‹ Paris, ses organes, ses fonctions et sa vie dans la seconde moitie du XIXe siècle (volume 3)Chapitre 32 sur 70 · VI · texte numérisé non relu

VI

— Le dieu Matière. — Liberté. — Léquinio en mission. — Sottise d*auiourd'hui, sottise d'autrefois. — Prison anlicharabre du pouvoir. — hochcfort et Broussel. — Les pétroleuses. — « Esloupper les soupiraux. » — Le cabaret et les ouvriers. — Dragonnes et graines d'épinards. — Les tricoteuses. — Lieux communs et banalités. — Sparte.— Les effets de la ricbesse publique. — Sécurité. — Assassinat*. — Les mauvais jour» dauirefois. — Résurrection. — Le bonnet rouge et le chaperon d'Etienne Marcel. — Décapitaliser Paris. — Les menaces. — Le sacre. — Fluctuât nec mergitur. — L'airain de Corinlhe. — La chanson des horloges. — Les grenouilles. — Athènes et Alexandre. — Haine contre Paris. — Vauban. — L'Exposition de 1867. — Supériorité morale. — L'œuvre de Paris depuis 1800. — Salubrité.— L'intelUgencc de Paris. — Le sang de Louis XVI. — Les crises érupUves.

Le Parisien, — rhabilant de Paris, — a-t-il toujours été ce que nous le voyons aujourd'hui ? A-t-il toujours été inconséquent, futile, généreux, cruel, héroïque, faible, indifférent, fanatique, bavard, ignorant, ingénieux, frivole, spirituel et sot? Toujours, et aussi loin que Ton remonte dans son histoire, on le trouve pareil à lui-même ; ses variations les plus accentuées ne modifient en rien son caractère ; il peut être anglais avec le duc de Bourgogne, espagnol avec les Guise, monarchique avec Louis XIV, terroriste avec Robespierre, il n'en reste pas moins, comme dit Charron, « léger à croire, à recueillir, à ramasser toutes nouvelles, surtout les fâcheuses, tenant tous rapports pour véritables et asseurés ; avec un sifflet ou sonnette de nouveauté, on l'assemble comme les mouches au bruit du bassin. »

Toujours nous le voyons déraisonnant à perte de vue sur des effets dont il ignore les causes, se laissant exciter ou abattre par les mêmes motifs, dansant la carmagnole autour de l'échafaud de Louis XVI, pleurant d'attendrissement à la rentrée de Louis XVIII, criant vingt fois dans la même journée vive la Fronde ! et vive Mazarîn ! passant sans sourciller de la licence au despotisme, variant avec une bonne foi irréprochable, car il est passé maître en l'art de se duper soi-même. Trèsdivisé d'opinions, non point par principe, — il n'en a

guère, — mais par esprit de contradiction ; le contrepied lui est naturel et il n'a besoin d'aucun effort pour être d'un avis opposé à celui qu'il entend émettre. « 11 y a chez eux des partis différents, non-seulement dans chaque ville, dans chaque bourg, dans chaque village, mais encore dans chaque maison. » Est-ce un moraliste moderne qui, après avoir constaté notre état politique et social si profondément morcelé, s'exprime de la sorte ? Non ; c'est César, lorsqu'il parle de nos pères, les Gaulois.

Les gens à courte vue, douloureusement affectés par le spectacle qui frappe leurs yeux, accusent notre époque, lui reprochent d'être d'une immoralité exceptionnelle et font porter à liotre temps le poids de toutes les malédictions : notre temps ! notre temps ! Les plus férus en humanités s'écrient : tempera ! o mores ! En était-il donc autrement jadis, et seuls avons-nous le privilège de la dépravation? L'histoire et la poésie répondent ; depuis le vieux Nestor qui trouvait ses contemporains dégénérés, jusqu'aux vieillards de nos jours qui vitupèrent la corruption des jeunes gens, le même fait se reproduit. Dégoûté du présent, on se retourne vers le passé et on lui attribue des vertus qu'il n'a jamais soupçonnées. Cela est humain.

En voyage, on traverse des landes arides, trouées çà et là de marécages saumâtres ; les lichens, comme une lèpre vive, tachent les blocs de grès répandus sur les sables ; les arbres épuisés n'ont qu'un feuillage misérable ; on s'éloigne de ces lieux désolés où souffle l'air attristant des solitudes. Lorsque l'on a fait quelques lieues, on se retourne et l'on reste stupéfait d'apercevoir un paysage magnifique ; toutes les laideurs choquantes perdues au fond des transparences de Thorizon forment un ensemble merveilleux de lignes et de couleurs ; on admire et l'on se croit le jouet d'une illusion.

Le lointain produit dans l'histoire le même effet que dans la nature. Pour voir les choses en beau, il ne faut que les contempler à distance. Lorsque l'homme regarde vers son enfancei tout lui apparaît plus souriant, plus aimable et plus doux ; une phrase toute faite exprime très-nettement cette sensation, on dit : les charmes du souvenir. L'humanité entière croit ainsi, trompée par les mirages de Téloignement, que Jes jours d'autrefois étaient moins durs que les jours actuels, que tout y était plus fort, plus probe, plus grand ; elle obéit à la loi commune et s'égare en regrets stériles. Le Perdican d'Alfred de Musset a dit cela simplement d'une façon magistrale : « J'avais emporté dans ma tête un océan et des forêts, et je retrouve une goutte d'eau et des brins d'herbe. » Qu'est-ce que l'âge d'or? qu'estce que ce paradis perdu qui s'ouvre au seuil de toute religion, si ce n'est le souvenir idéal d'un passé bienheureux ?

Le bon vieux temps ! Je le vois dans les romans, je Taperçois sur le théâtre, mais je le cherche en vain dans l'histoire ; il n'y est pas. Ceux qui l'évoquent sans cesse avec une prétendue sagesse qui n'est que de l'ignorance, s'imaginent que, s'ils eussent vécu à l'époque de Cinq-Mars, de Lauzun, de Noce, de Létorières, ils eussent été des raffinés, des justaucorps à brevet, des roués, des marquis ; ils eussent été Gros-Jeans comme aujourd'hui et ils eussent vu des choses singulièrement semblables à celles qui les attristent. Ce siècle de Louis XIV, qui est resté comme un type de grandeur inimitable, fut, dit Saint-Simon, « un règne de vile bourgeoisie. » Loin d'être meilleures, les mœurs étaient pires, et le double adultère installé au trône même, régnant par la grâce de Dieu, s'imposant à la religion qui ' l'utilisait, à la noblesse qui le sollicitait, au peuple qui l'enrichissait, brisait toute retenue avec une impudeur

dont nos jours calomniés n'ont point donné d'exemple. Les relations du monde élaient sans sécurité : en certains cas, gentilshommes et bandits, c'était tout un ; que la province ait conservé des mœurs farouches, issues des coutumes féodales, on n'en peut douter, après les Grands Jours d'Auvergne de Fléchier ; mais les procès de la chambre ardente où les plus grands noms de la cour furent compromis, les procédures secrètes d'où la Montespan elle-même ne sortit pas bien nette, fournissent de singuliers renseignements sur cette société que l'on nous propose toujours comme un modèle de grâce et de façons élégantes.

L'urbanité de cette époque ne conviendrait guère à la nôtre, et la police correctionnelle verrait autre chose qu'une peccadille dans le fait suivant : « Le 19 janvier i658, il y eut grand régal, grand bal et belle comédie chez le duc de Lesdiguières. Il traita six belles dames, et entre autres la veuve du marquis de Sévigny (Sévigné), à qui l'on dit qu'il en veut... Le roy fut à l'heure du bal, masqué à la portugaise... La collation ne fut pas finie et le roy estoit à peine sorti qu'on commença à jouer des mains et à piller tout, jusque-là que l'on asseure qu'il fallust remettre quatre ou cinq fois de la bougie aux lustres et qu'il en cousta pour ce seul article plus de* 100 pistoles à M. de Lesdiguières *. » Le bon vieux temps réserve beaucoup de surprises semblables à ceux qui Tinlerrogent. Fouquet, dans un dîner d'apparat, fit servir au dessert deux vases chargés de pièces d'or nouvellement frappées ; les convives se jetèrent dessus, en remplirent leurs poches et se sauvèrent, sans écouter le surintendant qui les rappelait en riant.

Nos financiers ont fait plus d'une fortune scandaleuse et quelques-uns ont dû satisfaire aux curiosités de la

* Journal dun voyage à Pari» en 1657, 1658, par MM. de ViUiers, p. 387i 388.

justice ; les financiers d'autrefois n'étaient pas plus scrupuleux, et comme, en qualité d'adjudicataires (}es fermes, ils étaient souvent chargés de faire rentrer l'impôt, ils avaient en main des instruments de cruauté que l'on chercherait vainement aujourd'hui ; il y eut plus de faux-sauniers et de contrebandiers que d'assassins enchaînés sur le banc des galères que commandait Yivonne, frère de madame de Montespan. Je sais que maintenant il n'est faiseur d'affaires si taré qui ne trouve un prince pour sa fille, lorsqu'il a soin de mettre un million dans la corbeille du mariage ; les gens du monde s'indignent alors et se voilent la face avec une pudeur où il y a le regret d'une bonne aubaine manquée ; ils disent : On n'a vu ces choses-là que de notre temps. Doit-on rappeler la sanglante épigramme qui frappa Mirepoix, Lamoignon, Mole, lorsqu'ils épousèrent les filles de Samuel Bernard et devinrent « receleurs du bien qu'il a volé » ? Faut-il citer la phrase altiére dont La Bruyère a flagellé les grands de son époque : « Si le financier manque son coup, les courtisans diront de lui : C'est un bourgeois, un homme de rien, un malotru ; s'il réussit, ils lui demandent ss fille. »

De nos jours du moins, et sans essayer de pallier ce ^ que l'agiotage peut avoir de coupable, si l'on interroge ces maisons de crédit dont la wpide fortune a été souvent un objet de surprise et d'envie, si on leur demande quelle est leur raison d'être, elles peuvent montrer pour excuse les chemins de fer qui sillonnent le pays, les canaux qui joignent les fleuves, des ports où s'abritent des flottes qui vont sur tous les points du globe, des villes assainies et toutes les industries à l'œuvre. Qu'auraient répondu les hommes de finance dont Turcaret fut le type jusqu'à la Révolution? Le plus hardi, le plus intelligent de tous, Law, n'aurait eu à montrer

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que Tépouvantable banqueroute de la rue Quincampoix. Le jeu nous dévore, dit-on ; il ruine les familles, il entraîne les jeunes gens à des actions rgpréhensibles ; de plus d'un Ton peut dire ce que Saint-Simon écrivait sur le duc d*Antin : « Fort heureux au jeu et Irès-soupçonné d'y aider. » C/est un danger public, et les tribunaux ont dévoilé à cet égard un abîme de corruption que Ton ne soupçonnait pas. Qui le nie? Dans les cercles, dans les maisons particulières, dans les tripots clandestins, on joue avec une passion excessive que l'on rendrait immédiatement cent fois plus dangereuse si Ton rétablissait les jeux publics, comme certains personnages n'ont pas craint de le demander. Ce vice n'est point nouveau. La bassette, la cavagnole, le lansquenet peuvent marcher de pair avec le baccarat, qui est fort à la mode en ce moment. Il y a peu d'années, une partie se solda par une perte de i ,200,000 fr.; on se rappelle les clameurs qui furent poussées ; on ne parlait de rien moins que de faire intervenir le gouvernement et de clore à jamais le cercle où pareil scandale s'était produit. Madame de Sévigné est une âme douce et point médisante; elle écrit, le 18 décembre 1678: « Pour revenir à la bassette, c'est une chose qui ne se pjeut représenter ; on y perd fort bien cent mille pistoles en un soir. » Et elle ajoute : « Monsieur a rais toutes ses pierreries en gage*. — Le roi a commandé à M. de Cessac *

* De tels errements ne cessèrent pas à la mort de Louis XIV : « C'est un état que d'être joueur, dit Montesquieu ; ce seul titre tient lieu de naissance, de biens, de probité. » Sous la régence, sous les régnes de Louis XV et de Louis XVI, le jeu fait fureur. Mercy d'Argenteau écrit à Marie-Thérèse, en date du 18 novembre 1780 : « Le marquis dé Chabre, officier dans les gardes du eorps et très-gros joueur, avait débuté par gagner 18,000 louis, et il en avait perdu 30,000 à la tin du voyage (à Marly).... il s'est commis au salon des friponneries scandaleuses, au point qu'il a été volé dans la poche du comte de Dillon un portefeuille qui contenait pour 500 louis de billets de banque. (Voir Marie-Antoi' nette, correspondance secrète entre Marie-Thérèse et le comte Mercy d'Argen<eaT<; A. Arnetli et A. Geolfroy, t. iU, p. 4So et 490. Presque

de se défaire de sa charge et tout de suite c^e sortir de Paris; savez-vous pourquoi? Pour avoir trompé au jeu et avoir gagné avec des cartes ajustées. » Ne croirait-on pas que ces lignes ont été inspirées par cette partie de lansquenet jouée chez le duc d*Aumale, à Chantilly, vers la fin du règne de Louis-Philippe et qui eut un si profond retentissement dans la conscience publique? Que Ton se rappelle ce que Saint-Simon a dit de la princesse d'Uarcourt : « Sa hardiesse à voler au jeu était inconcevable et cela publiquement ; on Ty surprenait, elle chantait pouille et empochait ; il n'en était jamais autre chose. »

11 existe cependant entre a le bon vieux temps » et le nôtre une différence essentielle au point de vue du jeu et qu'il est bon de noter, car elle n*est point à notre avantage. Autrefois c'était la noblesse et la finance qui seules, ou à peu près, avaient le sot privilège des jeux excessifs ; aujourd'hui,' tout bourgeois qui se sait quelque argent en poche se livre à ce passe-temps aussi médiocre que périlleux. On croit faire acte de manières élégantes en s'assimilant les vices des castes renversées; les fils de la bourgeoisie, ceux qui, après avoir été les gandins, les petits-crevéSy sont aujourd'hui les gommeux S au lieu de voir un instrument de travail dans la fortune acquise par leurs pères, n'y ont vu qu'un instrument de plaisir, et ils se sont jetés tête baissée dans toutes sortes de distractions peu avouables, où le jeu tient la plus large place. Sous ce rapport, la démoralisation a gagné en profondeur et en étendue ; elle a pénétré une classe d'individus pour laquelle le droit de

toutes les lettres dont se compose ce recueil, si curieux et si important pour l'histoire du régne de Louis XVI, insistent sur la rage du jeu et sur les sommes qu'on y expose.

* Ganditif du boulevard de Gand; petits-crevés, des devants de chemise semés de points à jour appelés petits • crevés ; i^ommeuj;, de la gomme l'ailé avec des pépins de coing à l'aide de laquelle on maintient la frisure des cheveux/

s'amuser semble être le premier des devoirs. Il: ne faut pas trop s'en plaindre ; ce vice est compensé : souvent il ramène ces jeunes gens au travail par la ruine, et il active singulièrement la circulation de l'argent qui, sorti de leurs mains, finit toujours par être employé d'une façon utile et honorable.

Quant à ce que Ton appelle plus particulièrement la moralité, la main brûle à feuilleter l'histoire ; qu'est-ce donc que la collection des mémoires et des correspondances du temps passé, si ce n'est le récit d'aventures que l'on ne sait trop comment qualifier? Il y a certaines portions des annales de Paris qui ne seraient point déplacées dans VEnfer de la Bibliothèqjie nationale. La simplicité de ces impudeurs qui s'étalaient au grand jour est extraordinaire ; oh les acceptait sans trop détourner la tête. Lorsque Henri 111 posa la première pierre du Pont-Neuf, il voulait que Ton nommât celui-ci le pont des Larmes, en commémoration de celles* qu'il versait alors, sans contrainte, sur la mort de Quélus et de Maugiron. En 1610, L'Estoile peint d'un mot l'état moral de Paris : « En un siècle fort dépravé comme est le nôtre, on est estimé homme de bien à bon marché ; mes que vous ne soies qu'un peu boulgre, parricide et athée, vous ne laissés de passer pour un homme d'honneur. » Sous la régence de Marie de Médicis, sous Louis XIII, le dévergondage ne trouve plus de mots pour s'exprimer. Moralement jamais on n'a été plus bas que sous la Fronde ; cette guerre civile, cette lutte de prérogatives menée par des coureuses qui traînent des intrigants derrière elles et les cachent tout crûment dans leur alcôve, est faite pour donner la nausée ^ Ce n'est pas précisément par la pureté des mœurs que brilla l'époque de Louis XIV ; la fin du règne fut presque le

Côndé disait: « J'en ai assez de cette guerre de pots de chambre.

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pendant de celui du dernier des Valois. « U souffle un vent de vertige qui se répand partout », disait madame de Haintenon, impuissante à combattre tant de mal. La régence du moins fut un retour à la nature : c'est le mot de Hichelet.

Il faut écouter la Palatine et les cris qu'elle pousse ; elle était aux premières loges, du reste, pour bien voir et tout savoir; mère du régent et habitant le Palaisnoyai, elle vivait au centre même d'une débauche qui l'épouvantait : i Jamais rien de pareil ne s'est vu à ce qu'est la jeunesse d'à-présent; les cheveux en dressent sur la tête; je m'étonne que Paris n'ait pas encore été englouti en punition des choses affreuses qui s'y commettent; toutes les fois qu'il ton:ie, j'ai peur pour cette ville. » On ne sait quelle cruauté malsaine se mêlait au plaisir et semblait lui donner une acuité plus vive ; que l'on se rappelle Thorrible plaisanterie que le comte de Charolais — une bêle brute — fit subir à madame de ^aint-Sulpice; la pauvre femme en mourut pu peu s'en faut; son oraison funèbre fut une chanson ^ Les plus hauts personnages n'étaient point exempts de ces fantaisies maladives qui font croire à un trouble mental : un soir, à Versailles, malgré la présence du vieux roi, on avait eu grand'peine à empêcher le duc de Bourgogne de glisser un pétard enflammé sous le siège de la princesse d'Harcourt qui jouait au piquet.

Les femmes, au moins, allaient-elles à franc visage,

* Le recueil de Haurepas l'a conservée et bien d'autres sur le même sujet que l'on ne peut citer; il est déjà hardi de donner le premietcouplet :

Le grand portail de Saint-Sulpice

Où l'on faisait si bien l'office

Est délruil jusqu'au fondement.

Quelle rigueur 1 quelle injustice! 1

Les Condés, par amusement,

Ont brûlé ce saint édifice.

sans fard , ni cosmétique? Le « maquillage ^ » , que Ton reproche tant aux femmes d'aujourd^hui, était fort à la mode; Marie de Médicis avait auprès d'elle un valet de chambre-coiffeur que Ton appelait « le raccommodeur du visage de la reine » ; son secret n'a point été perdu, il a été fidèlement transmis à travers les âges, seulement le nom a changé ; un procès a prouvé que le mot brutal de raccommodeur avait été remplacé par un vocable plus poli : les gens qui font aujourd'hui métier de peindre les lèvres en rose, les veines en bleu, la peau en blanc, le bord de Toeil en noir, sont des émailleurs.

Des femmes du monde, je le sais, se sont compromises avec des hommes de théâtre ; il n*est si mince chanteur qui n'ait eu des succès d'alcôve; un gymnaste a failli être enlevé de vive force, et d'étranges histoires ont couru dont les sots se sont amusés et dont les honnêtes gens ont rougi ; on a crié au scandale et l'on a cru qu'une telle dépravation n'avait point d'ailalogue dans les siècles écoulés. L'histoire est comme Janus, elle a deux visages : qu'elle regarde le passé ou le présent, elle voit les mêmes choses. Pendant les beaux jours de Louis XIV, La Bruyère a vertement dit leur fait aux grandes dames de son temps. Qui ne se souvient de cet admirable paragraphe dont Ëstienne Pasquier aurait dit qu'il est le plus beau « placard » de la langue française. La fin en est une flétrissure pour les femmes qu'elle atteint : « \ous soupirez, Lélie; est-ce que Dracon aurait fait un choix? ou que malheureusement on vous aurait prévenue? Se serait-il enfin engagé à Césonie, qui l'a tant couru, qui lui a sacrifié une si grande foule d'amants, je dirai même toute la fleur des Romains? à Césonie, qui est d'une famille patricienne, qui

* Du "vcrbe maquiller^ qui, en jargon de voleurs, signifie faire ; se maquiller le yisage, c'est se faire le yisage.

est si jeune, si belle et si sérieuse? Je vous plains, Lèlie, si vous avez pris par contagion ce nouveau goût qu'ont tant de fenunes romaines pour ce qu'on appelle des hommes publics, et exposés par ieur condition à la vue des autres. Que ferez-vous, lorsque le meilleur en ce genre vous est enlevé? 11 reste encore Broute le questionnaire ; le peuple ne parle que de sa force et de son adresse ; c'est un jeune homme qui a les épaules larges et la taille ramassée, un nègre d'ailleurs, un honmie noir. »

11 n'est pas jusqu'à ces nouveautés philosophiques que l'on prétend avoir imaginées de nos jours et dont la stérilité fatigante cherche à s'imposer par toute sorte de moyens, qui ne soient des vieilleries inscrites dans l'histoire. La libre pensée, les libres penseurs font grand bruit depuis quelques années ; rumeur de surface qui cache des appétits désordonnés ou des déceptions politiques ; il y a plus d'un siècle qu'Horace Walpole écrivait : a Les Français affectent la philosophie, la littérature et le libre penser, » et il ajoute ceci, qu'il pourrait écrire encore : « De tous les dieux que l'on a jamais inventés, le plus ridicule est celte vieille divinité épaisse et lourde des sophistes grecs, que les modernes lettrés veulent remettre en honneur, le dieu Matière. » Ces hommes qui, dans toute religion établie, voient une sorte de lien moral qu'il faut couper, p^rce qu'il rattache la société à certains devoirs dont leurs théories sociales ne peuvent guère s'accommoder, ont traversé le pouvoir pendant quelques jours. En grande hâte ils ont profité de cette bonne fortune inespérée pour chasser les sœurs de Charité qui soignaient les malades, pour enlever les crucifix pendus à la muraille des écoles, pour fermer les églises et imposer silence aux prêtres. C'est en invoquant ce qu'ils nomment « les grands principes de la liberté » qu'ils ont commis ces

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attentats.. Cette conclusion, qui jure outrageusement avec les prémisses, n'est point de création moderne, et bien avant les mois d'avril et de mai 1871 on en avait vu des exemples. Léquinio, représentant du peuple en mission, lâche, le 1" nivôse an II, un règlement qui débute ainsi : « Afin que la liberté des cultes existe dans toute sa plénitude, il est défendu à qui que ce soit de prêcher ou d'écrire pour favoriser quelque culte ou opinion religieuse que ce puisse être. Celui qui se rendra coupable de ce délit sera arrêté à l'instant, traité comme un ennemi de la constitution républicaine, conspirateur contre la liberté française et sera livré au tribunal révolutionnaire. »

A qui sont empruntées ces mesures odieuses, où le ridicule semble dépasser la cruauté ? Au bon vieux temps, aux ordonnances de Louis XIV qui poursuivaient « ceux de la religion prétendue réformée » ; aux con* damnations à mort, si souvent prononcées contre les protestants sous le régne de François I", que le pape Jules III écrivit au roi de France, dans le courant du mois de juin 1535, pour le requérir de « vouloir apaiser sa rigueur de justice en leur faisant grâce et pardon ». Il n'est sottise de notre temps qui ne s'accorde avec précision à une sottise analogue du temps passé !

En politique on n'a pas été plus sage qu'en religion ; l'action des opposants , la répression exercée par le pouvoir, se sont affirmées de nos jours comme elles s'étaient affirmées jadis. Que n'a-t-on pas dit des geôles du mont Saint-Michel sous le gouvernement de Louis- Philippe? Ceux qui, dans un admirable élan de générosité et de vertu, ont démoli la Bastille en juillet 1789, ont dû regretter la destruction de la vieille forteresse royale qui eût pu contenir tant de suspects, de brissotins, de feuillants, de fayeltistes, de modérés, d'intempestifs, — c'est le mot que Robespierre a appliqué à

Anacharsis Clootz, — d'agents de Pitt et Gobourg, d'accapareurs et même, après thermidor, de jacobins et de babouvistes. Quel parti n*a compté ses prisomiiers autrefois et à présent? pour combien d'individus la prison n*a-t-elle pas été Tantichambre et le marchepied du pouvoir? Uochefort sort de Sainte-Pélagie pour être membre du gouvernement de la Défense nationale , comme le vieux conseiller Broussel était sorti de Saint- Germain pour devenir gouverneur de la Bastille.

L*histoire se répète incessamment, par la raison bien simple que les idées humaines se meuvent dans un cercle déterminé et que les mêmes causes produisent in* variablement les mêmes effets. Les faits amenés par des conjonctures absolument imprévues et extraordinaires ne sont point sans précédents; nos chroniques urbaines sont là pour le démontrer. Lorsque la Gommune vaincue, comprenant que sa défaite était inévitable, fut saisie de cet accès de pyromanie réfléchie dont les traces subsistent encore, Paris tout entier fut en proie à une indicible terreur; quoique aucun incendie n*ait été signalé dans le périmètre occupé par les troupes françaises, on ne voyait qu'incendiaires : toute femme portant un panier ou une boite à lait était une pétroleuse. On racontait, avec une émotion qui n'était point feinte, que l'on jetait des mèches soufrées dans toutes les caves, et l'on dénombrait les maisons brûlées. Ghacun alors se mit en mesure de parer aux sinistres dont on se croyait menacé; on boucha les soupiraux des sous-sols, et les habitants firent la garde sur les trottoirs. Gertes, la panique était excusable, mais les précautions prises représentaient probablement un fait sans analogue? — Le 25 mai 1524, la ville de Troyes fut brûlée; des gens déguisés et inconnus avaient, dit-on, excité des enfants à mettre le feu. Dès que la nouvelle arrive à Paris, on y perd la tête : on voit là je ne sais quelle machination

terrible ; Troycs n'était en quelque sorte qu'une étape; le but poursuivi était l'anéantissement de Paris; aussitôt les bourgeois font le guet dans les rues et s'empressent << d'estouppeD les soupiraux des caves ». Cette terreur dura longlemps, elles feux accoutumés de la Saint-Jean furent interdits en place de Grève ; de même, après la Commune et pendant quelques jours, il ne fut point prudent d'enflammer une allumette dans les rues : l'auteur de cette étude a vu tirer sur un fumeur qui, abrité dans l'angle d'une porte, allumait paisiblement son cigare.

Ces faits et tant d'autres qu'il serait facile d'énumérer prouvent que l'humanité suit imperturbablement la même route, et qu'il est injuste de reprocher exclusivement à son époque les fautes que toutes les autres ont commises aussi. Cela n'empêche pas les hommes désœuvrés on peu réfléchis de broder perpétuellement des variations sur la phrase de Sénèque : Quœ fuerunt vitia mores sunt : les vices d'autrefois sont les mœurs d'aujourd'hui. — On parle sans cesse, par exemple, de l'insouciance de nos ouvriers qui, une fois la paye reçue, vont la dépenser au cabaret, prolongent les jours de chômage, et ne rentrent à l'atelier que la bourse vide. Certes, c'est là un thème fertile en sérieuses réflexions, et l'on ne fera jamais trop d'efforts pour amener les artisans à la grande vertu domestique, qui est l'économie. Mais l'on se trompe en pensant que ce vice est particulier à notre état social. « L'ouvrier qui gagne quatre livres dix sous veut gagner six livres, dit Barbier dans son Journal, et il est quatre jours sans travailler, à manger son argent. » Cette indifférence, cet attrait vers le plaisir, cette braverie de l'artisan parisien avaient déjà été remarqués par un voyageur anglais qui visita Paris pendant le règne de Louis XIV. « 11 n'y a pas au monde, dit-il, un peuple plus industrieux et

qui gagne moins, parce qu*il donne tout à son ventre et à ses habits. »

Cette vanité du vêtement, ce besoin de clinquant et de galons qui tourmentent le Parisien, apparaissent surtout dans les moments de troubles. Chacun rêve de porter un panache ; l'égalité réclamée se manifeste alors par les broderies dont on se charge. Que n a-t-on pas vu pendant le siège et la Commune ! Ce fut une débauche d'uniformes plus brillants les uns que les autres. Les officiers de Dombrowski et de Bergeret, qui ballottaient sur leurs chevaux à travers la chaussée des boulevards, faisaient honneur à l'imagination des costumiers : ceintures, brassards, hongroises soutachées, ruban d'ordonnance rappelant celui de la Légion d'honneur, rien n'y manquait ; les chabraques à passepoils dorés enveloppaient les selles. En les voyant passer, on se souvenait involontairement de la phrase écrite par Camille Desmoulins dès le mois d'août 1789: «On ne rencontre dans les rues que dragonnes et graines d'épinards. » Les femmes ne nous ontpoint épargné d'écœurants spectacles; elles suivaient ou précédaient les bataillons de fédérés dans des jaquettes ridicules où les ornements n'étaient point ménagés. Ces viragos des- •cendaient des tricoteuses et de Théroigne de Méricourt. ce La femme d'un colonel se promène ici avec bonnet rouge, dit un témoin de la Révolution^ avec des pistolets à la ceinture, et se vante publiquement du nombre de gens qu'elle a tués lors des massacres d'août et de septembre. » La Commune permit aux locataires de déménager sans payer les termes échus, et nul ne s'en fit faute ; c'est une mesure analogue qui, pendant la Ligue, avait valu une sérieuse popularité au conseil de rUnioa.

Notre histoire contemporaine, j'entends celle qui commence en* 1830 et se prolonge jusqu'à nos jours,

offre des points de similitude remarquables, qui nalurellement ont engendré des accusations semblables que Ton dirait calquées les unes sur les autres. A-t-on assez parlé de Timmoralité du second Empire, du développement des intérêts matériels, du luxe, de la spéculation? On n*avait qu'à copier dans les Mémoires tout ce qui a été dit sur le dix-septiéme et le dix-huitiéme siècle ; on n'avait qu'à répéter les sermons prononcés par les prêtres, depuis que la chaire catholique est ouverte au monde, pour trouver des phrases stéréotypées et dont l'application était .indiquée. Mais sans remonter si loin, il était facile de se fournir de cette littérature banale. a C'est qu'en effet l'absence de croyances religieuses, les longues prospérités de la paix, le culte de l'argent, ont livré la classe intelligente et raisonnante de notre pays à l'homme ou à la chose qui lui assure la sécurité des intérêts matériels et la possession du moment. » Cette phrase est extraite d'une lettre du général Trochu, lettre rendue publique ; elle n'est pas datée de 1870, comme on pourrait le supposer, mais de 1851. Des écrivains sérieux ne parlent pas autrement. « L'activité industrielle et commerciale de cette époque, la surexcitation qu'elle donne à tous les appétits matériels amenèrent une concurrence effrénée, le plus hideux agiotage, un amour des écus plus impudent, plus effronté qu'au temps de la Régence et du Directoire. Acquérir sans travail, sans instruction, par les voies les plus courtes, inventer les moyens d'exploiter la crédulité, chercher des dupes, enfin faire des affaires, devient la pensée et l'occupation unique de la partie la plus Influente de la population, d'une société brillante et corrompue, sans croyance comme sans entrailles, qui ne connaît que les plaisirs matériels et les jouissances du luxe^ » Cette

* Th. LayaUée, Histoire de P ris, t. 1, p. 312.

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