‹ Paris, ses organes, ses fonctions et sa vie dans la seconde moitie du XIXe siècle (volume 3)Chapitre 31 sur 70 · L.V VOIE l»lIlUJ(il'E · texte numérisé non relu

L.V VOIE l»lIlUJ(il'E

de la Sorboniie, du Muséum retenlissent de voix éloquentes, lorsque la paix règne dans nos rues et que rérnulation stimule les esprits, le caravànséraï enrichit facilement le peuple qui l'habite. L'argent dépensé en fêtes f)ar le Gouvernenjent n'est point mal placé ; toutes les industries en. profitent, et bien souvent les entrées d'octroi, dans ces Jours de luxe, ont suffi à « rembourser les avances ».

Paris, tel qu'il était au lendemain de la révolution de 1848', allait devenir inhabitable ; sa population, singulièrement accrue et remuée par le mouvement incessant des chemins de fer, dont le rayon s'étendait chaque jour davantage et se reliait aux voies ferrées des nations voisines, sa population étouffait dans les ruelles putrides, étroites, enchevêtrées où elle était forcément parquée. Tout souffrait de cet état de choses : l'hygiène, la sécurité, la rapidité des communications, et la moralité publique qu'il devenait très-difficile de surveiller. Il y avait péril en la demeure ; il fallait renouveler Paris, et l'on entreprit cette œuvre gigantesque, dont les événements qui nous ont accablés ont rejeté rachèvement 'à des temps que l'on ne peut prévoir. C'est la destinée de Paris d'être toujours inachevé. Sans parler des travaux de Charles V et de Henri IV, ceux qui furent commencés par Louis XVI, par Napoléon I" et par Napoléon III, ont été brusquement interrompus et sont restés en suspens. %

•Le budget de la ville de Paris a dû subvenir à ces travaux d'embellissement el de salubrité ; la génération contemporaine de cette noble entreprise a contracté des dettes * qui pèseront longtemps encore sur les générations futures : ce n'est que justice ; car améliorer le présent, c'est travailler au bien-être de l'avenir ; l'un

* La dette de la ville de Paris était, au 1" janvier 1854, de 94,020,000 rancs; au 1" janvier 1874, elle est de 1 milliard 794,930,756 francs.

et Taulre doivent donc participer à la dépense, puisque Tun et l'autre parlicipcnt au bienfait. Les charges ont défiasse toute prévision. Dès que ion comprit où l'édilité parisienne, guidée par le gouvernement, voulait en venir, la spéculation s'en mêla ; l'intérêt général disparut devant l'intérêt particulier, qui est le plus âpre et le plus inexorable des sentiments. La politique s'empara de la question et surexcita si bien Topinion publique, qu'on n'eut pas assez d'anathèmes contre un travail dont l'urgence s'imposait depuis plus de vingt ans. Sous prétexte de faire acte d'indépendance et de (i donner une leçon au pouvoir », le jury d'expropriation, se sentant soutenu par les journaux, accordait des indemnités extravagantes; la justice elle-même ne sut point résister au courant, et elle prêta aux récalcitrants l'apf>ui souverain de ses décisions. La Ville avait fait exproprier, pour cause d'utilité publique, des immeubles dyns des quartiers qui devaient disparaître devant ces grandes voies où nous marchons si bien à l'aise aujourd'hui ; on comptait laisser les baux de location périr de leur belle mort, et ne commencer les démolilions que lorsque ceux-ci auraient pris lin; de cette façon, si l'on avait à payer l'expropriation immobilière, on épargnait les frais des expropriations locatives. Les locataires ne l'entendirent point ainsi ; ils déclarèrent que le fait seul d'exproprier une maison équivalait à un acte d'éviction exercé contre eux-mêmes et qui valait indemnité. La cause fut portée devant les tribunaux. Après avoir inutilement épuisé toutes les juridictions, la Ville fut solennellement condamnée en Cour de cassation, par arrêt de la chambre des requêtes, rendu le 16 avril 1862. Il fallut s'incliner, et ce fut le budget municipal, c'est-à-dire la population de Paris, qui supporta les conséquences de l'arrêt*.

* Le texte est formel et ne laisse place à aucun doute d'interpréta-

Qirelques avocals s'étaient fait uiio sorte de spécialité de ce genre d affaires ; tout lut mis en œuvre pour entraîner le jury à des prodigalités que l*on obtenait d autant plus facilement qu'elles créaient un précédent dont un juré-propriélaire pourrait tirer parli plus tard, s'il venait luimôme à être exproprié. On plaida Texproprialion immobilière, Texpropriation industrielle, Texpropriation localive, l'expropriation sentimentale ; on parla du toit des pères et du berceau des enfants ; tout se chiffrait par centaines de raille francs, qui firent bientôt des centaines de millions. Dans plus d'un cas Ton put croire qu'il y avait volonté formelle de contraindre la Ville à des emprunts nouveaux. — Dans une affaire d'expropriation intéressant nos établissemonts hydrauliques, les ingénieurs offrent au propriétaire du terrain une somme de 75,000 francs, qui est acceptée verbalement avec reconnaissance. Un décret d'expropriation pour cause d'utilité publique intervient; le propriéîaire rejette les conditions du premier marché, s'adrt'sse aux tribunaux, demande 1,800,000 francs, et en obtient 950,000. — Un industriel fort connu du boulevard des Italiens se déplace pendant dix huit mcis, occupe durant cette période une boutique située en face de celle que l'expropriation le forçait de quitter, et pour ce facile déménagement reçoit 300,000 francs. C'est par milliers que l'on pourrait citer de semblables exemples. « Comment avez-vous ftiit fortune? » disaiton à un nouvel enrichi, lequel répondit : »( J'ai été expropiié. »

Non-seulement on chercha à émouvoir le jury par

tion : « En ce que Parrôt attaqué aurait à tort déclaré acquis à des locataires, par le seul erfet du jugement d'expropriation pour cause d'utilité publique, le droit à une indemnité d'éviction, avant qu'aucun acte émané de l'expropriant les ail troublés dans leur possession, et maij^ré la déclaration à eux notifiée qu'il respecterait leurs baux et entendait les laisser jouir des lieux loués jusqu'à expropriation, »

toute sorle de mauvais moyens, mais ou trompa sa religion et Ton abusa sa conscience. Une industrie nouvelle se créa qui, sous prétexte de prendre en main les intérêts des expropries, ne recula devant aucune fraude. 11 est inutile de prononcer ici le nom de cette société d'agents véreux, qui a laissé de cuisants souvenirs dans la mémoire des entrepreneurs auxquels elle eut affaire. Voici quel était le procédé. L'agence se chargeait de toute la procédure de l'expropriation moyennant une remise minima de 10 pour 100 sur l'indemnité obtenue; elle s'adressait de préférence aux petits industriels et elle était outillée de façon à leur fournir des livres de commerce détaillés, de faux inventaires, des marchandises apparentes, qui souvent n'étaient que des bûches enveloppées de papier ; elle procurait même des clients non^breux, qui encombraient la boutique au jour où le jury venait faire la visite réglementaire ; elle fabriquait des baux exagérés, prolongés, antidatés sur des feuilles de vieux papier timbré, dont elle avait trouvé moyen de se nantir ; elle faisait repeindre les magasins à neuf et y installait des commis improvisés, qu'elle payait trois francs par journée. C'était une sorte de bande noire qui dévalisait la caisse de la Ville.

Les avocats étaient-ils dupes ou complices? Je pose la question sans me permettre de la résoudre. Quelquesuns furent maladroits et furent vertement menés. L'un d'eux plaidait pour un fruitier ; il agitait le livre de commerce de l'exproprié, il indiquait le nombre des clients et demandait une indemnité considérable. L'avoué de la Ville l'interrompit pour lui dire : « Je connais ce livre : c'est le livre des fruitiers ; il a déjà servi plusieurs fois. » L'avocat se récria avec indignation. L'avoué reprit : « Regardez page 54, vous y trouverez mon parafe. » En effet, à une précédente audience, comme les sommes enregistrées sur ce registre

servaient d'argument à des exigences inadmissibles, Tavoué Tavait demandé en communication et, sans être aperçu, y avait lestement écrit sa signature, afin de pouvoir le reconnaître plus tard. L'avocat n'eut pas les rieurs de son côté, mais il n'en obtint pas moins l'indemnité qu'il réclamait.

D'après les évaluations les plus modérées, les manœuvres de cette agence intcirlope ont coûté à la Ville plus de 200 millions. On affirme que les travaux exécutés dans Paris sous la direction de M. Haussmann ont grevé le budget municipal d'une dette équivalant à 1,200 millions, sur lesquels 400 millions au moins, alloués par le jury et exigibles aux termes mêmes de la loi, dépassaient les plus -larges proportions d'une indemnité raisonnable. En pareil cas, uu tiers pour la fantaisie, pour l'opposition, pour la satisfaction du mauvais vouloir, c'est beaucoup. Les Parisiens n'eurent guère d'esprit en celte affaire ; ils se sont bénévolement créé une dette de 400 millions, dont ils ont les intérêts à payer et dont ils ne retirent aucun avantage. Si cet argent avait été employé utilement à l'amélioration de Paris, d'immenses travaux auraient pu être poursuivis pour le plus grand bien de tous, et nous n'aurions plus dans notre ville ces contrastes choquants que Ton ne saurait trop se hâter de faire disparaître. Le plan du Paris futur, tel que M^ Haussmann l'avait rêvé, existe, et il sera l'éternel honneur de l'homme qui l'avait conçu.

Toute administration qui voudra parfaire Paris sera obligée de le consulter et d'en suivre les indications, comme M. Haussmann lui-même a consulté avec fruit le Projet des embellissements de la ville et des faubourgs de Paris, 1756, de Poncet de la Grave, le Citoyen désinr téressé, 1767, de Dussaussoy, et surtout les Mémoires sur Us objets les plus importants de Varchitecturey livro VI. 17

étrange, devançant l'époque où il a été écrit, contenant un système complet de canalisation hydraulique, de trottoirs, d'éclairage, d'égouls, de voirie, et qui fut publié en 1 7r»9, par Patte, architecte du prince de Deux-Ponts ; quoique cette œuvre, trés-considérable, fut dédiée à M. de Marigny, on n'en tint nul compte, et les idées qu'elle émet ont attendu prés d'un siècle avant d'être réalisées.

Certains quartiers que nous avons vu créer sous nos yeux avaient excité depuis bien longtemps l'imagination des homipes compétents. Dés i820, tout le quartier de l'Europe, rayonnant par des rues portant des noms de capitales autour d'une place centrale, existait à l'état de projet. MM. Mignon et Hagerman, venus quarante ans trop tôt, avaient essayé de faire cette immense opération, dont le tracé est déjà indiqué sur des plans de Pi* qUet, de 1828, et dans le grand atlas de Jacoubet qui, commencé vers 1827, ne fut achevé qu'en 1836. La rue de Rivoli, prolongée par la rue Saint-Antoine jusqu'à la place de la Bastille, est dessinée au pointillé, en 1835, sur le plan de Perrot.

Les travaux ne chômeront pas à Paris si l'on met un jour à exécution ceux que M. Haussmann avait entrevus. Le faubourg Saint-Germain, cette sorte de ville que nos pères appelaient l'Université, serait alors vivifié. La grande place projetée sur le quai Voltaire, à la tête du pont du Carrousel, dont les dimensions seraient triplées, recevrait deux voies immenses qui, allant rejoindre le Luxembourg et les Invalides, seraient entre-croisées par des rues nombreuses et par de vastes boulevards. La rue de Rennes, conduite jusqu'à la Seine, qu'elle franchirait sur un pont bâti au terre-plein, l'-ancienne île de Bucy, où Jacques Molay fut brûlé le 18 mars 1315, irait rejoindre la future rue du Louvre, qui, prolongée jusqu'au boulevard Poissonnière, débrouillerait Téche-

veau enroulé* autour de la Halle au Blé et dégagerait notre hôtel des Postes, dont la situatiQn actuelle et Tinsuffisance sont une honte pour un peuple civilisé. L'avenue du Maine, réunie à la rue de Solférino, compléterait en partie les améliorations dont le faubourg Saint-Germain a besoin. Mais il en est une qui est urgente et à laquelle il serait temps de penser.

Le boulevaf d Saint-Germain est inachevé ; une de ses amorces vient se perdre dans la rue Hautefeuille comme dans un cul-de-sac ; Tautre expire au seuil de la rue de Bellechasse. Entre ces deux points, c*est un dédale laid, mal pavé, qui demande du soleil, de l'air et quelque facilité de circulation. Si Ton a le courage d'aller se perdre dans les rues qui entourent l'École de médecine, si étroite, si misérable qu'elle en est ridicule, si Ton parcourt les rues Larrey, Mignon, des Poitevins, du Jardinet, si Top regarde dans l'impasse du Paon et dans la cour de Bohan, on comprendra qu'il n'est plus permis d'hésiter et qu'il faut, au plus vite, jeter bas ces truanderies qui déshonorent la rive gauche, comme la rue de Venise, la rue des Filles-Dieu et tant d'autres déshonorent la rive droite *.

La même nécessité s'impose pour l'avenue de l'Opéra : aifiorce d'un côté, amorce de l'autre, entre les deux une gibbosité sillonnée de ruelles mal famées qui n'aboutissent nulle part. Le projet primitif fut plus qu'exagéré, il touchait à l'impossible. Mettre de niveau les Tuileries et le nouveau théâtre de l'Opéra, ce n'était pas entasser Ossa sur Pélion, mais c'était rêver l'inverse. Pour parvenir à ce résultat, il fallait enlever cet ancien dépôt d'immondices au pied duquel était situé jadis le marché aux Pourceaux, et qui est devenu la butte

* Le prolongement du boulevard Saint-Germain entre la rue Hautefeuille et la rue de Rennes a été décidé; les expropriations sont faites et les démolitions ont commencé (octobre 1875).

des Moulins ; des centaines de millions n'auraient point suffi à réaliser cette conception excessive. Quel parti vat-on prendre? Si Ton veut maintenir Ta venue commencée au niveau que Ton a adopté, on creusera une sorte de canal, surplombé par des terrains en remblai, sur lesquels il faudra construire des ponts pour mettre les rues en communication, comme on a été obligé de faire rue du Rocher, rue de Lourcine et ailleurs ; ce serait hideux, fort mal commode et nuisible à tout le quartier. Il vaudrait mieux se résigner à une pente adoucie, semblable à celle que nous avons sur les boulevards Saint-Denis et Saint-Martin ; de cette façon on éviterait une trop grosse dépense et Ton ne porterait pas préjudice aux maisons riveraines, qu'il serait toujours facile d'atteindre à l'aide d'un trottoir à degrés.

Quelle que soit la résolution que l'on attend, il est urgent, là aussi, de reprendre les travaux interrompus ; l'ouverture de l'Opéra l'exige, et il ne faut pas que l'on voie se renouveler les insupportables encombrements de voitures qui embarrassent les alentours du théâtre des Italiens. De plus, cette avenue est un débouché indispensable pour le faubourg Saint-Germain, qui, lorsqu'il pénètre dans la ville de la rive droite, en est réduit à aller chercher la rue Royale ou à se contenter de la rue Richelieu, dont la largeur, manifestement insuffisante, est une cause perpétuelle d'accidents que tout le zèle des sergents de ville ne parvient pas à empêcher. La rue que Ton compte ouvrir à travers le jardin des Tuileries S de façon à mettre le pont de Solférino en relation directe avec la rue de Castiglione, facilitera, sans aucun doute, la circulation entre les deux rives de la Seine ; mais dans une ville comme Paris on

* Une délibération du conseil municipal de Paris, en date du 9i avril 1875, détermine les conditions d'exécution de ce projet, qui est adopté en principe.

ne saurait trop multiplier les voies vastes et les moyens de communication rapides. Quant au boulevard Haussmann, l'incendie s'est chargé de faire la place nette, et il est temps de le rejoindre au boulevard Montmartre, en défonçant le pâté de maisons qui le sépare encore des terrains où s'élevait l'ancienne salle de r Opéra.

Si le boulevard Saint-Germain, le boulevard Haussmann, l'avenue de l'Opéra étaient enfin percés, les terrains qui les borderaient ne tarderaient pas à être couverts de constructions ; tout le monde y gagnerait, et la caisse municipale plus que nul autre, car l'octroi percevrait la taxe dont les matériaux sont frappés, et l'on sait qu'une maison rapporte déjà à la ville 5 pour 100 de sa valeur avant d'être habitable. Les maisons ne manquent pas à Paris, car il en faut beaucoup pour loger une population normale de 1,851,792 habitants. Paris, en dehors de trois cents édifices isolés, renferme 65,965 maisons, dont 594 sont en construction et 1 ,947 sont inhabitées. La population tout entière est donc répartie dans 61,62^2 maisons, dont 694 sont occupées par des établissements publics : ce qui donne une moyenne de 50 habitants par maison, et même de 52, si l'on tient compte de la population fiottante qui, nous l'avons dit plus haut, s'élève au chiffre quotidien de 155,000 individus. C'est là un entassement excessif et dont la santé générale doit avoir à souffrir. Chaque maison contient environ 11 appartements ou chambres à louer, car les locataires atteignent le nombre de 694,695, dont 65,257 sont vacantes, et 92,161 sont prises par le commerce et l'industrie ; c'est une moyenne de trois personnes par location.

Toutes ces constructions sont répandues, ou pour mieux dire ramassées sur 5,619 rues, quais, boulevards, places, avenues, impasses qui forment la voie

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publique S voie très-défectueuse et à laquelle on pourrait souvent appliquer les dures paroles de rordonnance rovale de novembre 1559 sur lentretien des rues de l'aris, • et sont les choses à très-grand esclandre, Titupère et déshonneur d'icelle ville et faubourgs d'icelle, et au grand grief et préjudice des créatures humaines demeurant et fréquentant en nostre dicte ville. • Ce n'est point l'argent qui manque cependant, et le budget municipal fait largement les choses : entretien du pavé de Paris, 6,001,000 fr.; — pavage d'emplacements nonveauxou d'anciennes voies non pavées, 580,000 ; — entretien provisoire, 50,000 ; — construction des trottoirs, 500,000 ; — entrelien et relevé à neuf des trottoirs et des aires bitumés, i million ; nettoiement et arrosement général de la voie publique, 5,848,001) ; — total 11,959,000, — près de 12 millions; on ne nous en donne pas pour notre argent. Les trottoirs font défaut ou sont incomplets dans bien des rues ; pendant les chaleurs excessives du mois d'août 1874, Tarrosage était si médiocre et si insuffisant que le préfet de la Seine, H. Ferdinand Duval, fut obligé d'adresser luimême au chef de ce service des ordres qui furent exécutés à la vive satisfaction des Parisiens.

Depuis que, sous le règne de Philippe-Auguste, Gérard de Poissy a donné 11,000 marcs d'argent pour paver Paris, la saleté de nos rues est proverbiale ; dès qu'il pleut, on ne sait plus où mettre les pieds : le macadam est une boue liquide ; les portions de la voie publique qui sont bitumées gondolent et forment une série de petites mares où l'on a de l'eau jusqu'au-dessus de la semelle, les dalles des trottoirs sonl disjointes ; les pa-

* Le sous-sol de Paris n'est point irréprochable, car il renferme 5,450,182 métrés carrés de vides, formés par les anciennes carrières: TauhourK Saint-Marcel, 590,000 ; faubourgs Saint-Jacques et Saint-Germnin, %395,000; Chaillot, 422,000; galeries de recherches et de consolidation, 43,182 mètres.

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vés, de trois ou quatre modèles différents, conslituent le plus souvent un chemin inégal, raboteux, difficile aux pieds, insupportable aux voitures et où les immondices entraînées par la pluie ont tout le loisir de s'accumuler. Lorsqu'il tombe de la neige, Paris est intolérable; le service compétent attend paisiblement le dégel, et toute la ville alors n'est qu'un lac de fange, poussé vers les égouts par quelques bandes de balayeurs qui éclaboussent les passants. Au mois de décembre 1871, une bourrasque de nojrd-ouest chassa sur Paris une quantité prodigieuse de neige ; le thermomètre descendit à 21 degrés au-dessous de zéro. La circulation fut littéralement interrompue; le conseil municipal s'émut et fit des observations au directeur des travaux : celui-ci répondit placidement que depuis 1789 on n'avait pas vu une telle abondance de neige. Les Parisiens purent méditer à loisir sur ce rapprochement historique en pataugeant, comme ils pouvaient, à travers les rues impraticables . Je sais qu'il est difficile de tenir dans un état de propreté irréprochable une superficie de 78,020,000 mètres \ mais je sais que 12 millions suffisent amplement aux besoins qu'il s'agit de satisfaire. Ce service est fort négligé, et il devra être profondément modifié, si l'on veut qu'il réponde aux légitimes exigences de la population.

Si les rues de Paris sont mal pavées, mal nettoyées, mal entretenues et peu dignes, sous ce triple rapport, d'une grande capitale, on doit reconnaître qu'elles sont d'une clarté irréprochable au point de vue de la nomen-

* Quelques-unes de nos voies de communication sont énormes : les boulevards, de la Madeleine à la Basliiie, ont 4,383 mètres (sur tout ce parcours on ne comptait que 52 maisons en 1750); la rue de Rivoli a 3,146 mètres; le boulevard du Prince-Eugène (actuellement Voltaire), 2,800; la rue de Grenelle-Saint-Gerraain, 2,^1; la rue Saint-Durainique, 2,429; la rue Saint-Maur, 2,223; la rue de Vaugirard, 2,143; la rue et le taubourg Saint-Bonoré, 4,18o mètres.

clatare et da nnmérotage des maisons. Dans ce dédale immense, ou a mis le fil d'Ariane à la portée de toos. Nous n'eu sommes plus au temps où les adresses étaient tellement compliquées et confuses qu'elles restaient énigmatiques ; j'ai celle-ci sous les yeux : f Monsieur Yatel, mercier à TY, rue Payenne, au droit de la rue do Parc-Royal, proche le grand mur des Filles bleues. » Cette amélioration, si simple, d'indiquer chaque maison par un numéro, de prendre le cours de la Seine comme point de départ, de consacrer le côté droit de la rue â la numérotation paire et le côté gauche à la numéro* tation impaire, a rencontré dés le principe une trèsvive opposition et ne date en réalité que du décret impérial du 4 février 1805. On avait cependant essayé, dés le mois de janvier 1726, d'imposer le numérotage; plus tard, Sa'rtines avait insisté de nouveau, mais tous les efforts de la lieutenance de police s'étaient brisés contre le mauvais vouloir et les prétentions des propriétaires, qui trouvaient fort naturel que l'on numérotât les portes bâtardes, mais estimaient que leurs portes cochères devaient échapper au droit commun. Vanité d'inégalité poussée jusqu'à la sottise et que la Commune de Paris devait surpasser plus tard en sens inverse, lorsqu'elle décrétait la démolition des clochers, « dont Télévation blessait le principe d'égalité. »

La Révolution exigea le numérotage des maisons; mais quel numérotage et quelle confusion ! Chaque section fut laissée libre d'agir à sa guise; une seule suite (le numéros pour toute la section; on arrivait aux n"* i,500 et 2,000. Dans un rapport de police du 2 messidor an IV (20 juin 1795), on lit : « Le nommé Picard, deraourant rue Montmartre, n° 682, a été conduit hier à i'hospice de rilumanilé; il était tombé de besoin, rue de la. Loi, en face de celle de Ménars. » Les inconvénients d'un tel système sautent aux yeux; les adminis-

trateurs municipaux du 8« arrondissement furent les premiers à y chercher remède, et ils proposèrent, le 16 ventôse an Y, le numérotage acluel, qui dut attendre la proposition de Frochot, l'approbation du Conseil d'Élat et Tautorisation de Napoiéon l", pour triomphe;* enfm de tous les obstacles et s'imposer aux habitudes.

L'histoire de la voie publique n'est plus à faire ; sans compter nos prédécesseurs qui en onl parlé en maîtres, les rues de Paris ont eu de nos jours des historiens remarquables : Félix et Louis Lazare en ont rassemblé les origines, Victor Fournel a raconté ce que l'on y voit, Edouard Fournier en a expliqué les énigmes. 11 est superflu de répéter ce que d'autres ont si bien dit. Mais on peut du moins exprimer le désir qu'une nomenclature définitive, prise en dehors de tout souvenir, de toute préoccupation politique, soit adoptée et mette un terme à ces changements perpétuels, irritants, inutiles, qui sont une cause permanente d'erreurs. Que l'on ait modifié certaines désignations dont Tesprit rabelaisien de nos pères n'était point choqué, que les rues que l'on sait soient devenues la rue du Pélican, la rue Transnonain, la rue Marie-Stuart, rien de mieux; mais que la rue de TOratoire-du-Roule soit successivement la rue Billault, la rue Jules Favre, la rue Garibaldi, pour redevenir la rue Billault, cela est absurde. Les négociants s'en plaignent avec raison; tous les commerçants sont obligés de faire imprimer à nouveau leur adresse, leurs factures, leurs têtes de lettres, lorsque la rue qu'ils habitent perd son nom pour en prendre un autre. Ces baptémes-là coûtent fort cher aux intéressés. La rue Réaumur a fait dépenser plus de 200,000 francs à des locataires de magasins, lorsqu'elle a été convertie en rue duQuatre-Septembre.

Il y a dans notre histoire assez de noms illustres pour

servir de parrains à toutes nos rues ; ils suffisent, on peut les utiliser, et Ton doit s'opposer, par tous moyens, à ces modifications qui le plus souvent sont ridicules lorsqu'elles ne sont pas odieuses. Montmartre ne s^est-il pas appelé Mont-Marat après l'acte de Charlotte Corday? Si la conspiration du 17 août 1820 n'avait pas avorté, si la révolution dé 1830 avait eu lieu dix ans plus tôt, nous aurions peut-être eu la rue Louvel — pendant huit jours. Cette maladie de changer le nom des rues selon les circonstances n'est point nouvelle ; M. Leroux de Lincy, dans son Histoire de VHôtelde-Ville, a cité une ordonnance royale, datée de Chartres, 1" août 1588, par laquelle Henri lll enjoignait de restituer aux quartiers de Paris leur dénomination usitée. Les Seize avaient jugé à propos d'infliger leur nom aux seize quartiers qui déjà représentaient les divisions urbaines. Ce mode de diviser Paris est fort ancien et remonte à l'an 1385, après les agrandissements qui furent faits à cette époque; en 1642, on créa un dixseptième quartier ; trois nouveaux y furent ajoutés en 1702; la loi du 8 pluviôse an Ylll (17 février 1800) détermina douze arrondissements et quarante-liuit quartiers; depuis le 1" janvier 1860, à la suite de l'annexion de la banlieue, Paris compte vingt arrondissements, divisés en quatre-vingts quartiers. Cette division n'est point définitive, mais elle subsistera tant que Paris n'aura point rompu le mur de fortifications qui l'enserre aujourd'hui, comme il a successivement brisé toutes les enceintes dans lesquelles on a voulu l'enfermer.

Non-seulement les travaux exécutés sous la direction de M. Haussmann ont donné à Paris des facilités de communication et une salubrité qu'il ne connaissait pas jadis, mais ils ont eu pour but d'apporter aux Parisiens des bienfaits d'un ordre plus élevé. On a construit de nombreuses écoles communales, des maisons de se-

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cours, un Hôtel-Dieu, que la théorie s'est trop lestement empressée de condamner avant de consulter les résultats de Texpérience; on a bâti de grands asiles pour les aliénés, et comme les besoins moraux d'un peuple sont aussi impérieux que ses besoins matériels, on a édifié de vastes églises où les âmes pieuses trouvent les satisfactions qui leur sont chères et qui leur sont dues.

HZ. — LA RELIGION.

Liberté de conscience. -^ Les diverses confessions. — Les religions ne meurenl pas. — Apollon Épicurius. — Enquête secrète. — Bonaparte et le ConcQi'dat. — Avant la Révolution. — Distribution arbitraire des paroisses. — Les anciens couvents. — « On danse partout. » — Les théophilanthropes. — La messe de la pie. — Deux archidiaconés. — 69 églises. — Les congrégations. — Une citation de l'Estoile. — Les ordres iiquorisles. — La vie conventuelle. — Le libre arbitre. — Les Lazaristes. — Religieux et religieuses. — Les sœurs. — Les églises pendant la Commune. — Les martyrs. — Trois archevêques. — 1871, 1572. — fleures de folie. — 15 février 1831, 17 brumaire an 11. — Tradition persistante. — Les fêtes de la Convention. — Les bancs des Tuileries. — Esprit de contradiction. — Affluence aux églises, t- Les prédicateurs. — Juste milieu. — Statistique. — Intolérance. — Exagération. — La diversité des habillements, les francs maçons. — L'attitude du clergé. — Métier ou mission. ~ François de Sales. — Il y a des saints parmi nos prêtres. — Discipline. — Fortune maritime. — Ordre à part. — Appel comme d'abus. — La politique et la reli gion. — La rue des Églises. — L'Église et l'État. — Opinion de Napoléon I". — La route du paradis.

La liberté de conscience, — qu'il ne faut point confondre avec la liberté des cultes, — autorise l'exercice de plusieurs religions. La population parisienne peut donc être divisée en groupes plus ou moins nombreux, selon les diverses « Églises » auxquelles elle appartient. L'immense majorité, sinon la presque totalité, est catholique, car 1,760,168 personnes se rattachent, de près ou de loin, à l'orthodoxie romaine; 19,423 calvinistes, 12,634 luthériens et 9,615 protestants ralliés à des sectes dissidentes peuvent aller assister au « prêche »

dans les 42 temples que renferme Paris ^; 25,454f juifs ont à leur disposition la synagogue de la rue Notre-Damede-Nazareth et le temple israélite portugais; les 1,572 musulmans et bouddhistes qui vivent parmi nous n'ont point de lieu de prières ; mais, à Taide d'une boussole, les premiers ne sont point embarrassés pour trouver leur Kebla, et les autres peuvent facilement acheter une statuette de Gakya-Mouni ; il n*en manque pas chez nos marchands de curiosités; 15,905 individus ont déclaré ne pratiquer aucun culte, et 11,041 admettent des croyances qu'il a été impossible de déterminer.

Nulle religion ne meurt : si vieille, si détruite qu'elle soit, il se trouve toujours une âme fervente qui l'adopte et qui s'y soumet. 11 existe encore des gens qui croient à Lilith et à Naéma comme au temps des Albigeois; de mystérieux anabaptistes cachent leur foi et communient en secret ; au solstice d'été, quelques hommes se réunissent, avant le jour, sur l'une des collines qui environnent Paris ; ils ont le front ceint de bandelettes comme des sphinx égyptiens ; au moment où le soleil apparaît, ils se prosternent, invoquent Apollon Épicurius et chantent l'hymne d'Orphée : « Exauce-moi, bienheureux qui vois éternellement toutes choses ! » Les matelots ne fontils pas encore des libations à la mer, comme au temps d'Ulysse et des Argonautes?

C'est Bonaparte, premier consul, qui rouvrit les églises et y ramena le culte que la Révolution en avait chassé. Si Ton en croit les témoignages historiques de Desmarets, il fit faire une enquête secTéte et trés-détaillée sur l'élat des superstitions en France. Il fut étonné du nombre de gens qui croyaient aux sortilèges, aux lutins de toute sorte, aux démons de toute espèce, et dès lors le Concordat fut résolu. Il tint bon contre les

* 10 temples luthériens, 11 calvinistes, 8 libres, 3 méthodistes, 10 bap* tisies.

LA RELIfiïON. 269

remontrances qui Tassaillirent. Un soir même qu'il s'en expliquait au cercle de Joséphine, Monge lui dit : « Espérons cependant qu'on n'en viendra pas aux billets de confession. — Il ne faut jurer de rien, » répliqua sèchement Napoléon ^

Il lui fut facile de reconstruire ; le terrain avait été si bien déblayé qu'il n'y restait plus rien ; quelques années avaient suffi pour mettre à bas l'édifice dressé par l'effort de tant de siècles. Lorsque la constitution civile du clergé, votée le 12 juillet et le 24 août 1790, eut allumé ce conflit violent qui devait s'éteindre par l'anéantissement complet,, mais transitoire du culte extérieur, Paris, mieux encore que Saragosse, pouvait être appelé la ville des clochers : 60 églises paroissiales, 20 églises collégiales, 80 chapelles étaient desservies par le clergé séculier; 5 abbayes d'hommes, 8 abbayes de femmes, 53 couvents d'ifommes, 146 couvents de filles, dont 45 s'occupaient d'enseignement^ abritaient le clergé régulier. Les églisefe avaient été distribuées au hasard, dans Paris, sans souci des besoins de la population. Parfois elles étaient trés-éloignées les unes des autres ; parfois, au contraire, elles étaient agglomérées jusqu'à se neutraliser mutuellement. Le faubourg Saint-Germain ne comptait que deux paroisses et la Cité en avait vingt et une. C'est le développement de notre histoire urbaine qui avait créé cet état de choses.

La plupart des églises ont été rendues au culte, mais les couvents ont eu des destinées bien diverses. Les clubs de la Révolution les avaient utilisés, mais on a fait l'École pratique de médecine avec les Gordeliers et un marché avec les Jacobins ; le Val-de-Grâce est un hôpital militaire, les Capucins sont devenus l'hôpital du Midi, Port'Boyal est l'École de la maternité ; sur

* Voir Vingt ans de haute police, témoignages historiques, par Desniarets; Paris, 1853, p. 75.

remplacement des Filles-Saint-Thomas on a élevé la Bourse et percé la rue de la Paix sur celui des Capucines ; TAvé Maria a été une caserne avant d'être un marché où une tour de la vieille enceinte parisienne est consacrée à un étrange usage ; les Oratoriens du père Bérulle, les Filles de la Visitation de la mère Chantai sont des temples protestants ; les Minimes ont été, près de la place Royale, remplacés par la garde municipale ; les Célestins aussi sont une caserne ; les Jacobins du faubourg Saint-Germain avaient cédé Jeur cloître au Musée d'artillerie avant que celui-ci fût transporté aux Invalides ; l'Enfant- Jésus, où Ton barattait un beurre célèbre parmi les petites-maîtresses, est Thôpital des^Ënfants-Malades ; les enfants trouvés vagissent dans la maison des Pères de l'Oratoire, et les Filles-Saint- Sauveur doivent pleurer au ciel si elles ont appris qu'aujourd'hui leur couvent est le théâtre Déjazet. Pendant le Directoire, la plupart des couvents servaient de bals publics : « On danse aux Filles de Sainte-Marie ; on danse aux Carmes où l'on égorgeait ; on danse au Noviciat des jésuites ; on danse au couvent des carmélites du Marais ; on danse au séminaire Saint-Sulpice, » dit Mercier dans son Nouveau Paris,

Les églises, pendant la Révolution S servirent de dépôts, de magasins, de remises pour des entreprises de

* L'une d'eUes, l'église Saint-Bartbélemy, eut une singulière destinée. Construite au cinquième siècle, elle est agrandie par Hugues Capetqui en fait une abbaye de Saint-Benoit; en 11^8, elle devient paroisse royale à cause de sa proximité du palais. Elle est rebâtie au quatorzième siècle, restaurée au commencement du dix-septième; en 1770, elle tombe en ruines. On entreprend de la réédifier, mais la Révolution interrompt les travaux; elle est vendue aux enchères publiques ; on y installe le théâtre des Variétés ou de la Cité, qui jusqu'en 1799 obtient de grands succès avec une série de pièces révolutionnaires, l^e théâtre est fermé par ordre en 1807 ; il est rouvert plus tard sous le nom de Théâtre des Veillées : on y trouvait un café, un bal,- des concerts, des promenades champêtres ; hier encore c'était le bal du Prado, aujourd'hui c'est le Tribunal de Commerce.

roulage ; quelques-unes furent démolies ; les plus maltraitées furent certainement celles qu'on livra à ce culte baroque dont « la nature et la raison, éclairée par un cœur sensible, » étaient les grandes déesses. Ce fut le sort de Notre-Dame. La Réveil lère-Lépeaux, cachant sa bosse sous le manteau blanc des pontifes, y menait le chœur des théophilanthropes. Une loi du 5 prairial an III (31 mai 1795) avait accordé quinze églises non aliénées à ce culte nouveau ; elles avaient été débaptisées et elles étaient devenues le temple de l'Hymen, du Génie, de la Concorde. Toutes ces niaiseries furent prises au sérieux par des hommes graves. N'avons-nous pas eu à raconter que l'admirable Valentin Haûy avait élé un disciple convaincu de La Réveillère-Lépeaux*?

Non-seulement les églises avaient été sécularisées par la Révolution, mais certaines fondations pieuses disparurent pour toujours pendant ces heures troublées. Parmi celles qui ne sont plus aujourd'hui qu'un souvenir, il en est une que je regrette : elle était profondément touchante et consacrait la mémoire d'un fait historique resté populaire. Tous les matins, à quatre heures, l'on sonnait et* l'on disait une messe à la chapelle Sainte-Geneviève de l'église Saint-Eustache ; les gens de la campagne et le menu peuple réunis aux halles savaient bien ce que signifiait cette prière de la première

* Tous les noms sont bouleversés : plus d'églises, rien que des temples: Saint-Phiiippe-du-Roule, c'est la Concorde; Saint-Roch, le Génie; Seint-Euslache, l'Agriculture; Saint-Germain-l'Auxerrois, la Reconnaissance; Saint-Laurent, la Vieillesse; Saint-Nicolas-des-Ghamps, l'Hymen ; Saint-Merry, le Commerce; Sainte-Margueiite, la Liberté et l'Égalité ; Saint-Gervais, la Jeunesse; Notre-Dame, l'Être suprême ; Saint-Thomasd'Aquin, la Paix; Saint-Sulpice, la Victoire; Saint-Jacques-du-Haut-Pas, Ja Bienfaisance; Saint-Hédard, le Travail ; Saint-Élienne-du-Mont, la Piété liliale. Voir le Moniteur du 27 octobre 1798. Rien n'est plus puéril que les rapprochements faits par La Réveillére-Lépeaux ; ainsi Saint- Eustache est consacrée à l'Agriculture, à' cause du voisinage des halles, et Saint-Roch, contenant les sépultures de Corneille et de madame DeshoulièiTs, doit nécessairement être le temple du Génie.

aube et ils l'avaient surnommée la messe de la pie. C'était, en effet, une commémoration — qui devait être perpétuelle — de Thistoiçe de la pie voleuse de Palaiseau et de Guillemettë de l'Arche, la pauvre servante qui faillit inscrire son nom sur la liste, déjà si longue, des erreurs judiciaires. Cette voix matinale de l'église rappelant à l'homme que son jugement est faillible, remerciant Dieu d'avoir protégé l'innocence, proclamant les actions de grâces d'une âme qui avait injustement souffert, est de celles dont la signification émue et sérieuse est comprise par tout le monde, et qu'il est douloureux de ne plus entendre ; ne peut-on espérer que la messe quotidienne de la pie sera rétablie à Saint* Eustache ?

Aujourd'hui, les églises sont distribuées d'une façon rationnelle, et chaque groupe de la population a la sienne, sans que Ton soit obligé de faire de trop longues courses pour aller assister au service divin. Le Paris religieux est divisé entre deux archidiaconés : celui de Notre-Dame, auquel se rattachent la Cité; l'île Saint-Louis, les quartiers situés sur la rive droite de la Seine, et qui renferme 49 églises ; ctfui de Sainte- Geneviève, duquel dépend toute la rive gauche et qui contient 20 églises. Donc, pour la population libre de Paris, 69 églises, sans compter les chapelles des collèges, des pensions, des hospices, des hôpitaux, des prisons et des couvents.

Peu à peu, ceux-ci, que la Révolution avait persécutés et dispersés, sont revenus ; deci et delà, ils ont reconstruit leurs nids, et actuellement ils sont presque aussi nombreux qu'autrefois. 101 communautés religieuses, dont 25 pour les hommes et 76 pour les femmes, occupent à Paris 227 maisons. C'est là le chiffre officiel, mais on doit y ajouter deux congrégations de femmes dont l'esprit un peu janséniste semble se re-

fuser à accepter rinfâiilibilité directe du Pape et les pousse k rester avec les « vieux catholiques ».

On s'est fort moqué des moines et des religieuses autrefois ; les fabliaux, les contes, les romans ne les ont point ménagés, et sur le portail de plus d'une église antérieure à l'invention de l'imprimerie, l'on peut voir à quel degré de hardiesse la satire s'était élevée contre eux. Ils ne furent point toujours impeccables, et pendant la Ligue, à ce moment où le catholicisme est atteint d'une sorte de frénésie maladive, l'Estoile a écrit,, sans outrager la vérité : « On ne voyoit autre chose, au palais et partout, que gentilshommes et religieuses accouplés, qui se faisoient l'amour et se leschoient le merveau ; portantes lesdites religieuses, sous le voile qui seulement les distinguoit, vrais habils et façons de courtisanes, étant fardées, musquées et poudrées ; aussi vilaines et desbordées en paroles comme en tout le reste *. »

Ceci est bien réellement de l'histoire ancienne, et pareil scandale ne pourrait se produire aujourd'hui ; les mœurs religieuses ne sauraient le concevoir et les mœurs publiques ne le toléreraient pas. Bien des couvents étaient célèbres pour les friandises qu'on savait y confectionner : les carmélites avaient grande réputation pour les sucres tors ; d'autres faisaient métier d'apothicaires et distillaient des simples ; l'eau de mélisse et l'eau anti-apoplectiqué rappellent le souvenir des Carmes et des Jacobins ; de nos jours, on a parlé des « ordres liquoristes », qui fabriquent la chartreuse, la bénédictine, la trappistine. Ce sont là des exceptions, et le clergé régulier vit, en général, humble et renfermé, sans ouvrir de débits de boissons dans les communautés qu'il habite.

' Collection Petitot, t. XLVI. p. 536; 8 décembre 1593.

Vf. IS

tu LEPAR1S1E!<.

On 8*e8t irrité, dans plus d'un groupe politique, couire cette renaissance de la vie conventuelle, et, comnie aux mauvais jours de la Révolution, on a demandé la suppression légale de toute congrégation religieuse. L'existence des couvents ne crée aucun danger public, et en réclamer la destruction, c'est porter atteinte à ce qu'il y a de plus sacré dans la société humaine, à la liberté individuelle. 11 y a des âmes que le monde effarouche et qui subissent l'impérieux besoin de s'absorber en Dieu, de se soumettre à une discipline étroite et de prier pour le salut de tous. Erreur ou vérité, peu importe ; le libre arbitre a le droit de s*exercer selon les croyances qui l'ont pénétré. Les voyageurs qui ont vu nos Lazaristes à l'œuvre dans les pays d'Orient, qui savent que leur devise : — apôtres en campagne, chartreux à la maison, — n'est point un vain mot, n'ont pu que garder un profond sentiment de respect pour ces hommes de vaillance et de foi. Ceux-là sont d'une utilité que nul ne contestera ; dans plus d'un cas ils ont été les pionniers de la civilisation et de la science. C'est un ordre d'origine exclusivement française, — j'allais dire parisienne : — il doit sa naissance à saint Vincent de Paul, et représente d'une façon toute particulière l'esprit expansif, charitable et aventureux de notre pays.

Le nombre des religieux qui vivent dans Paris est fort peu élevé : 1,233; les religieuses, en revanche, sont en quantité bien plus considérable et l'on peut en compter 4,712. Cela est naturel. La femme est sans défense, elle se jette au cloître pour éviter des périls qu'elle s'exagère ; renonçant à sa fonction organique qui est la maternité, elle se fond dans l'adoration d'un Dieu qu'elle voit sous la forme d'un enfant; mais, ne pouvant abdiquer les besoins d'amour qui sont sa force, elle se consacre aux souffrants et aux malheureux. On s'en aperçoit lorsque l'on visite les maisons de secours,

les écoles gratuites où les sœurs de Charité déploient un zélé qui semble abstrait, tant il a ses racines aux plus pures facultés de l*âme ; les sœurs de TEspérance veillent au chevet de nos malades, les sœurs de TAssistance maternelle apaisent les vagissemenls des nouveaunés, les sœurs de Marie-Joseph gardent Saint-Lazare, les dames de la Compassion surveillent la maladrerie de Lourcine ', les dames de Saint-Thomas de Villeneuve parlent d'espérance aux repenties du Bon-Pasteur. Partout où il y a du bien à faire, une misère à soulager, une souffrance à endormir, on voit quelqu'une de ces femmes revêtues de l'habit monastique. La Commune, comme la Terreur, chassa les filles de Saint-Vincent-de- Paul ; pendant ces tristes jours, les sœurs gardes-malades avaient été obligées de prendre le costume laïque pour pouvoir circuler impunément dans les rues de Paris.

Pendant cette période, les églises ne furent point épargnées. Le soir elles étaient converties en clubs. On y fumait, on y buvait, et, du haut de la chaire, plus d'une citoyenne y réclama, entre deux hoquets avinés, Témancipatiofl de la femme. Les haines sans merci, extravasées depuis longtemps dans des cœurs envieux, crevèrent comme un abcès. Le prêtre était persécuté par une vingtaine d'énergumènes que suivait la foule imbécile. Des archevêques, des curés, des moines furent traqués comme des fauves, arrêtés, emprisonnés et enfin massacrés au moment où la délivrance s'avançait vers eux. Le chemin de ronde de la Roquette, le jardin de la rue Haxo, la maison des Dominicains ont vu tomber ces martyrs.

* On a beaucoup discuté sur l'origine du root Lourcine; la rue de ce nom a été ouverte sur un emplacement où Ton jetait les immondices et les cendres des habitations voisines; Lourcine garde ce souvenir et est la contraction de l'appellation première: Locua cinerum.

La mort de M. Affre, de M. Sibour, de M. Darboy, démontre mieux que tout autre fait notre misérable état social : l'un est tué sur les barricades ; l'autre est assassiné par un prêtre ; le troisième est fusillé. Est-ce donc à dire que ce peuple est impie et qu'il pousse rhorreur du catholicisme jusqu'à en tuer les ministres? Nullement ; ce peuple est sans mesure. 11 a frappé les otages de 1871 comme il avait frappé les huguenots de 1572 ; il a ses heures de folie, heures terribles, où rien ne lui répugne. Selon ses sensations du moment,^ il battra des mains devant le bûcher des « hérétiques » ou démolira Tarchevêché pierre à pierre.

Lorsque, le 15 février 1831, l'émeute se rua sur la demeure de M. de Quélen, elle obéissait surtout à une impulsion politique ; elle avait brisé d'abord le buste du duc de Bordeaux, que Ton avait imprudemment exposé dans l'église Saint-Germain-l'Auxerrois, et de là elle s'en alla faire le sac de l'archevêché. La rivière charria les manuscrits et les livres précieux ; le peuple, pour s'amuser, revêtit les habits sacerdotaux et fit, à travers nos rues, de honteuses mascarades. Ne faisons pas retomber sur« lui toute responsabilité ; de tristes exemples lui avaient été donnés dont le sdlivenir n'était pas tout à fait éteint. Parmi les meneurs de ce mouvement sans excuse, des vieillards se trouvaient peut-être qui se rappelaient avoir vu, le 17 brumaire an 11, Tévêque Gobel, suivi de ses vicaires et de plusieurs curés, défiler devant la Convention, coiffer le bonnet rouge, recevoir l'accolade du président, déposer ses lettres de prêtrise et « briser sur l'autel de la patrie les hochets de la superstition ».

Certes, pendant la Terreur, il n'élait pas prudent de laisser transsuder ses sentiments religieux, et pourtant les prêtres non assermentés qui, courageusement, disaient la messe dans les greniers et dans les caves, fu-

rent rarement dénoncés. Bien plus, au moment où Ton ne savait qu'inventer pour faire acte de croyance nouvelle et se rejeter hors de la foi des ancêtres, la tradition catholique dont nous sommes pénétrés jusque dans nos moelles, se faisait jour et désespérait ceux qui avaient rêvé d'installer le culte abstrait de la raison." Des rapports de police secrète en donnent des preuves qu*il faut citer : « 21 mai 1795. Ce qu'il y a de plaisant, c'est de voir le même peuple qui persécute les prêtres, profane les temples, se joue de la religion, de le voir, dis-je, regarder la Pentecôte comme un jour de solennité. » — « 28 juillet 1793. Aux portes de Paris, à Nanterre, le fanatisme et la superstition sont encore si grands que, pour obtenir promptement la fin de la guerre, on a comblé la Vierge de présents ; elle est chargée de rubans tricolores pour plus de 1,200 livres. » — Aussi les efforts de la loi échouèrent, car toute loi est impuissante lorsqu'elle est en contradiction avec les mœurs.

On eut beau instituer le repos du décadi, on n'en chômait pas moins le dimanche. La Convention décréta des fêtes officielles : fondation de la République, 1" vendémiaire ; fête de la Jeunesse, 10 germinal ; fête des Époux, 10 floréal ; de la Reconnaissance, 10 prairial ; de l'Agriculture, 10 messidor; de la Liberté, 9 et 10 thermidor ; l'habitant de Paris n'en garda pas moins ses vieilles coutumes et continua à célébrer, par la cessation de tout travail, les fêtes de l'Église. Par curiosité, par cet esprit de badauderie qui l'entraîne invinciblement vers toute nouveauté, et non par conviction, comme l'on essayait de se le persuader, il a donné dans toutes les niaiseries qu'on lui offrait en appât. Le 20 prairial, deux jours avant le vote de la loi la plus cruelle qui fut jamais, il admira la fête de l'Être- Suprême qu'avait dessinée David, « le Raphaël des sans-

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culottes, » le futur peintre de Napoléon et de Pie VII ; il vit, sans rire, la Convention entourée d'un ruban tricolore porté t par TËnfance ornée de violettes, l'Adolescence ornée de myrtes, la Virilité ornée de chêne, la Vieillesse ornée de pampres et d'olivier. » De ces lourdes rêveries emblématiques, où Ton ne retrouve guère la preuve de celte légèreté que Ton nous reproche, il est resté une trace matérielle. Dans le jardin des Tuileries, au boutades parterres ménagés au milieu des futaies de marronniers, on voit des bancs semi-circulaires en marbre blanc dont les côtés sont formés par des griffons ; ils sont de Tinvention de Robespierre : aux jours de fêtes, les vieillards devaient s'y asseoir pour couronner les jeunes gens vertueux.

L'esprit de contradiction qui anime le peuple de Paris, le détache de la religion lorsqu'on l'y pousse, et l'y ramène lorsqu'on cherche à l'en éloigner. En temps normal, il est assez respectueux pour ce qui tient au culte ; il est religieux sans conviction, un peu de paresse et beaucoup par habitude léguée. Il répète des mots qu'il a entendus sans en avoir bien compris le sens ; il dit : a Je veux mourir dans la foi de mes pères ; » de même que les bourgeois disent volontiers cette balourdise: «Il faut une religion pour lepeuple, » sans s'apercevoir qu'ils en ont aussi besoin que lui. Il est cependant un fait que Ton ne peut nier et qu'il est facile de constater : malgré U multiplicité des offices, les églises sont pleines le dimanche ; aux jours de fêtes carillonnées, elles regorgent et sont insuffisantes à contenir la foule qui s'y presse. On ne néglige rien, il est vrai, pour attirer le public par des pompes grandioses, où les chants, les parfums, la beauté du spectacle donnent satisfaction aux sens que l'Eglise recommande sans cesse de mortifier, et, dans certaines cir-

U REUGION. 279

constances, on fait des réclames, comme pour une re* présentation théâtrale * .

Certains prédicateurs, dont la race paraît éteinte au- ' jourd'hyi, Ravignan, Lacordaire, avaient le don de passionner les esprits; la mode s'y était mise, on « faisait queue » pour aller les entendre, on s'accommodait avec les suisses afin d'avoir des places réservées, et l'on était fort surpris de retrouver là le public qui, le soir, allait applaudir Rachel à la Comédie-Française. L'éloquence de la chaire satisfait une des plus nobles curiosités de l'intelligence ; elle attire les lettrés et les gens de bonne compagnie; il le savait bien ce curé de Saint-Sulpice qui disait au prône, en mars 1751 : « A six heures on prêchera pour le peuple et les domestiques ; on leur parlera de la religion tout naturellement. »

Entre ceux qui voudraient faire Vie la cité un couvent, des habitants un troupeau de moines, et ceux qui, répudiant toute croyance, évoquent le néant et rêvent la ■ suppression du culte extérieur, il y a une juste mesure que le Parisien semble avoir saisie ; certes, il ne fera pas comme ce paysan des Vosges, notre contemporain, qui acheta de son curé un hectare de Paradis pour une somme de 20,000 francs une fois versée ; dans certains miracles dont on lui parle, il distingue des accidents pathologiques qui se reproduisent chaque jour dans les asiles d'aliénés ; mais il sait que ces sortes de choses, dont on fait beaucoup trop de bruit, n'ont rien de commun avec la religion et que celle-ci reste intacte malgré la maladresire de ses amis excessifs et l'acharnement de Ses adversaires. Même lorsqu'il ne pratique pas, il va demander la consécration de l'Église pour son mariage, pour l'enfant qui lui est né, pour ses parents qui meu-

* « Le Vendredi Saint, de midi à trois heures, on exécutera à la Madeleine le» Sept Paroles du Christt de H. Théodore Dubois, avec soli, chœur et orchestre, sous la direcUon de l'auteur. »| (Preste t,du !^^avril 1874.)

rent. La libre pensée flotte autour de lui, Tassaille, le sollicite, mais ne le pénètre que bien peu.

A cet égard on peut donner des chiffres concluants. En 1872, les naissances, à Paris, ont été au nombre de 56,894 (on ne porte jamais les enfants israélites à la synagogue) ; — 48,763 ont été présentés aux églises et aux différents temples de la réformation ; pour 21,575 mariages, 18,250 couples ont reçu la bénédiction des cultes catholique, protestant et Israélite; enfin, sur 45,780 inhumations, 5,841, dans lesquelles il faut en compter 195 effectuées par la Morgue, ont été faites « civilement ». La proportion est minime, mais elle deviendra certainement plus considérable, si l'on est assez malavisé pour appliquer des mesures rigoureuses à ceux qui font acte de « libres-penseurs » et dont on a spirituellement dit : « 11 ne leur manque, pour mériter ce titre, que de penser d'abord, puis de respecter la liberté des autres. » Us crient à l'intolérance lorsqu'un prêtre, usant de son droit, refuse les prières consacrées à un homme qui s'est suicidé, ou qui faisait profession d'athéisme ; il faut savoir ne pas les imiter en cela et ne pas mettre obstacle à des manifestations qui, on peut en convenir, sont souvent puériles, mais qui cependant peuvent, dans bien des cas, être un besoin de la conscience même. Lorsqu'un prêtre se présenta au chevet de Lamennais mourant, et lorsque celui-ci refusa de le recevoir, ils furent l'un et l'autre dans la sincère expansion de leur croyance.

Le prêtre, — l'homme qui parle au nom d'une morale supérieure, qui est investi du pouvoir de répandre la parole même de Dieu du haut de la chaire de vérité, — n'a-t-il pas souvent outrepassé la mesure et exigé de la crédulité humaine plus que celle-ci ne pouvait donner? n'a-t-il pas puissamment contribué à ébranler la foi en la chargeant d'untardeau qu'elle était incapable de por-

ter ? Expliquer certains événements dont les causes physiques et morales sont nettement déterminées, en faisant intervenir une volonté providentielle irritée, c'est aller plus loin qu'il ne convient. Lorsque Ton apprit à Paris, en 1525, que François I**" avait été fait prisonnier à Pavie, on prêcha que Dieu était courroucé contre la France, à cause de « la diversité des habillements ». Nous sourions lorsque l'histoire nous fait dételles révélations et peut-être ne rétléchissons-nous pas que les mandements desévêques sont aujourd'hui remplis d'appréciations analogues. Ne nous a-t-on pas appris de la sorte que l'invasion des sauterelles en Algérie, que les inondations du Rhône avaient pour but de châtier les trancsmaçons. Ces exagérations, que rien ne justifie, qui font hausser les épaules au plus mince bachelier, ont ébranlé bien des croyances ; mieux que les prédications matérialistes les plus accentuées, elles ont fait entrer le doute dans des âmes soumises et les ont entraînées sinon à la révolte, du moins vers l'indifférence.

Le rôle politique, agressif et hautain que plusieurs membres du haut clergé ont essayé de jouer en tant de circonstances, n'a pas été non plus au profit d'une religion dont, le Dieu a dit : « Mon royaume n'est pas de ce monde. » Dans nos révolutions, l'attitude du clergé a-t-elle toujours été irréprochable? Sous la Ligue, il mène ce mouvement sans pitié, et l'assassin de Henri III est un moine ; pendant la Fronde, par le coadjuteur et par les curés de Paris, il se mêle à toutes les émeutes ; au 14 juillet 1789, qui donc marche à la tête du peuple et le guide sur le chemin de l'hôtel des Invalides, où l'on doit enlever une réserve de 25,000 fusils? C'est le curé de Saint-Etienne-du-Mont. Après la Révolution de 1848, le clergé bénit et rebénit les arbres de la liberté. La prêtrise est métier ou mission, selon l'homme qui l'exerce; saint Vincent de Paul fut un prêtre, le cardi-

nal de Retz aussi ; quelle difTérence entre eux ! et cependant Tun avait été le précepteur de l'autre.

Le clergé de Paris a fourni plus d*un saint au calendrier ; Tun d'eux, qui est en grande vénération parmi les âmes dévotes, semble n'avoir pas eu très-bonne réputation de son vivant : c'est saint François de Sales. IjC maréchal de Villeroi, qui l'avait beaucoup connu, disait : « J'ai été ravi quand j*ai vu M. de Sales un saint ; il aimait à dire des gravelures et trompait au jeu ; le meilleur gentilhomme du monde , au reste, et le plus sot M » Je ne sais si nos prêtres actuels seront béatifiés plus tard, mais j'en sais qui sont des saints, qui couchent sur une paillasse, parce qu'ils ont vendu leur dernier matelas pour distribuer quelques aumônes, qui ne désespèrent jamais et s'acharnent à sauver des âmes que le mal leur dispute. L'un d'eux, celui qui remplit le plus douloureux ministère que la charité chrétienne puisse accepter, arrêté et jeté dans une cellule de Mazas pendant la Commune, disait : « Enfin ! je vais donc avoir le temps de repasser ma théologie ! » Celui-là n'a pas été massacré, de sorte que les condamnés à mort peuvent entendre des paroles de consolation jusqu'au pied même de l'échafaud.

Le clergé de Paris est, en général, fort bon ; peutêtre en fouillant quelques anecdotes plaisantes serait-il facile de prouver qu'il a ses heures d'humanité ; mais il est fervent, attaché à ses devoirs et ne ressemble en rien à ces abbés galants qui couraient les ruelles du dix-huitième siècle, faisaient des bouquets à Chloris, oubliaient leurs soutanes dans Jes boudoirs et dont Voisenon fut le type spirituel*. On n^ parle guère des

* Voir Correspondance complète de Madame, duchesse d'Orléans; G. Brunet; t. II. p. 313.

* L'abbé de Boismorand mettait son crucifix à la fenêtre par la gelée* quand il avait perdu au jeu, et disait : c Ahl oui, je t'en enverrai des àmesl » Journal de Colle, t. I, p. 312.

Là religion. 285

1,193 ecclésiastiques qui fonctionnent dans les églises de Paris ; ils sont tenus par une sévère discipline et savent, au besoin, se perdre dans la foule. Un prêtre qui aujourd'hui s'afficherait à l'Opéra, comme ce fut la mode au siècle dernier, serait hué par les spectateurs, interdit par son évêque et envoyé ^n retraite dans quelque couvent de province.

L'esprit public est très-èveillè, et s'il plaisante des vœux imposés aux ministres de Dieu, il exige que ceuxci les respectent, contradiction qui n'a rien de surprenant chez un {>euple à la fois sceptique et superstitieux. H est intraitable sur un point : il ne veut pas que le clergé possède et il crie à la captation dès qu'il entend parler d'une donation faite aux églises ou aux couvents. A cet égard, toute précaution est prise; l'exemple du passé n'a pas été perdu, et si une nouvelle confiscation venait à se produire, elle n'aurait à s'exercer que sur bien peu de propriétés immobilières ; ce que l'on possède peut être facilement déplacé, car une partie de la fortune maritime de la France appartient «aux congrégations religieuses.

Malgré la Révolution et le nivellement de nos mœurs, le clergé a une tendance invincible à se considérer comme un ordre à part dans l'État, — major homine, minor Deo, — et, sous prétexte qu'il doit jouir d'une indépendance sans contrôle, qu'il puise les inspirations de sa pensée aux sources divines, il a parfois causé de cruels embarras aux gouvernements ; des puissances étrangères très-susceptibles ont failli répondre par des coups de fusil aux objurgations de certains mandements èpiscopaux. C'est là un malheur auquel on ne peut remédier, car la loi est désarmée ; l'appel comme d'abus devant le conseil d'État est une vaine formalité qui profite à celui qu'elle atteint. L'Église est femme ; elle ne tient absolument compté que de son intérêt,

On s'est irrité, dans plus d'un groupe politique, contre cette renaissance de la vie conventuelle, et, comme aux mauvais jours de la Révolution, on a demandé la suppression légale de toute congrégation religieuse. L'existence des couvents ne crée aucun danger public, et en réclamer la destruction, c'est porter atteinte à ce qu'il y a de plus sacré dans la société humaine, à la liberté individuelle. Il y a des âmes que le monde effarouche et qui subissent l'impérieux besoin de s'absorber «n Dieu, de se soumettre à une discipline étroite et de prier pour le salut de tous. Erreur ou vérité, peu importe ; le libre arbitre a le droit de s'exercer selon les croyances qui l'ont pénétré. Les voyageurs qui ont vu nos Lazaristes à l'œuvre dans les pays d'Orient, qui savent que leur devise : — apôtres en campagne, chartreux à la maison, — n'est point un vain mot, n'ont pu que garder un profond sentiment de respect pour ces hommes de vaillance et de foi. Ceux-là sont d'une utilité que nul ne contestera ; dans plus d'un cas ils ont été les pionniers de la civilisation et de la science. C'est un ordre d'origine exclusivement française, — j'allais dire parisienne : — il doit sa naissance à saint Vincent de Paul, et représente d'une façon toute particulière l'esprit expansif, charitable et aventureux de notre pays.

Le nombre des religieux qui vivent dans Paris est fort peu élevé : 1,233; les religieuses, en revanche, sont en quantité bien plus considérable k l'on peut en compter 4,712. Cela est naturel. La femme est sans défense, elle se jette au cloître pour éviter des périls qu'elle s'exagère ; renonçant à sa fonction organique qui est la maternité, elle se fond dans l'adoration d'un Dieu qu'elle voit sous la forme d'un enfant; mais, ne pouvant abdiquer les besoins d'amour qui sont sa force, elle se consacre aux souffrants et aux malheureux. On s'en aperçoit lorsque l'on visite los maisons de secours,

les écoles gratuites où les sœurs de Charité déploient un zèle qui semble abstrait, tant il a ses racines aux plus pures facultés de Tâme ; les sœurs de TEspérance veillent au chevet de nos malades, les sœurs de TAssistance maternelle apaisent les vagissemenls des nouveaunés, les sœurs de Marie-Joseph gardent Saint-Lazare, les dames de la Compassion surveillent la maladrerie de Lourcine ', les dames de Saint-Thomas de Villeneuve parlent d'espérance aux repenties du Bon-Pasteur. Partout où il y a du bien à faire, une misère à soulager, une souffrance à endormir, on voit quelqu'une de ces femmes revêtues de Thabit monastique. La Commune, comme la Terreur, chassa les filles de Saint-Vincent-de- Paul ; pendant ces tristes jours, les sœurs gardes-malades avaient été obligées de prendre le costume laïque pour pouvoir circuler impunément dans les rues de Paris.

Pendant cette période, les églises ne furent point épargnées. Le soir elles étaient converties en clubs. On y fumait, on y buvait, et, du haut de la chaire, plus d'une citoyenne y réclama, entre deux hoquets avinés, TémancipatioA de la femme. Les haines sans merci, extravasées depuis longtemps dans des cœurs envieux, crevèrent comme un abcès. Le prêtre était persécuté par une vingtaine d'énergumènes que suivait la foule imbécile. Des archevêques, des curés, des moines fu^ rent traqués comme des fauves, arrêtés, emprisonnés et enfin massacrés au moment où la délivrance s'avançait vers eux. Le chemin de ronde de la Roquette, le jardin de la rue Haxo, la maison des Dominicains ont vu tomber ces martyrs.

' On a beaucoup discuté sur l'origine du root Lourcine; la rue de ce nom a été ouverte sur un emplacement où Ton jetait les immondices et les cendres des habitations voisines; Lourcine garde ce souvenir et est ia contraction de l'appellation première: Locus cinerum.

On s*e8t irrité, dans plus d*un groupe politique, contre cette renaissance de la \ie conventuelle, et, comme aux mauvais jours de la Révolution, on a demandé la suppression légale de toute congrégation religieuse. L*existence des couvents ne crée aucun danger public, et en réclamer la destruction, c*est porter atteinte à ce qu*il y a de plus sacré dans la société humaine, à la liberté individuelle. Il y a des âmes que le monde effarouche et qui subissent l'impérieux besoin de s*absorber «n Dieu, de se soumettre à une discipline étroite et de prier pour le salut de tous. Erreur ou vérité, peu importe ; le libre arbitre a le droit de s'exercer selon les croyances qui Font pénétré. Les voyageurs qui ont vu nos Lazaristes à Tœuvre dans les pays d'Orient, qiii savent que leur devise : — apôtres en campagne, chartreux à la maison, — n'est point un vain mot, n'ont pu que garder un profond sentiment de respect pour ces hommes de vaillance et de foi. Ceux-là sont d'une utilité que nul ne contestera ; dans plus d'un cas ils ont été les pionniers de la civilisation et de la science. C'est un ordre d'origine exclusivement française, — j'allais dire parisienne : — il doit sa naissance à saint Vincent de Paul, et représente d'une façon toute particulière l'esprit expansif, charitable et aventureux de notre pays.

Le nombre des religieux qui vivent dans Paris est fort peu élevé : 1,255; les religieuses, en revanche, sont en quantité bien plus considérable et l'on peut en compter 4,712. Cela est naturel. La femme est sans défense, elle se jette au cloître pour éviter des périls qu'elle s'exagère ; renonçant à sa fonction organique qui est la maternité, elle se fond dans l'adoration d'un Dieu qu'elle voit sous la forme d'un enfant; mais, ne pouvant abdiquer les besoins d'amour qui sont sa force, elle se consacre aux souffrants et aux malheureux. On s'en aperçoit lors(jue l'on visite les maisons de secours,

les écoles gratuites où les sœurs de Charité déploient un zélé qui semble abstrait, tant il a ses racines aux plus pures facultés de l'âme ; les sœurs de l'Espérance veillent au chevet de nos malades, les sœurs de TAssistance maternelle apaisent les vagissements des nouveau" nés, les sœurs de Marie-Joseph gardent Saint-Lazare, les dames de la Compassion surveillent la maladrerie de Lourcine *, les dames de Saint-Thomas de Villeneuve parlent d'espérance aux repenties du Bon-Pasteur. Partout où il y a du bien à faire, une misère à soulager, une souffrance à endormir, on voit quelqu'une de ces femmes revêtues de Thabit monastique. La Commune, comme la Terreur, chassa les filles de Saint-Vincent-de- Paul ; pendant ces tristes jours, les sœurs gardes-malades avaient été obligées de prendre le costume laïque pour pouvoir circuler impunément dans les rues de Paris.

Pendant cette période, les églises ne furent point épargnées. Le soir elles étaient converties en clubs. On y fumait, on y buvait, et, du haut de la chaire, plus d'une citoyenne y réclama, entre deux hoquets avinés, Témancipatio^^ de la femme. Les haines sans merci, extravasées depuis longtemps dans des cœurs envieux, crevèrent comme un abcès. Le prêtre était persécuté par une vingtaine d'énergumènes que suivait la foule imbécile. Des archevêques, des curés, des moines furent traqués comme des fauves, arrêtés, emprisonnés et enfin massacrés au moment où la délivrance s'avançait vers eux. Le chemin de ronde de la Roquette, le jardin de la rue Haxo, la maison des Dominicains ont vu tomber ces martyrs.

^ On a beaucoup discuté sur l'origine du mot Lourcine; la rue de ce nom a été ouverte sur un emplacement où Ton jetait les immondices et les cendres des habitations voisines; Lourcine garde ce souvenir et est la contraction de rappellation première: Locus cinerum.

On s'est irrité, dans plus d*un groupe politique, contre cette renaissance de la \ie conventuelle, et, comme aux mauvais jours de la Révolution, on a demandé la suppression légale de toute congrégation religieuse. L'existence des couvents ne crée aucun danger public, et en réclamer la destruction, c'est porter atteinte à ce qu'il y a de plus sacré dans la société humaine, à la liberté individuelle. Il y a des âmes que le monde effarouche et qui subissent l'impérieux besoin de s'absorber «n Dieu, de se soumettre à une discipline étroite et de prier pour le salut de tous. Erreur ou vérité, peu importe ; le libre arbitre a le droit de s'exercer selon les croyances qui l'ont pénétré. Les voyageurs qui ont vu nos Lazaristes à l'œuvre dans les pays d'Orient, qui savent que leur devise : — apôtres en campagne, chartreux à la maison, — n'est point un vain mot, n'ont pu que garder un profond sentiment de respect pour ces hommes de vaillance et de foi. Ceux-là sont d'une utilité que nul ne contestera ; dans plus d'un cas ils ont été les pionniers de la civilisation et de la science. C'est un ordre d'origine exclusivement française, — j'allais dire parisienne : — il doit sa naissance à saint Vincent de Paul, et représente d'une façon toute particulière l'esprit expansif, charitable et aventureux de notre pays.

Le nombre des religieux qui vivent dans Paris est fort peu élevé : 1,233; les religieuses, en revanche, sont en quantité bien plus considérable k l'on peut en compter 4,712. Cela est naturel. La femme est sans défense, elle se jette au cloître pour éviter des périls qu'elle s'exagère ; renonçant à sa fonction organique qui est la maternité, elle se fond dans l'adoration d'un Dieu qu'elle voit sous la forme d'un enfant; mais, ne pouvant abdiquer les besoins d'amour qui sont sa force, elle se consacre aux souffrants et aux malheureux. On s'en aperçoit lorsque l'on visite les maisons de secours,

les écoles gratuites où les sœurs de Charité déploient un zèle qui semble abstrait, tant il a ses racines aux plus pures facultés de l*âme; les sœurs de TEspérance veillent au chevet de nos malades, les sœurs de l'Assistance maternelle apaisent les vagissements des nouveaunés, les sœurs de Marie-Joseph gardent Saint-Lazare, les dames de la Compassion surveillent la maladrerie de Lourcine \ les dames de Saint-Thomas de Villeneuve parlent d'espérance aux repenties du Bon-Pasteur. Partout où il y a du bien à faire, une misère à soulager, une souffrance à endormir, on voit quelqu'une de ces femmes revêtues de Thabit monastique. La Commune, comme la Terreur, chassa les filles de Saint-Vincent-de- Paul ; pendant ces tristes jours, les sœurs gardes-malades avaient été obligées de prendre le costume laïque pour pouvoir circuler impunément dans les rues de Paris.

Pendant cette période, les églises ne furent point épargnées. Le soir elles étaient converties en clubs. On y fumait, on y buvait, et, du haut de la chaire, plus d'une citoyenne y réclama, entre deux hoquets avinés, TémancipatioA de la femme. Les haines sans merci, extravasées depuis longtemps dans des cœurs envieux, crevèrent comme un abcès. Le prêtre était persécuté par une vingtaine d'énergumènes que suivait la foule imbécile. Des archevêques, des curés, des moines furent traqués comme des fauves, arrêtés, emprisonnés et enfm massacrés au moment où la délivrance s'avançait vers eux. Le chemin de ronde de la Roquette, le jardin de la rue Haxo, la maison des Dominicains ont vu tomber ces martyrs.

^ On a beaucoup discuté sur l'origine du root Lourcine; la rue de ce nom a été ouverte sur un emplacement où Ton jetait les immondices et les cendres des habitations voisines; Lourcine garde ce souvenir et est la contraction de l'appellatioD première: Locus cinerum.

sent pour une preuTe de moralité. Parmi les gais de la bonne compagnie, je ne crois pas que ce soit une Parisienne cette fenune charmante et spirituelle qui, par caprice de grande dame et dédain des usages acceptés, se livrait à toutes sortes d'excentricités de surface, inventait des toilettes folles, chantait à dépiter les chanteuses des estaminets-concerts et dansait souvent trop haut; son nom historique n*a jamais appartenu à l'armoriai de la France. Une galanterie a coûté un million; celui qui Ta payé était de la Grande-Bretagne et celle qui l'a reçu était du pays que Mignon regrettait. Au temps de mon enfance, Paris, surtout aux jours de carnaval, était tenu en émoi par les inexprimables et dispendieuses drôleries d'un personnage très-connu : c'était un Anglais, et le peuple l'avait surnommé lord FArsouille. Des parties de baccarat où l'on engageait des enjeux excessifs ont été sévèrement jugées par l'opinion publique; les Parisiens cependant n'avaient rien à y voir, car les principaux tenants étaient des Turcs et des Polonais.

Les étrangers adorent, peuplent, enrichissent Paris, où ils trouvent une protection active de la part de l'autorité et des facilités de plaisir qu'ils augmentent euxmêmes par le haut prix dont ils se font gloire de les payer. Rentrés chez eux, au coin de leur feu de charbon de terre, dans un ennui centuplé par l'acuité des souvenirs, ils disent volontiers : « C'est la ville la plus immorale du monde, » et ne s'aperçoivent pas qu'ils sont au moins de moilié dans la démoralisation qu'ils nous reprochent. On peut répéter encore le mot de J.-J. Rousseau, il est toujours vrai : « La corruption est partout la même; il n'existe plus ni mœurs, ni vertus en Europe ; mais s'il existe encore quelque amour pour elles, c'est à Paris qu'on doit le chercher. »

Le Parisien n'ignore pas les médisances dont il est

LES MŒUUS. 291

l'objet; il en lève un peu les épaules; mais comme il sait aussi que les plaisirs attirent les étrangers et que les étrangers lui apportent de Targent, il en prend son parti , multiplie les lieux d'amusement, s'enrichit et, semblable au chien qui mange le dîner de son maître, il prend sa part du gâteau ; il s'amuse lui-même tant qu'il peut, avec la frivolité de son caractère naturel ^ Les événements les plus douloureux, ceux dont les conséquences prolongées peuvent avoir une influence directe sur ses destinées, ne le détournent pas de cette recherche du plaisir. Lorsque la conspiration de Georges Cadoudal eut été découverte, toutes les barrières furent fermées pendant que l'on fouillait la ville pour y trouver les conjurés ; Paris ne s'inquiétait que de la promenade traditionnelle de Longchamp, qui alors était très en vogue ; comment la ferait-on si la barrière de l'Étoile restait close? Le dimanche des Rameaux, les deux derniers complices de Georges furent arrêtés, heureusement, dit Real, car les équipages purent défiler dans les Champs-Elysées et dans le bois de Boulogne.

Au mois de janvier 1872^, presque jour pour jour après la capitulation de Paris qui consacrait notre défaite, abandonnait trois départements et consentait cinq milliards d'indemnité, le préfet de la Seine fut sollicité . d'autoriser la construction de quatre théâtres nouveaux sur la place du Château-d'Eau. Pendant l'hiver de 1874, Paris ne s'est occupé que de savoir où et combien de fois on danserait dans les demeures officielles. C'est pour faire aller le commerce, dit-on ; le commerce en profite, nul ne le conteste ; mais ceux qui vont danser ne s'en soucient guère. Lorsque l'on a offert au shah de

* Le marquis de Saint-Âulaire a dit : « La frivolité est moins Taversion pour les choses sérieuses que la disposition à s'en amuser. »

* Le premier bal donné à l'Opéra après la guerre de la Commune, en décembre 1871 , a rapporté 18,045 francs.

nal de Retz aussi ; quelle différence Qiitre eux ! et cependant Tun avait été le précepteur de Tautre.

Le clergé de Paris a fourni plus d*un saint au calendrier ; l'un d'eux, qui est en grande vénération parmi les âmes dévotes, semble n'avoir pas eu très-bonne réputation de son vivant : c'est saint François de Sales, Le maréchal de Yilleroi, qui l'avait beaucoup connu, disait : « J'ai été ravi quand j'ai vu M. de Sales un saint ; il aimait à dire des graveiures et trompait au jeu ; le meilleur gentilhomme du monde , au reste, et le plus sot ^ ! » Je ne sais si nos prêtres actuels seront béatifiés plus tard, mais j'en sais qui sont des saints, qui couchent sur une paillasse, parce qu'ils ont vendu leur dernier matelas pour distribuer quelques aumônes, qui ne désespèrent jamais et s'acharnent à sauver des âmes que le mal leur dispute. L'un d'eux, celui qui remplit le plus douloureux ministère que la charité chrétienne puisse accepter, arrêté et jeté dans une cellule de Mazas pendant la Commune, disait : « Enfin ! je vais donc avoir le temps de repasser ma théologie ! » Celui-là n'a pas été massacré, de sorte que les condamnés à mort peuvent entendre des paroles de consolation jusqu'au pied même de l'échafaud.

Le clergé de Paris est, en général, fort bon ; peutêtre en fouillant quelques anecdotes plaisantes serait-il facile de prouver qu'il a ses heures d'humanité ; mais il est fervent, attaché à ses devoirs et ne ressemble en rien à ces abbés galants qui couraient les ruelles du dix-huitième siècle, faisaient des bouquets à Chloris, oubliaient leurs soutanes dans les boudoirs et dont Voisenon fut le type spirituel*. Ou n^ parle guère des

* Voir Correspondance complète de Madame^ duchesse d'Orléans; G. Brunet ; t. II, p. 313.

* L'abbé de Boismorand mettait son crucifix à la fenêtre par la gelée, quand il avait perdu au jeu, et disait : * Ahl oui, je t'en enverrai des à mes! * Journal de Collé, t. I, p. 312.

Ik RELIGION. 283

1,193 ecclésiastiques qui fonctionnent dans les églises de Paris ; ils sont tenus par une sévère discipline et savent, au besoin, se perdre dans la foule. Un prêtre qui aujourd'hui s'afficherait à l'Opéra, comme ce fut la mode au siècle dernier, serait hué par les spectateurs, interdit par son évêque et envoyé ^n retraite dans quelque couvent de province.

L'esprit public est très-éveillé, et s'il plaisante des vœux imposés aux ministres de Dieu, il exige que ceuxci les respectent, contradiction qui n'a rien de surprenant chez un peuple à la fois sceptique et superstitieux. Il est intraitable sur un point : il ne veut pas que le clergé possède et il crie à la captation dés qu'il entend parler d'une donation faite aux églises ou aux couvents. A cet égard, toute précaution est prise ; l'exemple du passé n'a pas été perdu, et si une nouvelle confiscation venait à se produire, elle n'aurait à s'exercer que sur bien peu de propriétés immobilières ; ce que l'on possède peut être facilement déplacé, car une partie de la fortune maritime de la France appartient «aux congrégations religieuses.

Malgré la Révolution et le nivellement de nos mœurs, le clergé a une tendance invincible à se considérer comme un ordre à part dans l'État, — major homine, minor Deo, — et, sous prétexte qu'il doit jouir d'une indépendance sans contrôle, qu'il puise les inspirations de sa pensée aux sources divines, il a parfois causé de cruels embarras aux gouvernements ; des puissances étrangères très-susceptibles ont failli répondre par des coups de fusil aux objurgations de certains mandements épiscopaux. C'est là un malheur auquel on ne peut remédier, car la loi est désarmée ; l'appel comme d'abus devant le conseil d'Etat est une vaine formalité qui profite à celui qu'elle atteint. L'Église est femme ; elle ne tient absolument compté que de son intérêt.

nal de Retz aussi ; quelle différence entre eux ! et cependant Tun avait été le précepteur de l'autre.

Le clergé de Paris a fourni plus d'un saint au calendrier ; l'un d'eux, qui est en grande vénération parmi les âmes dévotes, semble n'avoir pas eu très-bonne réputation de son vivant : c'est saint François de Sales. Le maréchal de Yilleroi, qui l'avait beaucoup connu, disait : <( J'ai été ravi quand j*ai vu M. de Sales un saint ; il aimait à dire des gravelures et trompait au jeu; le meilleur gentilhomme du monde , au reste, et le plus sot M B Je ne sais si nos prêtres actuels seront béatifiés plus tard, mais j'en sais qui sont des saints, qui couchent sur une paillasse, parce qu'ils ont vendu leur dernier matelas pour distribuer quelques aumônes, qui ne désespèrent jamais et s'acharnent à sauver des âmes que le mal leur dispute. L'un d'eux, celui qui remplit le plus douloureux ministère que la charité chrétienne puisse accepter, arrêté et jeté dans une cellule de Mazas pendant la Commune, disait : « Enfin ! je vais donc avoir le temps de repasser ma théologie ! » Celui-là n'a pas été massacré, de sorte que les condamnés à mort peuvent entendre des paroles de consolation jusqu'au pied même de l'échafaud.

Le clergé de Paris est, en général, fort bon ; peutêtre en fouillant quelques anecdotes plaisantes serait-il facile de prouver qu'il a ses heures d'humanité ; mais il est fervent, attaché à ses devoirs et ne ressemble en rien à ces abbés galants qui couraient les ruelles du dix-huitième siècle, faisaient des bouquets à Chloris, oubliaient leurs soutanes dans les boudoirs et dont Voisenon fut le type spirituel*. On n^ parle guère des

* Voir Correspondance complète de Madame^ duchesse d'Orléans; G. Brunet ; t. H, p. 313.

* L'abbé de Boismorand mettait son crucifix à la fenêtre par la gelée, quand il avait perdu au jeu, et disait : « Âhl oui, je t'en enverrai des àmssi > Journal de Colley t. I, p. 312.

l,i93 ecclésiastiques qui fonctionnent dans les églises de Paris ; ils sont tenus par une sévère discipline et savent, au besoin, se perdre dans la foule. Un prêtre qui aujourd'hui s'afficherait à l'Opéra, comme ce fut la mode au siècle dernier, serait hué par les spectateurs, interdit par son évéque et envoyé ^n retraite dans quelque couvent de province.

L'esprit public est très-éveillé, et s'il plaisante des vœux imposés aux ministres de Dieu, il exige que ceuxci les respectent, contradiction qui n'a rien de surprenant chez un peuple à la fois sceptique et superstitieux. H est intraitable sur un point : il ne veut pas que le clergé possède et il crie à la captation dès qu'il OBtend parler d'une donation faite aux églises ou aux couvents. A cet égard, toute précaution est prise ; l'exemple du passé n'a pas été perdu, et si une nouvelle confiscation venait à se produire, elle n'aurait à s'exercer que sur bien peu de propriétés immobilières ; ce que l'on possède peut être facilement déplacé, car une partie de la fortune maritime de la France appartient -aux congrégations religieuses.

Malgré la Révolution et le nivellement de nos mœurs, le clergé a une tendance invincible à se considérer comme un ordre à part dans l'État, — major hominej minor Deo, — et, sous prétexte qu'il doit jouir d'une indépendance sans contrôle, qu'il puise les inspirations de sa pensée aux sources divines, il a parfois causé de cruels embarras aux gouvernements ; des puissances étrangères très-susceptibles ont failli répondre par des coups de fusil aux objurgations de certains mandements épiscopaux. C'est là un malheur auquel on ne peut remédier, car la loi est désarmée ; l'appel comme d'abus devant le conseil d'État est une vaine formalité qui profite à celui qu'elle atteint. L'Église est femme ; elle ne tient absolument compte que de son intérêt.

nal de Retz aussi ; quelle différence ^ntre eux ! et cependant Tun avait été le précepteur de Tautre.

Le clergé de Paris a fourni plus d*un saint au calendrier ; l'un d'eux, qui est en grande vénération parmi les âmes dévotes, semble n'avoir pas eu très-bonne réputation de son vivant : c'est saint François de Sales. Le maréchal de Yilleroi, qui l'avait beaucoup connu, disait: « J'ai été ravi quand j'ai vu M. de Sales un saint ; il aimait à dire des gravelures et trompait au jeu ; le meilleur gentilhomme du monde , au reste, et le plus sot ^! » Je ne sais si nos prêtres actuels seront béatifiés plus tard, mais j'en sais qui sont des saints, qui couchent sur une paillasse, parce qu'ils ont vendu leur dernier matelas pour distribuer quelques aumônes, qui ne désespèrent jamais et s'acharnent à sauver des âmes que le mal leur dispute. L'un d'eux, celui qui remplit le plus douloureux ministère que la charité chrétienne puisse accepter, arrêté et jeté dans une cellule de Mazas pendant la Commune, disait : m Enfin ! je vais donc avoir le temps de repasser ma théologie ! » Celui-là n'a pas été massacré, de sorte que les condamnés à mort peuvent entendre des paroles de consolation jusqu'au pied même de Téchafaud.

Le clergé de Paris est, en général, fort bon ; peutêtre en fouillant quelques anecdotes plaisantes serait-il facile de prouver qu'il a ses heures d'humanité ; mais il est fervent, attaché à ses devoirs et ne ressemble en rien à ces abbés galants qui couraient les ruelles du dix-huitième siècle, faisaient des bouquets à Chloris, oubliaient leurs soutanes dans les boudoirs et dont Voisenon fut le type spirituel *. On n9 parle guère des

* Voir Correspondance complète de Madame, duchesse d'Orléans ; 6. Brunet ; t. II. p. 313.

* L'abbé de Boismorand mettait son crucifix à la fenêtre par la gelée, quand il avait perdu au jeu, et disait : « Âhl oui, je t'en enverrai des àmesl > Journal de Collé, t. I, p. 312.

l,i93 ecclésiastiques qui fonctionnent dans les églises de Paris ; ils sont tenus par une sévère discipline et savent, au besoin, se perdre dans la foule. Un prêtre qui aujourd'hui s'afficherait à l'Opéra, comme ce fut la mode au siècle dernier, serait hué par les spectateurs, interdit par son évéque et envoyé ^n retraite dans quelque couvent de province.

L'esprit public est très-éveillé, et s'il plaisante des vœux imposés aux ministres de Dieu, il exige que ceuxci les respectent, contradiction qui n'a rien de surprenant chez un peuple à la fois sceptique et superstitieux. Il est intraitable sur un point : il ne veut pas que le clergé possède et il crie à la captation dès qu'il entend parler d'une donation faite aux églises ou aux couvents. A cet égard, toute précaution est prise ; l'exemple du passé n'a pas été perdu, et si une nouvelle confiscation venait à se produire, elle n'aurait à s'exercer que sur bien peu de propriétés immobilières; ce que l'on possède peut être facilement déplacé, car une partie de la fortune maritime de la France appartient «aux congrégations religieuses.

Malgré la Révolution et le nivellement de nos mœurs, le clergé a une tendance invincible à se considérer comme un ordre à part dans l'État, — major homine, rninor Deo, — et, sous prétexte qu'il doit jouir d'une indépendance sans contrôle, qu'il puise les inspirations de sa pensée aux sources divines, il a parfois causé de cruels embarras aux gouvernements ; des puissances étrangères très-susceptibles ont failli répondre par des coups de fusil aux objurgations de certains mandements épiscopaux. C'est là un malheur auquel on ne peut remédier, car la loi est désarmée ; l'appel comme d'abus devant le conseil d'État est une vaine formalité qui profite à celui qu'elle atteint. L'Église est femme ; elle ne tient absolument compté que de son intérêt.

était fort beau et il y avait foule. Deux ouvriers, installés sur un banc, regardaient, comme moi, défiler les voitures. Un cavalier de bonne tournure, suivi d'un domestique, passa. Un des ouvriers dit à Fautre : « Ce monsieur-là, je le connais ; c'est le duc de La Rochefoucauld. J'ai travaillé chez lui ; c'est un brave homme. » L'autre répondit : « La Rochefoucauld ? Il y a une rue qui s'appelle comme cela. Ah ! il est duc ; eh bien ! qu'est-ce que cela me fait ?» Au bout de quelques instants apparut une calèche, dans laquelle s'étalait un vieillard court et trapu. Le second ouvrier dit au premier : «( Regarde donc ce gros-là ! il ressemble à un boulet de canon roulé dans de la farine. » Le premier répliqua à voix basse et très-rapidement : « Tais-toi donc ! c'est Malakoff, le maréchal Pélissier. » Je vis alors un singulier spectacle : l'homme qui dédaignait si fort le duc de La Rochefoucauld se leva d'un bond, le chapeau à la main, et, courant vers la voiture, il cria : « Vive Pélissier I vive Pélissier 1 » Puis il vint se rasseoir tout pâle, trés-ému et dit : « Ça m'a fait quelque chose de le voir. » Cela voulait dire : J'aurais eu beau faire, jamais je n'aurais été duc de La Rochefoucauld ; avec du courage, du travail et un peu de chance, j'aurais pu être duc de Malakoff et maréchal de France. — Cette pensée était si bien la sienne, qu'au bout d un assez long silence il.dit : « Après tout, Ney était bien le fils d'un forgeron I » Ce genre d'égalité, qui consiste non pas à être, mais à pouvoir devenir, si l'on peut ainsi parler, est intimement lié k nos mœurs sociales, et rien ne l'en détachera. C'est ce sentiment, où l'ambition personnelle trouve un si puissant ressort, qui a fait dire au vieux Lefebvre, duc de Dantzig, un mot admirable. A une réception aux Tuileries, sous Louis. XVlll, on se moquait un peu du brave homme, et, pour le taquiner, chacun devant lui parlait de ses aïeux ; il comprit Tin-

lenlion blessante et i:épondit : « Je suis un ancêtre, moi I »

Si le Parisien adopte certains hommes et les pousse au pouvoir, on n*en peut dire autant des institutions : il leur est dévoué lorsqu'elles ne sont pas ; dès qu'elles existent, il n'en veut plus. Il est, à cet égard, d'une mobilité désespérante, augmentée par une absence d'idées politiques qu'il est difficile d'imaginer. Eu se servant du langage parlementaire, on peut dire que tout Parisien porte en lui une gauche et une droite qui se combattent sans cesse, votent à rebours, n'écoulent jamais la sonnette du président, et se perdent dans les discussions de mots où Byzance a «ombré jadis. Il ne sait pas manier la liberté, il ne veut pas supporter l'autorité, et il serait ingouvernable s'il ne respectait ceux qui lui font un peu peur. Deux fois pris de belles intentions de régénération et bercé de rêves vertueux, il est parti pour Sparte et s'est arrêté en Macédoine, heureux lorsqu'il y a rencontré Alexandre.

11 demande des lois pour les autres, mais n'en veut pas pour lui : il se plaint de la réglementation administrative et accable le pouvoir de pétitions dans lesquelles il propose que chacun ait un livret indiquant sa capacité, un numéro d'ordre et des bulletins dé vote de couleur différente pour les célibataires, les veufs et les gens mariés ; si l'on écoutait ces rêveries, dont les Corps législatifs ont eu souvent à s'occuper, ce ne serait pas trop de tripler le nombre des fonctionnaires. Il aide l'autorité à sa façon, il lui écrit constamment pour la morigéner et réclamer ce qu'il appelle des améliorations. C'est là encore une des anomalies caractéristiques du Parisien : il donne volontiers toutes sortes de conseils à ses administrations, il y a recours jusqu'à satiété ; mais dès qu'il en parle, c'est pour en dire du mal, les déclarer despotiques, tracassières et touf à fait

noO LE PARISIEN.

inutiles. Les meilleurs esprits if'échappent point à ce travers, el chacun essaye de signaler les abus ; mais dès que l'on sort des généralités, dès que l'on presse la question, chacun reste muet, car on médit de confiance, par habitude, de nos institutions urbaines, et sans jamais les avoir approfondies. Elles valent mieux que leur réputation ; il est vrai qu'elles sont lentes et paperassières, mais c'est parce qu'elles craignent de se tromper et parce qu'elles accumulent les pièces de contrôle qui, dégageant leur responsabilité, aflGrment la rectitude de leurs opérations.

On croit et l'on répète que les fonctionnaires sont des espèces de potentats qui font et défont toutes choses selon leur bon plaisir ; c'est mal les connaître. Ils sont liés par une subtile réglementation, et nul mouvement d'indépendance personnelle ne leur est. permis : les lois, les décrets, les ordonnances royales, les arrêtés ministériels, les décisions du conseil d'État leur ont tracé un étroit sentier dont ils ne peuvent s'éloigner sous peine de prévarication. C'est eux cependant que Ion rend responsables de toutes les minutieuses précautions qui leur sont imposées et qui sont la garantie même des intérêts publics. Beaucoup de gens accusent nos administrations par ignorance, par laisser-aller, mais plus d'un n'agit ainsi que par mauvaise foi, par rancune politique, par suite des déceptions dont il a été blessé. Voilà, pour ma part, dix ans que je les étudie, que je les soumets à des contrôles réitérés : elles ne sont pas impeccables, — qui donc l'est ici-bas ? — mais elles font de leur mieux, et le sentiment du devoir, que l'on constate chez presque tous les employés, est de nature à mériter le respect des esprits équitables. Je m'en rapporte à ce que j'ai vu et non pas à ce que- disent des critiques trop intéressés pour être absolument sincères ; mon opinion est faite: si en 1814, en 1815, en 1850, en 1848, en

1870, en 1871, Paris, — je dirai plus, la société française — n'a pas sombré, c'est aux administrationsparisiennes qu'on le doit; lentement, prudemment, méthodiquement, elles ont fait rentrer le flot débordé dans le lit creusé par la sage tradition de l'expérience, et le fleuve de nos destinées a repris son cours. Ce que serait Paris sans ses administrations tutélaires, nous le savons ; car nous l'avons vu du 18 mars au 28 mai 1871.

C'est, en grande partie, à la badauderie du Parisien qu'il faut attribuer ces puériles récrimijiations, car cette badauderie est sans pareille ; un régiment passe, tout le monde le suit ; une voiture verse, tout le monde s'arrête ; oui : mais pendant le siège il a été de mode d'aller voir tomber les obus, et tout le monde y courait. Au mois d'avril 1871, Paris était lamentable : on se promenait mélancoliquement dans les Champs-Elysées, et, faute de mieux, on regardait Polichinelle et le commissaire se battre sur le théâtre de Guignol ; un projectile, évitant l'Arc de Triomphe, éclatait dans l'avenue ; chacun s'y précipitait et revenait tranquillement écouter les lazzis du fantoche. On fit plus : des bourgeois sérieusement vêtus, et patentés sans doute, gravissaient par curiosité les rampes de Montmartre, que les faiseurs de lieux communs du moment appelaient prétentieusement « le mont Aventin de l'émeute ! » Ils arrivaient jusqu'à la fameuse batterie que Ton a si facilement démontée, à l'heure du combat, avec quelques sacs de monnaie : ils regardaient les obusers accroupis sur les lourds affûts, entraient en conversation avec les artilleurs fédérés, et, pour un ou deux francs, obtenaient de mettre le feu à la pièce chargée. — Je l'ai vu. — Pour faire du mal ? non pas ; pour faire du bruit et pouvoir se vanter d'avoir tiré un coup de canon. Ces mêmes gens avaient horreur des hommes de la Commune, mais ils s'étaient amusés pendant cinq minutes.

La puérilité du Parisien reotraîne à des actions semblables dont le côté révoltant lui échappe ; elle Tempèche aussi de tenir une ligne de conduite rêAéchie ; il est tout à la première impression; il s'éprend de ce qu'il n*a pas, se dégoûte de ce qu'il a et regrette ce qu'il n a plus. Très-crédule, se payant de mots, ne voyant les choses que par la surface avec laquelle il est en contact, il gobe toutes les bourdes qu'on lui débite, d'autant plus facilement qu'il est fort ignorant, oublie vite et n'apprend rien. Les rhéteurs, qu'il a souvent le tort d'éeouter, abusent de cette naïveté un peu niaise et lui jettent en pâture des mots a qui ont déjà servi * . On s'est grisé avec la parole imprudente de M. Jules Favre : < Pas une pierre de nos forteresses, pas un pouce de notre territoire ; i elle est empruntée au serment des I

Templiers. — M. Rochefort croit avoir inventé le « gouvernement de la Défense nationale » ; l'expression est de Michelet, et il l'applique à la faction des d'Armagnacs. — M. Gambetla s'écrie qu'il a fait un pacte avec la victoire ou avec la mort ; c'est la double riposte de Mercier et de Bazire. — Il n'est pas jusqu'à M. Glais- Bizoin, aphone et branlant le chef, qui, visitant le camp deConlie, n'ait mis ses mains derrière le dos pour dire aux troupes assemblées : « Soldats I je suis content de vous ! » — Après le 18 mars, M. Favre demandait pardon à Dieu et aux hommes de n'avoir pas fait désarmer la garde nationale; longtemps avant lui, Danton avait dit cela en parlant du tribunal révolulionaire. Pendant le siège, pendant la Commune, les braillards débraillés ont-ils assez crié : vaincre ou mourir I C'était la devise de Henri IV, le mot d'ordre qu'il donnait à Arques.

Toutes ces défroques des rhétoriques surannées, le Parisien les accepte sans sourciller, et parfois même pousse la bonne foi jusqu'à les trouver éloquentes. Phrases toutes faites, idées reçues, lieux communs, méta-

phores gothiques^ rien ne Tétonne, et il adntire. C'est que, malgré sa mobilité douloureuse, le Parisien est atteint d'une servilité intellectuelle qui pourrait bien être une maladie engendrée par son incurable paresse pour ce qui touche aux choses de l'esprit ; les étrangers s'y trompent ; parce qu'il est bavard, ironique, expansif, on croît qu'il a un esprit d'initiative très-développé et des hardiesses de conception très-actives ; erreur : en art, en politique, en littérature, en médecine, en histoire, il se traîne dans les ornières dont il a peur de sortir.

Ces grands mots, il faut le reconnaître, ne sont pas toujours inutiles, et jadis ils ont conduit le Parisien à la victoire. Il aime la bataille, et, comme le cheval de Job, il tressaille au son de^trompettes. Très-vantard, du reste, intrépide dans le succès, il est accablé par la défaite et perd toute énergie. Un général qui commanderait une armée exclusivement composée de Parisiens pourrait obtenir des triomphes extraordinaires et peu prévus; mais, en cas de revers, il n'aurait point une retraite à diriger, il n'aurait qu'une déroute à suivre. Tout historien impartial qui a parlé de nous a constaté le fait. D'où provient-il? Certes, le peuple de Paris est un grand peuple ; il est intelligent, laborieux, économe, un peu trop amoureux de l'inconnu, aimant les grandes choses et cherchant à s'y associer : mais il a bien peu de sens commun ; il a pour lui l'esprit, l'ironie, la compréhension facile, le génie du perfectionnement matériel, l'élégance du travail : mais il est myope quand il regarde vers l'avenir, il est aveugle lorsqu'il se tourne vers, le passé, il est sourd dès qu'il interroge l'histoire; il ne raisonne pas, il sent; il ne discute pas, il s'emporte; il n'agit pas, il s'agite. C'est une agrégation nerveuse gouvernée par des impressions; en un mot, il manque de caractère. Au début de la Kévolution, Charafort écrivait : « L'Assemblée nationale a donné au peuple une consti-

%4 LE PAP.IME5.

tuUon plus forte que lui; il faut qu'elle se hâte d*éle¥er la naûon à cette hauteur. • Les efforts ont été Tains, les tentatives sont demeurée:^ stérile^; entrai. :é par le poids de ses mœurs, Paris c^t toujours letombé à ce niveau d'insouciance où il ^e coiiiplait.

Malgré cette fdibles>e congénitale qui si souvent Ta fait osciller et a ralenti Tessor de sa fortune, Paris est orgueil leui ; il est fier de ses riclicsses, de ses élégances et de ce bruissement d'idées qui plane au-dessus de lui. Comment en serait-ii autrement? xXulle ville n'a été plus adulée, et il n'y a qu*à écouter ce que les étrangers en disent pour excuser ce qu'elle pense d'elle-même. En i814, lorsque Tinvasion, guidée par tous les souverains de TEurope, vint camper swr nos places publiques, quel langage tint-elle à la ville vaincue? « C'est à la ville.de Paris qu'il appartient, dans les circonstances actuelles, d'accélérer la paix du monde. Son vœu est attendu avec rintérét que doit inspirer un si immense résultat ; qu'elle se prononce, et dès ce moment Tarmée qui est sous ses murs devient le soutien de ses décisions. » C'est le commandant en chef des armées alliées qui parle ainsi, el qui, vainqueur, maître d'imposer ses volontés, prend Paris pour arbitre et sollicite de lui « la paix du monde ». On serait orgueilleux à moins.

Les généralissimes-diplomates n'ont pas été seuls à s'incliner devant son prestige : « Imaginez-vous une ville où les meilleures têtes d'un grand empire sont rassemblées dans un même espace, et, par des relations, des luttes, par l'émulation de chaque jour, s instruisent el s'élèvent mutuellement ; où ce que tous les règnes de la nature, ce que l'art, dans toutes les parties de la terre, peuvent offrir de plus remarquable est accessible à l'étude; imaginez-vous cette ville universelle où chaque pas sur un pont, sur une place, rappelle un grand passé, où à chaque coin de rue s'est déroulé un fragment

d'histoire ! et encore imaginez-vous, non pas le Paris d un siècle borné et fade, mais le Paris du dix-neuvième siècle, dans lequel, depuis trois âges d'homme,. des êtres comme Molière, Voltaire, Diderot et leurs pareils ont mis en circulation une abondance d'idées que nulle part ailleurs sur la terre on ne peut trouver ainsi réunies. »

— Quel est le Parisien fanatique et outrecuidant qui ose faire un semblable éloge et dire que Paris est une ville unique au monde? — C'est le plus grand des Allemands, c'est Goethe.

Les vertus et les défauts du Parisien, — du Français,

— constituent un peuple très-singulier qui se sent assez bien doué pour faire jfi des qualités acquises par le travail et la réflexion. Il a une élasticité puissante qui le relève au moment où Ton s'y attend le moins ; il peut produire presque indéfiniment et sait être riche même lorsqu'on lui prend son épargne ; il ne méïiage, au besoin, ni ses peines, ni son activité, et quelquefois il est éclairé par la lueur dé raison qui mène au salut. Ses inconséquences, ses ingratitudes, ses frivolités dont on se moque en venant les partager, toutes ses mauvaises qualités, en un mot, ne l'ont point empêché d'avoir des destinées enviables, d'exciter par son opulencé^la convoitise des jaloux et de tracer dans le champ des annales de l'humanité un sillon que rien n'effacera jamais.

Dupe de bonne foi. — Esprit de contradiction. — L'opinion de César. -* tempora l o mores I —Le lointain dans la nature et dans l'histoire. — Le paradis perdu. — Le siècle de Louis XIV. — Un bal chez le duc de Lesdiguiéres. — Le dessert de Fouquet. — Les financiers. — Le jeu. — La bassette et le baccarat. — Les gommeux. — La moralité d'autrefois. — Le pont des Larmes. — L'Estoile. — La Fronde. — Les cris de la Palatine. — Cruauté. — Le maquillage. — Les gens de théâ-tre. — « 11 reste encore Bronte le questionnaire. » — La libre pensée.

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