispositions très-concîlianles, 1,313 chefs d'élablissements n'ont pas été forcés d'aller chercher fortune ailleurs. Par celte tolérance, l'ortroi profite de la présence des ouvriers et des chcvauK que l'organisation des enlrcpôls fictifs permet de maintenir à Paris. Un trèa-intéressan) calcul a été fait à cet égard. En divisant le total de la population de Paris par le produit de l'octroi, on voit que chaque hahitanl paye dans l'espace d'une année la somme de 57 fr. 29 cent. Or les 1,315 usiniers entreposilaires ,003 employés, ouvriers ou un groupe de 65,516 indiviu) par ce fait acquittent chanrées alimentaires. Maïs ce essous de la réalité : en effet, ourgeoise à Paris est de quaamille ouvrière est de trois ; iroportion, nous arrivons au s, dont l'apport direct à l'oci9 cenl., auxquels il convient ent-, représentant les taxes Je 2,895 chevaux qui font le 3st donc 11 millions 1/2 que indireclement à l'octroi.

; j'ai rapidement énumérées ble, car en 1872 l'octroi a :s, qui ont chacun exigé un de la recelte ; la perception 39,848 fr. 45 cent., dont ir le Trésor ; le reste a servi

aux besoins de la ville. L'octroi rapporte d'autant plus que la prospérité de la cité est plus grande ; il n'est pas nécessaire dans ce cas de forcer les taxes et de surcharger les denrées ; l'argent vient de lui-même et n*exige pas qu'on aille le chercher.

Le fait seul du temps d'arrêt que subissent les améliorations de Paris est très-préjudiciable à nos finances : avant qu'un locataire ait pu prendre possession d'un appartement dans une maison nouvellement construite, celle-ci a déjà rapporté 5 pour 100 de sa valeur à l'octroi (exactement 4,915 fr. 22 cent, pour une bâtisse de 100,000 francs). Ceci est à considérer, et la ville, dans l'intérêt même de ses propres ressources, fera peut-être bien de reprendre quelques-uns des travaux interrompus depuis les premiers mois de 1870. On s'est plaiut jadis que l'on en faisait trop, on se plaint aujourd'hui que l'on n'en fait plus du tout ; entre ces deux extrêmes, il me semble que l'on pourrait déterminer une moyenne raisonnable ^

L'épithète d'actif appliquée au personnel le plus nombreux de l'octroi est très-méritée, car l'action y est incessante. On ne se doute guère de la quantité extraordinaire de voitures de toute sorte qui, passant aux barrières, nécessitent son intervention. Pour satisfaire la curiosité du lecteur, j'ai fait relever le nombre des voilures, des trains de chemins de fer, des bateaux soumis à la visite des préposés, qui ont pénétré à Paris, du 6 au 7 janvier 1874, pendant l'espace de vingt-quatre heures ; 468 trains sont entrés en gare, 128 bateaux ont eu affaire aux employés de la patache, 5,989 voitures ont exigé des formalités de sortie, et 52,554 voitures entrant se sont arrêtées devant les roulettes ; 38,949 voitures en une seule journée.

* Voir PUettijutUfiçalive», 3^

Ce personnel est bon ; il est gêmM\aleraent trié avec soin parmi les sous-officiers de l'armée ; aussi, façonné dès longtemps à la discipline, il ne laisse rien à désirer sous ce rapport. Quelques déclassés*sont venus échouer à la roulette des barrières et, la sonde à la main, ont recommencé un nouvel apprentissage de la vie. J'ai vu là 4es étudiants pour qui les examens n'avaient pas été miséricordieux, des clercs d'huissier qui ne trouvaient point de charme au .papier timbré. Sous l'uniforme vert, ils n'ont point mauvaise tournure ; et, comme dans l'administration tout grade, toute situation même, est accessible à ceux qui montrent du bon vouloir et font preuve d'intelligence, ils pourront arriver aux premiers postes, si la chance ne leur est pas trop contraire. On a gardé souvenir, parmi les hommes du pavé, 4'un préposé de troisième classe qui fit parler de lui jadis. Il était neveu d'un maréchal de France, et, de fredaine en fredaine, il était arrivé à bout de voie ; l'octroi le ramassa, eut pour lui des indulgences de grand'mère, et fmit cependant par s'en séparer, car le mauvais exemple devenait contagieux. Il dégustait le vin jusqu'à la lie, et, sous prétexte de mieux compter les œufs frais, il les mettait dans ses poches ; il quittait la rouletle pour aller surveiller les fraudeurs dans les bals des barrières, et, afin d'être moins reconnu par eux, il s'habillait en polichinelle quand venait le carnaval. Malgré le très-beau nom qu'il portait, on le pria d'aller jauger ailleurs ; il se le tint pour dit, traversa les mers comme matelot, et entra en qualité de garçon chez un ancien élève de l'École polytechnique qui s'était fait épicier en Californie.

Pendant la guerre, les employés de l'octroi n'ont point failli au devoir ; il n'y a pas eu besoin de contrainte ; les volontaires seuls ont formé le 226® bataillon, qui a fourni trois compagnies de marche; ils se

lES RECETTES. 37

sont bravement battus ; les Allemands placés aux avantpostes de la Marne en ont su quelque chose. Tous n'avaient pas repris le fusil et n'étaient point au combat ; les barrières étaient plus que fermées, qui ne le sait? mais leur concours n'en était pas moins indispensable, car il fallait surveiller les quatre-vingt-cinq entrepôts où l'on avait entassé des ajpprovisionnements qui ont prolongé la défense sans la rendre plus efficace, et les trente-six usines particulières où Ton faisait la mouture des grains. Leur dévouement a été exemplaire, nulle fatigue ne les a rebulés ; le ministre de Tagriculture et du commerce a écrit plusieurs fois au directeur de Toclroi pour le féliciter du personnel qu'il avait mis à sa disposition. Ces braves gens ont Je cœur bon et compatissant comme la plupart des vieux troupiers, qui, ayant souffert et ayant vu souffrir, savent venir en aide aux malheureux. 11 ne se passe pas de mois que les employés ne fassent entre eux une collecte pour secourir la veuve, l'enfant, le père d'un camarade mort ; j*ai plusieurs de ces listes de souscription sous les yeux : 10 centimes, — 20 centinies ; les plus riches en donnent cinquante ; mais nul ne refuse, chacun apporte son obole, et le total arrive toujours t un chiffre de 800 à 900 francs. L'administration, qui est fort économe et qui, en parvenant à faire ses énormes perceptions avec 5,80 pour 100 de frais, donne un exemple qu'on n'imite pas assez, ne regarde jamais à délier les cordons de sa .bourse dès qu'il s'agit de soulager ses agents dénués, ou de récompenser leurs actes de dévouement. La caisse de retraite reçoit de grosses sommes tous les ans, — 544,792 francs en 1873, — et les hommes de peine ou leurs veuves ne sont pas plus oubliés que les autres employés.

La direction est fort paternelle ; elle ne punit jamais sans avoir préalablement averti, et, lorsqu'elle se décide

à sévir, elle ne le fait qu'après avoir interrogé les coupables. Tous les jeudis, la commission se réunit sous la présidence du directeur; les régisoeurs sont près de lui, ainsi que le chef du personnel, le secrétaire et les inspecteurs. Les. rapports des inspecteurs relatant les infractions au règlement reprochées aux employés et proposant la punition encourue sont réunis entre les mains du président, ainsi que le dossier spécial de chaque incriminé. Les délinquants sont dans une salle voisine, assez penauds et Toreille basse, car c'est toujours pour eux une rude émolion d'affronter Tinlerrogatoire et peut-être les reproches du directeur lui-même. Un rapport est lu ; le dossier de celui qui en est Tobjet est consulté : que disent les notes sur la moralité, l'instruction, l'esprit de discipline, la santé, le caractère ? On fait entrer le coupable ; il salue tout le monde, tourne son képi entre ses doigts, tousse volontiers, et ne sait sur quelle jambe s'appuyer. J'ai assisté à l'une de ces séances; sauf une affaire spéciale qui n'était pas un acte d'octroi, les griefs que l'on peut reprocher à ces pauvres diables sont bien^minimes ; aussi les punitions ne sont pas graves ; un jour de retenue des appointements, deux jours après récidive ; mais, comme le produit de ces amendes est réservé à la caisse de retraite, c'est toujours l'employé qui finit par en profiter. En résumé, d'une part je n'ai vu que des peccadilles, et de l'autre j'ai reconnu une sérieuse indulgence mêlée ù un grand esprit de justice. Les préposés redoutent beaucoup d'être appelés devant la commission : c'est le conseil de guerre, disent-ils ; ils se trompent : c'est le conseil de famille.

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