‹ Paris, ses organes, ses fonctions et sa vie dans la seconde moitie du XIXe siècle (volume 4)Chapitre 9 sur 16 · V. — LA MOROUB · texte numérisé non relu

V. — LA MOROUB

Le Châtelet. — La Hotte aux Papelards. — La Morgue actuelle. — Mesures.

— Livre de greffe. — Registre de renseignements. — Dialogues. — Façon de procéder.— Insuffisance des traitements. — Sagacité. —Soins gratuits. — Le nécessaire. — Inhumations. —Souvenir des révolutions.

— Accroissement. — Statistique. — Femmes. — Nouveau-nés. — Carnaval. — Causes. — Morts de faim. — Proportions. — Primes et encouragements. — Sauveteurs. — Héros. — L'évéque Saint-Marcel.

La Morgue était originairement le second guichet du Grand-Châtelet. On y gardait les nouveaux prisonniers pendant quelques instants, afin que les guichetiers pussent les morguer 1 à leur aise, c'est-à-dire les regarder attentivement et se graver leurs traits dans la mémoire. Ce fut là ensuite qu'on déposa les cadavres ramassés sur la voie publique ou dans la Seine 1 . Plus tard, en 1804,

* Au dix-septiéme siècle, le verbe morguer était fort en usage : « Guitaut m'écrit de Saint-Ange, à trois lieues de Fontainebleau, où il est allé morguer la cour. • (Madame de Sévigné à madame de Grignan, t. VI, p. 4!>5; édit. Hachette.)

« Le jour du mardi gras, deux jeunes gens masqués ayant pris querelle au bal de l'Opéra, en sortirent pour se battre ; l'un d'eux, qui était déguisé en femme, fut tué; sa maîtresse, qui l'avait suivi, le voyant par

on construisit sur le quai du Marché-Neuf, à l'angle nord-est. du pont Saint-Michel, un bâtiment carré spécialement destiné à l'exposition des corps inconnus. L'ouverture des nouveaux boulevards a singulièrement modifié ce quartier, et la Morgue est aujourd'hui reléguée à l'extrémité de la Cité, sur cet îlot depuis longtemps réuni à la terre ferme et qu'on appelait autrefois la Motte aux Papelards.

La salle d'exposition, garnie d'un vaste vitrage qui permet l'observation la plus attentive, contient douze dalles sur lesquelles les corps sont étendus au-dessous d'un robinet d'eau froide qui les arrose incessamment et en retarde la décomposition. A côté sont le greffe, la salle des autopsies, la salle des morts reconnus ou inconnus qui doivent être enterrés, les magasins où des casiers séparés, numérotés, étiquetés, renferment les vêtements trouvés sur les cadavres ou simplement recueillis dans la Seine, les égouts et les canaux, enfin la salle des gardiens et leur chambre de nuit. Nul cadavre n'est reçu à la Morgue si les gens qui l'apportent ne sont munis d'un ordre de réception délivré par un commissaire de police; le procès-verbal de la découverte du corps et le rapport du médecin sont directement envoyés au cabinet du préfet.

Le cadavre une fois admis est déshabillé, lavé et exposé. L'énumération des différentes divisions qui servent de titres au livre du greffe explique comment cette lugubre comptabilité est tenue : Numéro d'ordre, — date d entrée, — heure d'arrivée. — Noms, — sexe, — âge. — Signalement d'identité : lieu de naissance, état civil, profession. — Demeure : rue, quartier. — Vêtements. — Genre de mort. — Temps écoulé depuis la

terre, prit son épée pour verger sa mort et eut le même sort que son galant ; ils lurent tous deux exposas à la Morgue du Châtelet en cet état. » [Journal de Buvat, février 1717 ; I, p. 251.)

mort. — Suicide ou homicide, — causes présumées. — Envoyé par le commissaire de... — Lieu où le cadavre a été trouvé. — Autopsie. — Date de l'inhumation. — Observations. — 11 faut naturellement qu'un corps sent reconnu pour que toutes ces questions reçoivent une réponse.

La Seine rend bien des cadavres, mais elle en garde quelques-uns; les gens qui périssent par accident ne sont pas tous retrouvés, et il arrive très-souvent que des personnes n'ayant pas vu revenir un parent ou un ami vont le chercher à la* Morgue, où il n'est pas. Le greffier alors, avec une perspicacité de juge d'instruction, interroge le réclamant, et sur un registre de renseignements il inscrit la date de la disparition, les nom et prénoms, la demeure, le signalement détaillé, les vêtements, les signes particuliers, sans oublier les tatouages, la marque du linge, les anneaux d'oreilles et certains appareils chirurgicaux que les gens du peuple, accoutumés aux métiers pénibles, sont souvent obligés de porter. Dans ces sortes d'interrogatoires, qui presque toujours s'adressent à des personnes d'une éducation restreinte et d'une instruction trop imparfaite, il faut développer une patience, une sagacité extraordinaire. J'ai entendu là des dialogues inconcevables. — Quelle forme a son nez? — Àh ! dame ! je ne sais pas. — À-t-il le nez droit, aquilin, retroussé? — Mais, ce pauvre homme, monsieur, il a un nez comme tout le monde. — De quelle couleur sont ses vêtements? — Ah! je ne sais pas ; je sais seulement qu'il avait un gilet. — Et de tout ainsi ; ce n'est le plus souvent qu'à force de reprendre les questions sous toutes les faces imaginables, qu'on arrive à découvrir une indication qui permettra d'entreprendre des recherches sérieuses.

Le greffier actuel de la Morgue a la passion de l'identité, et il n'épargne nulle peine pour arriver à recon-

naître celle des malheureux qui sont étendus sur les tristes dalles. C'est là en effet le grand but auquel la Morgue doit servir et pour lequel la préfecture de police ne mesure point ses efforts : constater l'identité des cadavres, régulariser leur état civil et donner une dernière et douloureuse satisfaction aux familles. Si les vêtements du mort contiennent des papiers, on écrit en hâte aux personnes qu'ils peuvent indiquer ; si un curieux entré par hasard émet des doutes sur l'individualité des corps exposés, on lui demande de désigner la demeure, l'es habitudes, les relations du pauvre diable qui n'est plus, et aussitôt une enquête est commencée. C'est ainsi par induction, par interrogatoires répétés, en harcelant les gens de questions et de lettres, en passant* du connu à l'inconnu, qu'on parvient, après mille difficultés, à savoir précisément le nom, l'âge et la profession de la plupart de ces êtres informes que la Morgue reçoit tous les jours.

Ce dur métier est mal rétribué : le greffier, sur qui pèse une responsabilité perpétuelle, a 2,100 francs par an ; son personnel, insuffisant aujourd'hui, est composé d'un commis aux écritures, de deux garçons de salle et d'un surveillant, qui touchent chacun 1 ,200 francs. C'est trop peu, et un si pénible labeur devrait être rémunéré plus largement ; nul travail n'est plus fatigant, plus répulsif. Kn dehors de la besogne matérielle, qui par elle-même est horrible, il y a un inconcevable déploiement d'activité dans cette recherche permanente, qui le plus souvent ne s'appuie que sur des données incertaines, sinon inexactes. C'est à toute heure qu'il faut être prêt à répondre et à questionner; chaque nuit un homme veille pour recevoir les corps que l'on pourrait apporter. A force de manier des cadavres, les deux garçons qui sont chargés de les exposer sont arrivés à une indifférence et à une habileté sans égales.

Il faut les voir dépouiller un mort et dicter son signalement avec une précision merveilleuse : — Une blouse bleue racommodée au poignet gauche avec du fil blanc ; la boutonnière du collet est déchirée ; une pièce plus neuve à l'épaule ; une cicatrice de deux millimètres environ au genou droit ; mains calleuses et peu flexibles comme celles des gens qui travaillent à la terre. — Chaque indication est sévèrement vérifiée par le greffier et inscrite au registre. De tels soins ont produit d'excellents résultats, et le nombre des morts inconnus va toujours en diminuant. Il serait moins considérable encore si Ton était parvenu à détruire complètement cette vieille et sotte idée qu'il en coûte fort cher pour reconnaître et retirer un cadavre. Tous les soins, tous les travaux de la Morgue sont gratuits, il devrait être superflu de le dire ; mais bien des gens ne le savent pas encore, et cependant une courte et trèsvisible inscription, peinte sur la muraille de la salle commune, explique que nulle rétribution n'est jamais réclamée pour aucun des services rendus dans ce lieu. Le préjugé dure depuis longtemps, et ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on cherche à le combattre, car, le 6 décembre 1736, le lieutenant de police fit faire un cri pour proclamer l'absolue gratuité de la morgue du Châtelet et ne convainquit personne.

Lorsqu'un cadavre est resté exposé pendant les trois jours réglementaires ou qu'on a pu constater son identité, le greffier fait ce qu'en langage administratif on appelle le nécessaire, c'est-à-dire l'acte de décès, puis il demande un permis d'inhumation. La justice est souvent forcée de regarder de près à la Morgue : aussi c'est à elle qu'on s'adresse d'abord Si elle n'a aucun intérêt à faire conserver le cadavre, l'autorisation est ainsi formulée : « Le procureur impérial près le tribunal de première instance de la Seine, vu le procès-ver-

bal dressé le par constatant la mort

n'empêche pas qu'il soit procédé à l'inhumation. » Celte indispensable formalité étant remplie, le permis définitif est accordé en ces termes, par le préfet, sur le verso de Tordre de réception délivré dans le principe par un. commissaire de police : « M. le greffier de la Morgue est autorisé à faire inhumer le corps désigné d'autre part. » Le cadavre placé dans une bière est condu t sur un corbillard spécial au cimetière des hôpitaux, où il est enterré après que le concierge en a donné un reçu. Tour l'ensevelissement et le transport, la Morgue reçoit 6 fr. 50 c. par corps; le fossoyeur 1 fr. 50 c. pour l'inhumation. Avant la Révolution, le soin d'inhumer les noyés ou les morts inconnus trouvés sur la voie publique appartenait exclusivement aux sœurs de l'hôpital Sainte-Catherine, dont le couvent était situé rue Saint Denis, à l'angle de la rue des Lombards, et qu'on appelait vulgairement les Catherinettes.

Les registres de la Morgue, qui surtout depuis quelques années sont très-bien tenus, sont extrêmement curieux à parcourir. Sous une aridité apparente, ils cachent les notions les plus intéressantes. Parfois, dans la colonne des observations, on rencontre des naïvetés touchantes, celle-ci entre autres, quoiqu'elle soit écrite en un français douteux. A la date du 9 juillet 1828, à côté de la description détaillée d un corps de noyé, un feuillet séparé est attaché, sur b-quel on lit au recto : « J'apartien à une famille honnette. Je vous prie par raport à eux ne pas donner mon signalement. » Et au verso, de la main sans doute de quelque sergent de ville: « Ce petit livre appartient à un particulier que les vôtcraetis ont été reconnus pour être logé en garnie et être un marchant forin de la Bourgogne. » Ces registres rappelent d'une façon vivante les batailles

de nos révolutions et de nos émeutes : à certains jours les colonnes sont chargées outre mesure, récriture du greffier est rapide, on voit qu'il est pressé et qu'il fait une besogne inaccoutumée; si le 27 juillet 1850 il n'a enregistré que trois corps, dont 2 noyés, le 28 il en a eu 18; le 29, 101, tous suivis de l'indication : Coup de feu. En février 1848, le 23, 10; le 24, 43; le 25, 16. L'insurrection de juin arrive : le 25, 43; le 26, 101; le 27, 56 4 .

Un fait douloureux et que l'état civil de la Morgue constate avec une brutalité saisissante, c'est que le nombre des morts y augmente dans une proportion extraordinaire ; il a doublé depuis dix ans. L'annexion de la banlieue n'y est pour rien, comme on pourrait le croire, puisque le service de la Morgue embrasse tout le département de la Seine ; certes cela tient en partie à ce que les recherches sont plus actives, plus fréquentes, mieux faites, plus encouragées qu'autrefois ; mais cela tient surtout au nombre prodigieux de provinciaux qui viennent chercher fortune à Paris, n'y trouvent pas d'ouvrage, parce qu'ils sont sans relations ou sans habileté, sont pris de découragement et se tuent pour échapper à des difficultés que plus de prudence leur eût fait éviter '. Il n'est pas surprenant que les dalles de la Morgue soient si rarement libres. Aussi la foule curieuse se presse- l-elle dans la galerie extérieure; les gamins, <jui y viennent comme à un spectacle, appellent les corps exposés, les artistes; lors jue par hasard la salle d exposition est vide, ils disent : Il y a relâche.

* Les morts par suite de « coup de feu » sont peu nombreux en 1871; je n'en compte que 58 sur un lotal de 711 entrées.

* En 1867, qui fut une année d'attrait exceptionnel vers Paris, 744 entrées; 711 seulement en 4871, qui eut toutes les misère- et toutes les violences; les grands travaux ne sont pas repris en 1875 ; les provinciaux sont, en conséquence, moins sollicités vers Paris ; le chiffre s'abaisse à 679.

La constante progression des réceptions ressort surtout de la comparaison des chiffres pris à différentes époques correspondantes : Tannée 1846 envoie à la Morgue 302 cadavres, dont 257 hommes, 45 femmes, plus 78 nouveau-nés et des fragments; en 1856, l'augmentation se fait déjà sentir : 312 hommes, 50 femmes, 113 nouveau-nés, 11 portions de corps; on 1866, les réceptions arrivent au total énorme de 753, qui se décompose de la manière suivante : hommes 486, femmes 86, nouveau nés et fœtus 146, débris 15. Cette sinistre proportion ne se ralentit pas ; 1 867 donne 744 corps ou parties de corps qui se divisent ainsi : hommes 515, femmes 65, nouveau-nés 89, foetus 56, débris 21. Ainsi qu'on le voit, les femmes sont bien moins nombreuses que les hommes. Cela se conçoit : elles sont plus patientes que nous; l'espèce d'infériorité sociale qui pèse encore sur elles les a dès l'enfance façonnées à la résignation; et puis, dans la bataille de la vie, quoiqu'elles aient souvent la plus mauvaise part, elles n'ont qu'une responsabilité singulièrement limitée qui leur enlève ces grands périls moraux où l'homme le mieux doué succombe parfois. Quant aux nouveau-nés et à ces êtres embryonnaires qui n'ont encore eu qu'une existence interne et problématique, ils sont nombreux ; produits de la misère et aussi de la débauche, leur entrée à la Morgue correspond invariablement aux dates du carnaval et de la mi-caivme.

Si du total général nous retranchons ces tristes avortons (c'est le vrai mot qui leur convient) et les méconnaissables fragments humains, il restera 578 adultes (dont 448 ont été reconnus), qui tous ont péri, presque toujours violemment, par des causes diverses dont je citerai quelques unes : 163 suicides, 135 hommes, 28 femmes; — 16 homicides, 12 hommes, 4 femmes; — 114 morts subites, 102 hommes, 12 femmes. La majeure

partie de ces malheureux a été repêchée dans la Seine ; 512 en tout, dont 54 femmes et 278 hommes. D'autres se sont pendus, 50 hommes; se sont brûlé la cervelle, 6 hommes ; se sont frappés d'une arme blanche, 5 hommes ; se sont asphyxiés par la vapeur de charbon, 5 hommes, 4 femmes; se sont empoisonnés, 5 hommes, 2 femmes; ont été écrasés par des voitures, 14 hommes, 1 femme ; par des wagons de chemin de fer, 7 hommes, 1 femme ; sont tombés du haut des échafaudages ou se sont jetés par la fenêtre, 21 hommes, 4 femmes. Chose horrible à penser! dans Paris, dans ce Paris où l'argent roule à flots, un homme et une femme sont morts de misère et de faim eii 1867, dans cette année même où l'Exposition universelle attirait au milieu de nous les richesses du monde entier. Parmi les suicides reconnus on a constaté qu'il y avait 76 célibataires, 22 veufs et 49 personnes mariées.

Les mois les plus fertiles pour cette lamentable récolte sont les mois d'été ; c'est le moment où l'on se baigne, où Ton fait des parties de canot et, il faut bien le reconnaître aussi, où le soleil, échauffant les tètes, détermine souvent des congestions cérébrales. Les premières haleines du printemps sont troublantes et malsaines; la sève monte aux arbres, la vie nerveuse envahit le cerveau, et le mois d'avril donne un contingent de 82 morts; décembre, où l'on attend avec espérance la nouvelle année qui s'approche, janvier qui est un mois de charité, de bienfaisance et de cadeaux, tombent à 39 et à 38. Paris est fort inégal et, selon ses zones diverses, il fournit à cette sinistre statistique des éléments différents. En 1867 le X e arrondissement, celui du faubourg Saint-Martin, a eu 35 de ses habitants exposés à la Morgue; puis vient le V e , le quartier Latin, pays des amours éphémères, des trahisons faciles, des désespoirs de jeunesse, qui est représenté par 50; le XII e et leXiX*, le

faubourg Saint-Antoine et la Petite-Villette, donnent chacun 23. Aussitôt après on tombe assez bas et l'on arrive enfin au II 6 arrondissement, quartier riche et remuant groupé autour de la Bourse, qui n'a exposé que 2 cadavres à la funèbre logette de la Cité. D'habitude, c'est le XVI e arrondissement qui, peuplé des petits rentiers paisibles, prud nts et rangés de Passy, fournit les chiffres les moins élevés à cette triste nomenclature; mais en 4867 il ne se présente qu'en avant-dernière ligne, car il est inscrit pour 5 morts sur les registres de la Morgue. Ce chiffre de 744 morts apportés à la Morgue pendant l'année 1807 parait d'autant plus considérable que le total de 1848, malgré la révolution de Février, malgré l'insurrection de juin, n'a été que de 631 ; mais, sans aucun doute, il serait bien plus excessif encore si la préfecture de police 1 , par ses encouragements, ses notes publiques et officielles, ses récompenses, ses médailles, n'excitait sans cesse une précieuse émulation parmi les hommes que leur métier attache plus particulièrement aux bords de la Seine et des canaux. Pour tout cadavre repêché elle donne une prime de 15 fr., et une prime de 25 fr. pour tout individu sauvé. Ainsi les 312 noyés qui en \ 867 ont été transportés à la Morgue, ont coûté 4,680 fr. à la préfecture ; dans le cours de la même année, 145 sauvetages accomplis dans la Seine n'ont grevé le budget que de la somme insignifiante de 2,925 fr., car 28 sauveteurs ont délicatement refusé la prime à laquelle ils avaient droit et qui leur était offerte. Les mêmes mois qui voient le plus de morts par submersion, voient naturellement le plus grand nombre dç sauvetages; les mois de fortes chaleurs, juin, juillet, août,

* Les précautions prises par la préfecture de police pour assurer la sécurité de la rivière sont de plus en plus minutieuses : ainsi l'ordonnance du 15 mai 1867 interdit absolument les pleine-eau, que le nombre de bateaux à vapeur mis en circulation maintenant sur la Seine pourrait rendre dangereuses.

3i2 LA SETCE A PARIS.

septembre, comptent 14,20, 21, 15 sauvetages; bre n'en a que 6, et janvier un seul. Non contente de remettre une prime à ceux qui rendent à la société le service de sauver un de ses membres en péril, la préfecture de police distribue tous les ans des récompenses honorifiques à ceux des sauveteurs qui se sont distingués par des actes renouvelés de courage et d'humanité ; en 1867, pour sauvetages opérés dans la Seine, elle a accordé vingt-six médailles, dont sept en or et dix-neuf en argent.

Cette race vaillante qui habite les ports et les quais n'a du reste guère besoin d'émulation; elle renferme des hommes intrépides et dévoués , dont le grand et principal souci est de sauver la vie de leurs semblables. Ces mariniers, ces patrons de bateaux à lessive, ces maîtres de bains, ces débardeurs jouent avec la rivière ; ils l'ont en quelque sorte apprivoisée; ils en connaissent le secret et les périls, qu'ils ne redoutent plus. Au premier cri d'alarme ils sont à l'eau, et il faut des chances défavorables bien exceptionnelles pour que le malheureux qui se noie ne soit pas sauvé. 11 est peu de ces hommes qui ne soient décorés de médailles civiques. Sans eux, sans leur abnégation, leur vigilance, leur courage, la Morgue serait trop petite et il faudrait en augmenter les dimensions.

Ils se sont groupés en Société ceàtrale et de secours mutuels des sauveteurs du département de la Seine 1 , et tous les ans ils ont une séance solennelle à la salle Saint-Jean; cette Société compte aujourd'hui trois cent soixante- deux membres titulaires tous médaillés et six cent vingt-trois membres honoraires. C'est une des meilleures et des plus respectables institutions qui existent; le but qu'elle poursuit a été très-nettement défini

1 Approuvée par décret du il août 1856.

dans rassemblée du 26 novembre 4867, par un des viceprésidents lorsqu'il a dit : « Quelle est notre mission ? Sauver d'abord, partout et toujours, par le dévouement et par l'exemple ! » Ceci n'est pas une vaine parole, c'est un mot d'ordre auquel chaque membre de la Société obéit.

La passion du bien agite invinciblement certains cœurs. Il y a là des héros modestes qu'aucun danger ne fait reculer, qui sont prêts à toute heure et qui ont tous les courages, celui du grand jour et celui de minuit. L'intérêt n'entre pour rien dans le mobile qui les pousse, car un membre de la Société des sauveteurs se croirait déshonoré s'il acceptait la prime offerte par l'administration. Sa seule petite vanité, et elle est plus que légitime, elle est honorable, est dans certains jours de gala de pendre à sa boutonnière trop étroite toutes les médailles qui lui ont été décernées et que son intrépidité lui a values. Il est bon de citer le nom de quelques-uns de ces braves gens, qui ne soupçonnent peut-être pas tout ce que leur existence a de glorieux : Fagret, tailleur, quai d'Orléans, n° 6, à la Bibliothèque polonaise, qui, malgré ses soixante-sept ans, a encore arraché à la Seine, il y a peu de temps, un homme qui se noyait ; Metzger, négociant en vins à Bercy ; Lenéru, propriétaire de bains au Pont-Royal; Gardon, patron de lavoir à l'Arche-Marion; Henri, maître- baigneur aux bains Henri IV, et enfin Gretté, qui a un bateau à lessive près du pont de Bercy ; celui-là est d'une famille héroïque : ses quatre frères ont été récompensés pour leurs actions d'éclat, et sa vieille mère, âgée de soixante-dix ans, porte la médaille qu'elle a gagnée en opérant elle-même plusieurs sauvetages. Ges braves gens sont connus dans leur quartier; quand ils passent, on se découvre, et lorsqu'on apprend qu'un malheur est arrivé en Seine, on dit : « Ah! si un tel avait été là ! »

544 Là SEHE A PARIS.

Paris a le droit d'être fier de son fleuve; nulle autre capitale, pas même Londies, n'offre un tel cours d'eau si bien aménagé, si dompté, si précieux. Bordé par des quais magnifiques, traversé par des ponts graluits et monumentaux, pourvu de faciles abordages, sillonné sans cesse par des bateaux nombreux, occupé par des établissements dont l'utilité n'est point contestable, il mêle intimement son existence à la nôtre et nous rend chaque jour d'inappréciables services. Si Paris est sorti de la Seine, il ne Ta point oublié et ne s'est pas montré ingrat, car il l'a ornée et embellie de son mieux. Il a rejeté loin d'elle les égouts qui l'embourbaient ; il l'a contenue dans un lit assez profond pour que toute inondation lui soit désormais impossible. Source de bienêtre et de prospérité, la Seine est un des organes constitutifs de la vie même de Paris ; cependant, à en croire les vieux historiens, elle serait bien déchue de son antique splendeur, car elle a perdu le singulier privilège qu'elle avait jadis de se changer en vin lorsqu'un évêque la bénissait, ainsi que cela se voyait au temps du bon saint Marcel.

Appendice. — 'Pendant l'hiver 1872-1873, la Seine est sortie de son lit: Auteuil a souffert; le port de Bercy est resté sous l'eau pendant quinze jouis; léliage du pont Royal a dépassé 5 mètres. Durant le mois de décembre, l'eau y a atteint son maximum à la date du 18, par 6 m ,85. Les ponts Saint-Germain, commencés en 1874, doivent être livrés à la circulation le 1" octobre 1875; ils traversent la Seine en biais, affleurent la pointe est de l'île Saint- Louis, et établiront une communication entre le boulevard Saint- Germain et le boulevard Henri IV, dont l'amorce tombe au quai des Cèles tins.

En 187.1, 1,415 trains de bois et environ 1,500 bateaux ont déchargé 497,098,000 kilogrammes de bois sur nos ports urbains; 144,589,0 )0 kilogrammes de bois à brûler sont venus par l'Yonne, et 46,735,000 kilogrammes de bois à œuvrer par la Marne. Paris a reçu, pendant la môme année, par la voix fluviale : charbon de

bois, 45,587,000 kilogrammes; charbon de terre, 750,484,000 kilogrammes; coke, 7,976.000 kilogrammes; céréales, 79,915,000 kilogrammes; blé 62.407.000 kilogrammes; fruits, 4,117,000 kilogrammes; vins, 320,0u0 hectolitres. Les matériaux de construction se sont élevés au chiffre de 1,085/259, 00 J kilogrammes; mais l'Oise n'a fourni que 178,857.000 kilogrammes, tandis que la haute Seine donne 598,948,000 kilogrammes; bien peu de pierres de taille, en revanche beaucoup de sable et de pierres meulières.

Le résumé général constate un débarquement de 2,869,344,000 kilogrammes, opéré par 22.818 bateaux ou trains; rembarquement représente 464,122,000 kilogrammes, emportés par 4,528 bateaux.

Sept toueurs de lu basse Seine, dont trois entre la Briche et Paris, ont, pendant l'année 1873, transporté 552,599 tonnes^t remorqué 4,279 bateaux, dont 2,025 étaient vides ; onze toueurs de la haute Seine, dont trois de la Monnaie à Charenton, ont remorqué 8,748 bateaux jaugeant 1,559,987 tonnes. Diverses compagnies possèdent 14 remorqueurs et 45 porteurs à vapeur, pouvant porter 1,800,000 tonnes. La compagnie anglaise « the Gaudet frères » fait un service de marchandises entre Londres et Paris à l'aide de cinq steamers dont la jauge peut être évaluée à 21,150 tonneaux; en dehors des bateaux-omnibus, on ne compte que trois vapeurs marchant sur Saint-Cloud ; on peut évaluer à 27,000 le nombre des voyageurs qui en font usage.

Les bateaux-omnibus — les mouches — installés pour la première fois en 1867, ont été très-prompt ement adoptés par le public; c'est maintenant une petite flotille composée de 3o bateaux à hélice portant 6 m ,25 de bout en bout, et 2 m ,30 de bau; ils vont jusqu'à Charenton, jusqu'à Suresnes, et ont 14 escales dans l'intérieur de Paris. En 1873, les mouches ont transporté 8,100,755 voyageurs, dont 6,915,525 dans Paris, 871,743 pour la banlieue d'amont, et 315,487 pour la banlieue d'aval. Si les bateaux- omnibus ont augmenté, les canots de plaisance ont singulièrement diminué ; on en compte à peine 50J aujourd'hui, dont 12 sont à vapeur. Les tireurs de sable à la main perdent courage en présence des dragues qui font si grosse et si rapide besogne; cette petite industrie disparaîtra bientôt : 10 hommes seulement l'exercent actuellement.

Les 23 bains froids, dont 16 pour les hommes et '7 réservés aux femmes, ont reçu environ 600,000 baigneurs, en 1873, parmi lesquels les femmes sont au nombre de 120,000. Les quatre bains chauds ont eu 170,000 entrées. Les 28 lavoirs qui existaient en 1867 sont toujours amarrés aux mêmes endroits et comptent environ 3,000 places.

En 1873, la Morgue a eu 679 enregistrements à faire : 400 hommes, 107 femmes, 95 nouveaux-nés, 70 fœtus, 7 débris humains. Parmi les causes qui ont amené la mort des 507 «dultis, on trouve 253 suicides, 77 accidents, 55 trépas subits, 17 maladies, 21 homi-

cides, 84 causes inconnues. Les sauveteurs ont continué, comme par le passé, à donner des preuves d'abnégation et d'intrépidité qui sont un honneur pour le peuple de Paris. Parmi ces héros, il convient de citer H. Faivre, actuellement concierge-gardien-chef au Tribunal de Commerce, ancien éclusier de la Monnaie, et décoré pour le courage qu'il a déployé dans plus de cinquante sauvetages.

FIN Di: PREMIER VOLUME.

Arrêt du conseil contenant institution de la posta aux ohevaux

et aux lettres 4 .

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