‹ Paris, ses organes, ses fonctions et sa vie, dans la seconde moitié du xixe siècleChapitre 20 sur 30 · IV. — LES INDUSTRIES · texte numérisé non relu

IV. — LES INDUSTRIES

La remorque. — Le halagc. — Le louage. — La manœuvre des loueurs.

— Seine-et-Tamise. — Uéserve. — Bateaux à vapeur. — Le Corbillard.

— Les Mouches. — Maries-salopes. — Ouvriers des ports. — Sabliers.

— Déchireurs. — Les indépeixdants. — Uavageurs. — Tafouilleux. — Carapatas. — Citation de La Bruyère. — Bains froids. — Bains chauds.

— Poitevin el Vigier. — Lavofrs. — Le broyeur. — Locations. — Boites de secours. — Principe de la Préfecture de police. — Secours aux noyés.

Tous les bateaux qui font les transports sur la Seine, besognes, lavandières, chalands, marnais, péniches, toues, flûtes et raargotats, de 25 à 50 mètres de long, jaugeant de 40 à 450 tonneaux, peuvent aisément descendre la rivière : il ne faut pour cela qu'avoir de la patience et s'abandonner au fil de l'eau ; mais lorsqu'il s'agit de la remonter, c'est une autre affaire, et les difficultés commencent; la voile est souvent inutile et la rame toujours illusoire. Autrefois c'étaient des chevaux qui, sur les quais mêmes de Paris, balaient les bateaux. Il y a quinze ans, on ne voyait que cela; le halage était la destinée dernière des chevaux réformés : attelés à la cincenelle, longue corde qui se rattachait au bateau, ils marchaient inclinés par le poids qu'ils tiraient; parfois la corde, détendue par un rapide mouvement de l'embarcation, se raidissait tout à coup et renversait impétueusement ce qu'elle rencontrait. C'était un moyen lent, dangereux, pénible ; Paris ne s'en est pas encore complètement débarrassé; pendant l'été, lorsque les barrages fonctionnent, le vieux halage reparaît. Espérons qu'il prendra bientôt fin, car les avantages qu'il offre ne compensent guère les inconvénients dont il est entouré.

Le halage est généralement remplacé aujourd'hui par le louage. Un décret du 4 avril 1854 autorise M. Eugène Godeaux à établir « à ses risques et périls un service de

louage à la vapeur sur chaîne noyée au fond de la rivière. » Dans le cahier des charges il est spécifié que ce n'est point un monopole et que tout autre remorqueur aura le droit de naviguer sur les parties de rivière concédées à la nouvelle entreprise. Un tarit rémunérateur sans excès est imposé aux concessionnaires : en remonte, 1 centime par tonne et par kilomètre; ainsi, par exemple , une péniche chargée de 200 tonnes de houille, partie de la Brichc-Saint-Deuis et amenée par un loueur à récluse de la Monnaie, aura parcouru '29 kilomètres et payé pour le remorquage 58 fr,, pour le pilotage 12 fr., pour la location des cordages 5 fr.; total : 75 fr.

On sait en quoi consiste la force et la manœuvre des loueurs. Chacun a vu des enfants accrocher une corde au bouton d'une porte, la tirer et être précipités en avant avec rapidité. C'est là tout le système. Une chaîne noyée est fixée aux points extrêmes du parcours ; le bateau loueur fait passer cette chaîne sur deux treuils placés au milieu de son pont ; une machine à vapeur met les treuils en mouvement et le bateau se haie luimême, sans hélice et sans aube, en déroulant vers lui la chaîne sur laquelle il prend un point d'appui qui quadruple sa force de traction. On peut affirmer qu'un loueur armé d'une machine de 50 chevaux égale la puissance d'un remorqueur ordinaire de 20U chevaux. Les premières dépenses d'installation sont assez considérables, car, en dehors de la construction du bateau el de sa machine, la chaîne seule coûte 6,500 fr. par kilomèlre. Le louage aujourd'hui est en pleine activité sur la Seine de Paris, et .le temps n'est pas éloigné où ce système de halage, préférable à n'importe quel autre, sera appliqué à toutes nos voies navigables, fleuves, rivières el canaux. Un seul loueur peut remorquer à la fois dix el quinze bateaux chargés; il pourrait facile-

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ment en traîner vingt, mais il est arrêté par l'ordonnance de police du 24 mai 1860, qui limite à 600 mètres la longueur des trains de remorque, ce qui déjà est considérable. En 1807, la Société du touaije de la basse Seine a remorqué entre Saint-Denis et Paris, soit en amont, soit en aval, 6,100 bateaux vides ou chargés, ayant à bord 705, 4-40 tonnes de marchandises diverses ; la Compagnie du louage de la haute Seine a halé de l'èclu e de la Mtmnaie à Bercy 6,812 bateaux vides ou chargés portant 226,265 tonneaux. Ce service eut fait actuellement par 18 teneurs; ils n'ont rioii de commun avec 4 bateaux remorqueurs qui, dans le même laps de temps, n'ont charrié que 22,710 tonnes'. Des marchandises (405,986 tonnes) arrivent en ore sur nos quais par des bateaux-porteurs à vapei;r qui viennent directement de llouen, du Havre et des canaux du Nord.

« iN'avons-nous pas vu, dit Mercier dan«! son Tableau de Paru, le 1*' août 1766, le capitaine Bcrilif lo arriver au pont iîoyal, vi-à-vis les Tuileries, sur son vaisseau de cent soixante tonneaux, de cinquante pie s de quille et dont le grand mât avait quatre-vingts pieds de hauteur? » Il en conclut que Paris peut être n:i port de mer, mais il ne prévoyait pas que la devise du chemin de fer du Havre, sic Lutetia portus, deviendrait si facilement une vérité. Il serait fort surpris sans doute si, comme nous, il voyait ancrés au port Saint-Nicolas les bateaux à vapeur Seineet-Tamise, qui font un service régulier entre Paris et Londres ! J'aurais voulu «ionner au lecteur des renseignements positifs sur celte entreprise qui, en germe du moins, est d'une grande importance ; mais les personnes qui la dirigent n'ont pas (jensé que le moment fût venu de la révéler au public. Ln présence

• La tonne métrique équivaut à 1,000 kilogrammes.

des craintes manifestées par une spéciilalion particulière, j'ai dû user de réserve, ne point insister pour obtenir des documents qu'on paraissait fort peu empressé de me fournir, et n'avoir pas recours aux registres de l'octroi qui m'eussent fourni tous les renseignements désirables. Mais ce que je puis dire, c'est que trois bateaux, accomplissant chacun en moyenne quinze voyages par an, font la navette entre Londres et Paris, que leur tonnage est au maximum de 400 tonneaux, qu'ils sont à hélice et que leur construction spéciale, qui sans doute est à trois quilles comme celle des navires employés à la navigation mixte, les rend propres au parcours des fleuves et de la mer.

Si le halage à l'aide de chevaux a été remplacé par le louage et la remorque à vapeur, les fameuses galiotes et les coches ont disparu pour toujours devant les bateaux à roues et à hélice. Qui n'a entendu parler du coche d'Auxerre qui a tant fait rire nos grands-parents dans les Petites Danàîdes? 11 arrivait et s'amarrait au quai de la Grève; c'était, dit-on, une arche immense toute pleine de raisiné, de futailles et de nourrices. On n'allait pas vite et l'on s'arrêtait volontiers à tous les cabarets qui bordaient la berge. Il a cédé le pas aux bateaux à vapeur, qui eux-mêmes aujourd'hui ne luttent que bien difficilement contre la redoutable concurrence des chemins de fer. Onze steamers, ayant des départs réguliers et quotidiens, mettent aujourd'hui Paris en communication avec Saint-Gloud, Melun et Montereau ; c'est bien peu pour une ville comme la nôtre et je n^ crois pas cependant que ce genre de transport, très-délaissé par les voyageurs, fasse de brillantes affaires. Le bateau qui, allante Melun, s'arrête à Corbeil, porte encore le surnom qu'on avait donné pendant le seizième siècle au coche qui faisait le même service; jouant sur le mot Corbeil, on l'appelle le Corbillard. Ce qui prouve

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qu'une plaisanterie n'a pas besoin d'être bonne pour durer longtemps.

L'Exposition universelle a fait naître à Paris une nouvelle industrie fluviale, celle des Mouches, petits bateaux à vapeur rapides, pouvant contenir cent cinquante passagers, déjà employés à Lyon et usités depuis bien longtemps à Londres. On eût pu croire que ce service n'était que transitoire et simplement appelé à subvenir aux exigences d'une circonstance exceptionnelle ; l'administration a été plus libérale, elle a voulu qu'il fût définitif, et les Mouches ont désormais droit de cité sur la Seine. Une décision du ministre des travaux publics en date du 19 juillet 1866, rendue exécutoire par un arrêté du 10 août 1866 du préfet de police, autorise, pour un délai de quinze ans à compter du 1" février 1867, la circulation entre le pont Napoléon et le viaduc d'Auteuil d'un certain nombre de bateaux pour le transport en commun des voyageurs ; le tarif est fixé , depuis le 28 mai 1867, à 25 centimes par place. Ces bateaux seront à la rivière ce que les omnibus sont à nos rues et à nos boulevards; ils ont déjà rendu de grands services à la population parisienne qui les a adoptés avec empressement ; pendant la durée de l'Exposition universelle, ils ont depuis le 1" avril jusqu'au 50 novembre transporté 2,656,940 voyageurs, et je lis dans un relevé statistique que le dimanche oO septembre 1868 ils ont reçu plus de 55,000 personnes. Mais qui veut la fin veut les moyens : pour qu'ils puissent faire en tout temps un bon service, actif, utile, ininterrompu et vraiment profitable à la population, pour qu'ils ne soient pas, comme nous l'avons déjà vu, en partie neutralisés par les basses eaux, il faut que le barrage de Suresnes maintienne la rivière à une hauteur minima invariable ; sans cela les pauvres mouches pourront bien se briser les ailes contre le fond même de la Seine, dont le lit est souvent inhos-

pif aller. Ce n'est pas qu'on ne le surveille avec soin et qu'on ne le cure incessamment pour offrir à la navigation toute la sécurité possible. Dix-huit bateaux dragueurs, de ceux que nos pères appelaient des? maries-salopes, se portent partout où il est nécessaire d'enlever un banc de sable inopinément formé, de ramasser des vases accumulées ou de ressaisir les pierres tombées d'un chaland maladroit écrasé contre un pont.

Lorsque j'aurai dit qu'il existe à Paris 929 bachots, canots, yoles, glissoirs, j'aurai parlé, je crois, de toutes les embarcations qui animent la Seine entre Bercy et Auteuil; mais une partie de la population parisienne vit du travail que développe sur nos ports l'arrivée de tant de marchandises et de tant de bateaux. Indépendamment des mariniers, des pilotes et des conducteurs de trains, il y a des corps d'état qui doivent leur existence à notre marine locale ; il convient de ne pas les passer sous silence. Les coltineurs sont les ouvriers qui, la nuque garantie par un caparaçon de forte toile ou de sparterie, portent sur leur tête ou plutôt sur leur cou les fardeaux d'un navire qu'on charge ou qu'on décharge; les débardeurs font à peu près le même office et deviennent/irewr^^ lorsqu'il s'agit de dépecer les trains de bois; les dérouleurs sont ceux qui roulent les tonneaux.

11 y a aussi les sabliers qui, à l'aide d'une drague à main, extraient le sable du fond de la rivière; ils ne peuvent exercer leur pénible métier que sur permis de l'autorité municipale; d'après l'article 198 de l'ordonnance de police du 25 octobre 1840, ils sont obligés de se tenir à 50 mètres en amont et à 50 mètres en aval des ponts, à 12 mètres des quais et des berges, à 20 mètres des écoles de natation, restrictions excellentes et qui assurent la sécurité du fleuve. Presque tous les tireurs de sable ont un petit bureau où ils reçoivent les commandes que viennent leur faire les jardiniers de

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Paris. Cette maigre industrie tend à disparaître; elle est remplacée par les dragueurs à vapeur qui fouillent la haute Seine au-dessus de Gliarenton. A l'heure présente il n'y a plus à Paris que dix-neuf tireurs de sable. Les déchireiirs détruisent, déchirent les bateaux hors de service; ils ont des ports spéciaux où se fait la mise en pièces : Grenelle, Bercy, la Râpée, Orsay, et encore, dans ces divers emplacements, un endroit particulier sévèrement limité leur est réservé. L'inspection générale a la direction immédiate des ouvriers de l'Entrepôt, dont le nombre ne peut réglementairement dépasser cinquante, et des fot'ts du port aux Fruits (Grèce), qui ne sont que trente en activité pendant la saison des arrivages.

Les ouvriers que je viens de désigner rapidement constituent ce qu'on pourrait appeler l'armée régulière de la Seine; mais elle a ses enfants perdus, ses aventuriers, qui sont curieux à regarder de près. Il y avait autrefois à Paris des ravageurs qui s'en allaient dans les rues, fouillant le ruisseau avec une latte, déchaussant les pavés et recueillant les clous échappés aux fers des chevaux ; repoussés de la ville, ils se sont réfugiés sur les berges ; comme les orpailleurs de l'Ariége et du Rhin, ils cherchent l'or et l'argent ; mais ils aiment à trouver l'or façonné en monnaie et l'argent sous forme de cuillers. Les ravageurs connaissent parfaitement les endiots où les tombereaux de la municipalité viennent jeter les neiges pendant l'hiver; c'est là, aux dix-huit emplacements fixés par l'autorité compétente, sur les bords encore couverts par les amas de neige boueuse qu'on a laissés tomber du haut des quais, qu'ils s'établissent avec leur sébile, semblables aux laveurs de pépites du Sacramento, et finissent quelquefois par découvrir au milieu des immondices une piécette blanche, un bijOU perdu, un porte-monnaie suffisanmient garni. Ces aubaines-là sont, il faut le croire, moins rares qu'on ne

l'iinagine, car ii y a des gens de rivière qui, à Paris et pendant l'hiver, ne vivent que de cet inconcevable métier.

A côté des ravageurs il faut placer les fa/bî/?7/eîM;; ceux-là sont les chiffonniers de la Seine; ils sont aux aguets, examinant le courant d'un o'il exercé, ramassant la bûche arrachée au train, la pomme tombée du bateau, la serviette emportée du lavoir, la canne de ligne échappée de la main d'un pêcheur malbabile, le chapeau que le vent a jeté à la rivière , tout leur est bon, tout leur est une proie et un profit. Enfin viennent les carapatas. Les noms qui précédent sont faciles à comprendre et s'expliquent d'eux-mêmes en se décomposant; mais ce dernier est au moins singulier par son origine. Quel bohème ayant traversé la Turquie l'a rapporté parmi nous et en a fait une désignation que les statistiques officielles n'ont pas dédaigné de recueillir? Kara, noir; balte, canard. Jamais appellation n a été mieux appropriée à des gens qui barbottent et pataugent tout le jour le long de la Seine ou du canal Saint- Martin, halani les petits bateaux qui franchissent les écluses, offrant tout service, acceptant toute rémunération, aidant à déchirer les vieilles toues, à tirer le bois flotté, à rouler les tonneaux d'ocre venus de Bourgogne, touchant à tous les métiers et n'en sachant aucun. Quand le carapatas n'e^t pas ivre, on peut crier miracle. Où couche t-il? Dans les bateaux abandonnés, sous la table des cabarels, le plus souvent au poste. Son nom est devenu un teime de mépris, et c'est faire injure à im homme des ports de lui dire : Tu n'es bon quà carapater.

Tout ce personnel, tous ces bateaux dont je viens de parler appartiennent aux industries mobiles de la Seine ; elle a aussi ses industries sédentaires, qui sont les bains et les lavoirs. Autrefois le Parisien, moins pudique

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qu'aujourd'hui, se niellait lout simplement à la rivière et s'y baignait à sa fantaisie : « Tout lo monde, dit La Bruyère, connaît celte longue levée qui borne et qui resserre le lit de la Seine du côté où elle entre à Paris avec la Marne qu'elle vient de recevoir; les hommes s'y baignent au pied pendant les chaleurs de la canicule ; on les voit de fort près se jeter dans l'eau, on les en voit sortir ; c'est un amusement. Quand cette saison n'est pas venue, les femmes de la ville ne s'y promènent pas encore, et quand elle est passée, elles n'y viennent plus. » Des ordonnances du prévôt de Paris défendaient, en 1 71 fi et en 1742, sous peine d'emprisonnement, de se baigner sans être suffisamment velu ; c'est de celle époque que datent les premiers établissements de bains froids sur la Seine. Pendant longtemps la clôture des bains fut considérée, à l'extrême rigueur, comme un vêlement suffisant pour les baigneurs; aussi les amateurs d«; hains à quatre sous ne se gênaient guère et se contentaient du costume primitif dans toute sa pureté. La prér lecture de police publia, le 6 juillet 1858, un arrêté qui mil fin à cet abus qu'une trop longue tolérance avait à tort laissé subsister jusqu'à noire époque. 11 existe dixneuf bains froids aujourd'hui, treize pour les hommes et six réservés aux femmes. Depuis les premiers jours de mai jusqu'à la fin de septembre, ils sont en permanence; pendant la saison rigoureuse, ils sont rangés derrière les garages de Grenelle, de l'île Saint-Louis, de l'Arsenal, au Bas-Meudon et aux îles de Neuilly.

Les premiers bains chauds ont été établis sur la Seine par un nommé Poitevin; sa veuve, lorsqu'il mourut, épousa son garçon baigneur, Vigier, qui devait donner à ce genre d'industrie une célébrité et une extension considérables. Chacun connaît ces grands bateaux surmontés de constructions plus ou moins élégantes qui stationnent en aval du pont Neuf et en amont du pont

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Royûl. On y a ajouté depuis quelques années un vaisseau qu'on a appelé la frégale-êcole, (jui est resté longtemps inutile dans leseauxdeNeuilly et dont on a cherché à tirer un parti quelconque en y installant des appareils balnéaires. Il n'y a maintenant que quatre établissements de bains chauds à Paris, sur la Seine; mais en revanche il y a vingt-huit lavoirs, dont six sur les canaux «t le reste en rivière. Ce n'est pas une mauvaise industrie, quoique les premiers frais d'installation se montent à 46,000 francs pour deux bateaux juxtaposés garnis d'auvents et de séchoirs. Le droit d'y travailler se paye en gros 40 centimes la journée, et en détail un sou l'heure ; le seau d'eau de lessi\e mesurant 12 litres vaut cinq centimes ; un compartiment de séchoir muni de barres se loue 40 centimes pour vingt-quatre heures. On chôme ordinairement le dimanche et le lundi. Il est superflu de dire que, tout en taisant mousser le savon, en rinçant le linge et en maniant le battoir, on y babille à perdre haleine.

Ces établi>sements, où l'on a de l'eau courante à discrétion pour une très minime rétribution, rendent d'inappréciables services à la population pauvre de Paris et lui do nent peu à peu des habitudes de propieté qui finiront par entrer dans ses mœurs. Les blanchisseuses n'étaient pas si commodément installées jadis ; elles venaient simplement laver au cours de l'eau, agenouillées sur un peu de paille ramassée au hasard, souillant leur linge aux fanges de la berge et le voyant parfois disparaître emporté par le courant. Lorsque les rives étaient escarpée-, on y appliquait des échelles que les pauvres femmes descendaient et gravissaient chargées de leurs fardeaux humides. En voyant ces sortes d'escaliers primitifs installés aux bords de la Seine devant Chaillot, le Parisien de JNéel les prend pour les Echelles du Levant et raconte en termes spirituels comment une lavandière

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lui fit voir qu'il était encore en France. Nul Parisien n'ignore que la nii-carômc est la fête consacrée des blanchisseuses et des porteurs d'eau qui, sous prétexte de s'amuser, se fatiguent ce jour-là comme si leur vie n'était pas une fatigue incessante.

Il est encore sur la Seine une autre industrie sédentaire ; elle est représentée par un bateau qui, seul de son espèce, est resté debout comme une protestation vivante et surannée contre tous les essais de nos temps inventifs. C'est le bateau broyeur qui est amarré prés du quai de l'Horloge; ses quatre roues, lentement agitées par le courant tranquille, tournent pacifiquement et font mouvoir des meules qui écrasent des couleurs. iMalgré les nuances criardes dont on a bariolé ses platsbords et sa cahute, malgré les volubilis et les capucines qui grimpent sur le pignon de son toit, il a un air triste, vieillot et délabré. Il est demeuré fidèle aux us et coutumes d'autrefois; en présence des machines à vapeur qui bruissent de tous côtés et battent la rivière où il clapote avec une si paisible mansuétude, il ressemble à. un coucou qui regarderait passer une locomotive*.

En tant que fleuve, la Seine appartient au Domaine, qui en retire un profit assez médiocre, car les locations faites sur les berges et sur la rivière à Paris ne rapportent guère annuellement plus de 50,000 francs. Les prix sont uniformes : trois francs par mètre carré pour les établissements où il existe une habitation, un franc pour les bateaux à lessive, 25 ce.times pour les bains froids. Les exploitations inutiles et tapageuses ne sont même pas surchargées, et le café-concert qui a pris possession du terre-plein du pont Neuf ne paye que

' Depuis que ce volume est sous presse, le bateau broyeur a été supprimé (1867). En réalité, il ne broyait plus rien depuis longieinps et servait simplement de boutique à un marchand de couleurs.

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1,200 francs de loyer. Les abreuvoirs sont libres' ; il y en a sept où l'on peut aller baigner les chevaux et les chiens. Toutes les industries qui vivent de la Seine ou sur la Seine sont réglementées par l'ordonnance de police du 25 octobre 1840, ordonnance qui, empruntant certains éléments constitutifs à celles qui l'ont piécédée sur la matière en 1669 et 1672, est un chef-d'œuvre de prévoyance et de clarté.

La préfecture de police ne se contente pas de veiller à ce que les abords des berges et des ponts ne soient pas encombrés, à ce qu'un espace suffisant soit toujours laissé libre pour la navigation, à ce que les matériaux débarqués soient enlevés dans un délai déterminé; elle va plus loin, et prend toute sorte de précautions minutieuses pour parer aux accidents individuels qui journellement se produisent sur le fleuve. E|le sait que le Parisien est étourtli, imprudent, ivrogne et bravache, qu'il monte dans les canots dont il ignore l'équilibre, qu'il se baigne sans savoir nager et qu'il s'endort parfois avec insouciance sur les parapets. Aussi a-t-elle fait disposer dans tous les endroits propices des boîtes de secours munies d'un formulaire indiquant l'usage qu'on doit faire des instruments qu'elles contiennent ^ Ces boîtes précieuses, ces instructions rédigées avec une extrême lucidité, ont servi à rappeler à la vie bien des

* Ce fut Jehan Popin, prévôt des marchands, qui fll établir le premier abreuvoir à Paris, en 1*293.

* Malgré lanl de soins et de prescriptions, on n'est pas encore parvenu à empêcher qu'on ne suspende les noyés la tête en bas; cet usage, aussi dangereux qu'absuide, ne date pas d'hier; je lis. duns les Lettres écrites d'Ègijpte et de Subie en 1828 et 1829 par ( hampollion le jeune : « C'est au milieu de tout ce peuple amoncelé qu'on aperçoit un groupe donnant des secours empressés à un chef que l'on vient de retirer du fleuve; on le tient suspendu par les pieds, la tête en bas, et on s'elïorce de lui faire rendre l'eau qui le suffoque, afin de le rappeler à la vie. » (Lettre XIV.) Ce bas-relief appartient au Uhamesseum occider.liil de Thébes et fait partie de la représentation d'une campagne de Sésosiris le Grand dans la Bactriane.

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malheureux déjà aux trois quarts asphyxiés par suite de submersion.

Le piincipe de la préfecture de police est bien simple : en échange de toute permission lucrative accordée par elle, elle exige un service pouvant s'appliquer à la population qu'elle a mission de surveiller. Dès qu'un individu demande une concession sur la Seine et qu'on juge opportun de la lui octroyer, on lui impose l'obligation d'être utile au public et de reconnaître de celte manière la faveur dont il est l'objet ; c'est ainsi, et grâce à cet excellent système, que tous les postes, bains, lavoirs, bateaux à vapeur, bateaux dragueurs, bateaux loueurs, que toutes les constructions en un mot i[m profitent de la Seine ou de ses berges sont pourvues de boites de secours dont la plupart appartiennent à la préfecture elle-même. Une plaque en fonte, portant ces mots écrits en gros caractères : Secours aux noyés, est fixée à demeure, de façon à frapper les yeux, sur le mur des établissements où le dépôt a été fait.

Du pont Napoléon au viaduc d'Auteuil, cent dix-sept boites sont disséminées çà et là et mises à la disposition de tous ceux qui pourraient en avoir besoin. Dans les endroits où la circulation fluviale est permanente, où des marchés sur l'eau sont ouverts, où les débardeurs sont souvent attirés par leur travail, où les abreuvoirs appellent les palefreniers, où les bains sont réunis sur un espace restreint, les boites sont extrêmement nombreuses ; on en trouve presque à chaque pas. Entre le pont Neuf et le pont de la Concorde, où la Seine a une animation souvent excessive, on en compte vingt. De plus, un médecin portant le titre de directeur des secours publics est particulièrement chargé de vérifier si les boîtes sont maintenues en bon état, si l'humidité ne les a pas détériorées, si le linge qu'elles renferment est assez abondant pour répondre aux exigences qui peuvent

332 LA SEliNE A PARIS.

se produire. Il est inutile de dire, je crois, que ces boîtes ne sont pas exclusivement consacrées aux noyés, et ([u'on y trouve de quoi remédier aux mille accidents qui à toute minute peuvent atteindre une population aussi nombreuse que celle de Paris.

Malgré tant de vigilance et de bon vouloir, la rivière voit chaque année se terminer bien des existences. Quand un cadavre est repêché, le commissaire de police le plus voisin de l'endroit où il a été trouvé fait un procès-verbal de la levée du corps, qui à la suite de cette indispensable formalité est envoyé à la Moi-gue, dont il conv ent de parler, car ce lieu sinistre est une annexe directe de la Seine.

Le Châlelet — La Motte aux F'apelards. — La Morgue acluell». — Mesures.

— Livre de giefie. — llegistre de renseignements. — Dialugues. — Façon depiiic«iler. — Insuftisance des traitemenis. — ,Sagaci é. — Soins gratuits. —Le nécessaire. — Inliuniatiiftis. —Souvenir des révolutions.

— Accroissement. — Statistique. — Femmes. — Nouveaux-nès.— Carnaval. — Causes. — Morts de faim. — Proportions. — Primes et en.ouragenienls. — Sauveteurs. — Héros. — L'évéque Saint-Mai'cel.

La Morgue était originairement le second guichet du Grand Chiitclel. On y gardait les nouveau.\ prisonniers pendant quelques instants, afin que les guichetiers pussent les mor<juer^ à leur aise, c'esl-à-dire les rej^arder attentivement et se graver leurs traits dans la mémoire. Ce fut là ensuite qu'on déposa les cadavres ramassés sur la voie publique ou dans la Seine*. Plus tard, en 1804,

* Au dix-sepliéme siècle, le verbe morguer était fort en usage : « Cuitautm'éciit de >aint-.\nge, à trois lieues de Fontamebleau où il est allé morijuerU cour. » (Madame de Sévigné à madame de Grignan, t. VI, p. 4. 5; édit. Haclie le.)

* « Lejiiur du mardi gras, deux jeunes gens masqués ayant pris querelle au bal de l'Opéra, en sortirent pour se batlre; l'un d'eux, qui élait déguisé en lemnie, fut tué; sa maîtresse, qui l'avait suivi, le voyant par

on construisit sur le quai du Marché-Neuf, à l'angle nord-est du pont Saint-Michel, un bâtiment carré spécialcnient destiné à l'exposition des corps inconnus. L'ouverture des nouveaux boulevards a sin<,ni lié rement modifié ce quartier, et la Morgue est aujourd'hui reléguée à l'extrémité de la Cité, sur cet îlot depuis longtemps réuni à la terre ferme et qu'on appelait autrefois la Motte aux Papelards.

La salle d'exposition, garnie d'un vaste vitrage qui permet l'observation la plus attentive, contient douze dalles sur lesquelles les corps sont étendus au-dessous d'un robinet d'eau froide qui les arrose incessamment et en retarde la décomposition. A côlé sont le greffe, la salle des autopsies, la salle des morts reconnus ou inconnus qui doivent être enterrés, les magasins où des casiers sépa'és, numérotés, étiquetés, renferment les vêtements trouvés sur les cadavres ou simplement recueillis dans la Seine, les égouts et les canaux, enfui la salle des gardiens et leur chambre de nuit, ^ul cadavre n'est reçu à la Morgue si les gens qui l'apportent ne sont munis d'un ordre de réception délivré par un commissaire de police; le procés-verbal de la découverte du corps et le rapport du médecin sont directement envoyés au cabinet du préfet.

Le cadavre une fois admis est déshabillé, lavé et exposé. L'énumération des différentes divisions qui servent de titres au livre du greffe explique comment cette lugubre comptabilité est tenue : Numéro d'ordre, — date d entrée, — heure d'arrivée. — Noms, — sexe, — âge. — Signalement d'identité : lieu de naissance, état civil, profession. — Demeure : rue, quartier. — Vêtements. — Genre de mort. — Temps écoulé depuis la

terre, prit son épee pour venger sa mort et eut le mPrtie sort que son galant ; ils turent tous deux exposés à la Morgue du Chdtelet en cet état. » {Journal de /;«r(i/, Icviiei' 1717 ; I, p. 2.->l.)

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mort. — Suicide ou homicide, — causes présumées. — Envoyé par le commissaire de... — Lieu où le cadavre a été trouvé. — Autopsie. — Date de l'inhumation. — Observations. — 11 faut naturellement qu'un corps soit reconnu pour que toutes ces questions reçoivent une réponse.

La Seine rend bien des cadavres, mais elle en garde quelques-uns; les gens qui périssent par accident ne sont pas tous retrouvés, et il arrive très-souvent que des personnes n'ayant pas vu revenir un parent ou un ami vont le chercher à la Morgue, où il n'est pas. Le greffier alors, avec une perspicacité de juge d'instruction, interroge le réclamant, et sur un registre de renseignements il inscrit la date de la disparition, les nom et prénoms, la demeure, le signalement détaillé, les vêtements, les signes particuliers, sans oublier les tatouages, la marque du linge, les anneaux d'oreilles et certains appareils chirurgicaux que les gens du peuple, accoutumés aux métiers pénibles, sont souvent obligés de porter. Dans ces sortes d'interrogatoires, qui presque toujours s'adressent à des personnes d'une éducation restreinte et d'une instruction trop imparfaite, il faut développer une patience, une sagacité extraordinaire. J'ai entendu là des dialogues inconcevables. — Quelle forme a son nez? — Ah ! dame ! je ne sais pas. — A-t-il le nez droit, aquilin, retroussé? — Mais, ce pauvre homme, monsieur, il a un nez comme tout le monde. — De quelle couleur sont ses vêtements? — Ah! je ne sais pas ; je sais seulement qu'il avait un gilet. — Et de tout ainsi ; ce n'est le plus souvent qu'à force de reprendre les questions sous toutes les faces imaginables, qu'on arrive à découvrir une indication qui permettra d'entreprendre des recherches sérieuses.

Le greffier actuel de la Morgue a la passion de lidentité, et il n'épargne nulle peine pour arriver à recon-

naître celle des malheureux qui sout étendus sur les tristes dalles. C'est là en effet le grand but auquel la iVIorgue doit servir et pour lequel la préfecture de police ne mesure point ses efforts : constater l'identité des cadavres, régulariser leur état civil et donner une dernière et douloureuse satisfaction aux familles. Si les vêtements du mort contiennent des papiers, on écrit en hâte aux personnes qu'ils peuvent indiquer; si un curieux entré par hasard émet des doutes sur l'individualité des corps exposés, on lui demande de désigner la demeure, les habitudes, les relations du pauvre diable qui n'est plus, et aussitôt une enquête est commencée^ C'est ainsi par induction, par interrogatoires répétés, en harcelant les gens de questions et de lettres, en passant du connu à rincoiinu, qu'on parvient, après mille difficultés, à savoir précisément le nom, l'âge et la profession de la plupart de ces êtres informes que la Morgue reçoit tous les jours.

' Ce dur métier est mal rétribué : le greffier, sur qui pèse une responsabilité perpétuelle, a 2,100 francs par an ; son personnel, insuffisant aujourd'hui, est composé d'un commis aux écritures, de deux garçons de salle et d'un surveillant, qui touchent chacun 1.200 francs. C'est trop peu, et un si pénible labeur devrait être rémunéré plus largement; nul travail n'est plus fatigant, plus répulsif. En dehors de la besogne matérielle, qui par elle-même est horrible, il y a un inconcevable déploiement d'activité dans cette recherche permanente, qui le plus souvent ne s'appuie que sur des données incertaines, sinon inexactes. C'est à toute heure qu'il faut être prêt à répondre et à questionner; chaque nuit un homme veille pour recevoir les corps que l'on pourrait apporter. A force de manier des cadavres, les deux garçons qui sont chargés de les exposer sont arrivés à une indifférence et à une habileté sans égales.

330 LA SEINE A l'AIllS.

Il faut les voir dépouiller un mort et dicter son signalement avec une précision merveilleuse : — Une blouse bleue raccommodée au poignet gauche avec du fil blanc , la boutonnière du collet est déchirée ; une pièce plus neuve à l'épaule; une cicatrice de deux millimètres environ au genou droit; mains calleuses et peu flexibles comme celles des gens qui travaillent à la terre. — Chaque indication est sévèrement vérifiée par le greffier et inscrite au registre. De tels soins ont produit d'excellents résultats, et le nombre des morts inconnus va toujours en diminuant. 11 serait moins considérable encore si l'on était parvenu à détruire complètement cette vieille et sotte idée qu'il en coûte fort cher pour reconnaître et retirer un cadavre. Tous les soins, tous les travaux de la Morgue sont gratuits, il devrait être superflu de le dire ; mais bien des gens ne le savent pas encore, et cependant une courte et trèsvisible inscription, peinte sur la muraille de la salle commune, explique que nulle rétribution n'est jamais réclamée pour aucun des services rendus dans ce lieu. Le préjugé dure depuis longtemps, et ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on cherche à le combattre, car, le 6 décembre 1 75G, le lieutenant de police lit faire un cri pour proclamer l'absolue gratuité de la morgue du Ghâtelet et ne convainquit personne.

Lorsqu'un cadavre est resté exposé pendant les trois jours réglementaires ou qu'on a pu constater son identité, le greffiei fait ce qu'en langage administratif on appelle le nécessaire, c'est-à-dire l'acte de décès, puis il demande un permis d'inhumation. La justice est souvent forcée de regarder de près à la Morgue : aussi c'est à elle qu'on s'adresse d'abord. Si elle n'a aucun intérêt à faire conserver le cadavre, l'autorisation est ainsi formulée : « Le procureur impérial près le tribunal de première instance de la Seine, vu le procès-ver-

bal dressé le par constatant la mort

n'empêche pas qu'il soit procédé à l'inhumation. » Celte indispensable formalité étant remplie, le permis définitif est accordé en ces termes, par le préfet, sur le verso de Tordre de réception délivré dans le principe par un commissaire de police : « M. le greffier de la Morgue est autorisé à faire inhumer le corps désigné d'autre part. » Le cadavre placé dans une bière est conduit sur un corbillard spécial au cimetiért! des hôpitaux, où il est enterré après que le concierge en a donné un reçu Tour l'ensevelissement et le transport, la Morgue reçoit 6 fr. 50 c. par corps; le fossoyeur i fr. 50 c. pour l'inhumation. Avant la Révolution, le soin d'inhumer les noyés ou les morts inconnus trouvés sur la voie publique appartenait exclusivement aux sœurs de l'hôpital Sainte-Catherine, dont le couvent était situé rue Saint-Denis, à l'angle de la rue des Lombards, et qu'on appelait vulgairement les Cathe- Tinettes.

Les registres de la Morgue, qui surtout depuis quelques années sont très-bien tenus, sont extrêmement curieux à parcourir. Sous une aridité apparente, ils cachent les notions les plus intéressantes. Parfois, dans la colonne des observations, on rencontre des naïvetés touchantes, celle-ci entre autres, quoiqu'elle soit écrite en un français douteux. A la date du 9 juillet 1828, à côté de la description détaillée d'un corps de noyé, un feuillet séparé est attaché, sur lequel on lit au recto : « J'apartien à une famille bonnette. Je vous prie par raport à eux ne pas donner mon signalement. » Et au verso, de la main sans doute de quelque sergent de ville : « Ce petit livre appartient à un particulier que les vêtemens ont été reconnus pour être logé en garnie et être un marchant forin de la Bourgogne. » Ces registi'es rappelent d'une façon vivante les batailles

de nos révolutions et de nos émeutes : à certains jour» les colonnes sont chargées outre mesure, l'écriture du greffier est rapide, on voit qu'il est pressé et qu'il fait une besogne inaccoutumée; si le 27 juillet 1830 il n'a enregistré que trois corps, dont 2 noyés, le 28 il en a eu 18; le 29, 101, tous suivis de l'indication : Toup de feu. En février 1848, le ^23, 10; le 24, 43; le 25, 16. L'insurrection de juin arrive : le 25, 43; le 26, 101; le 27, 56».

Un fait douloureux et que l'état civil de la Morgue constate avec une brutalité saisissante, c'est que le nombre des morts y augmente dans une proportion extraordinaire; il a doublé depuis dix ans. L'annexion de la banlieue n'y est pour rien, comme on pourrait le croire, puisque le service de la Morgue embrasse tout le département de la Seine ; certes cela lient en partie à ce que les recbei chcs sont plus actives, plus fréquentes, mieux faites, plus encouragées qu'autrefois; mais cela tient surtout au nombre prodigieux de provinciaux qui viennent chercher fortune à Paris, n'y trouvent pas d'ouvrage, parce qu'ils sont sans relations ou sans habileté, sont pris de découragement et se tuent pour échapper à des difficultés que plus de prudence leur eût fait éviter *, Il n'est pas surprenant que les dalles de la Morgue soient si rarement libres. Aussi la foule curieuse se presse-t-elle dans la galerie extérieure; les gamins, qui y viennent comme à un spectacle, appellent les corps exposés, les artistes; lorsque par hasard la salle d'exposition est vide, ils disent : Uy a relâche.

* Les morts par suite de « coup de feu » sont peu nombreux en 1871; je n'en compte que 58 sur un lotal de 711 entrées.

* En 1867, qui lut une année d'attrait exceplionnel vers Paris, 744 entrées; 711 seiilf-ment en 1871, qui eut toutes les misères et toutes les violences; les grands travaux ne sont pas repris en 1875 ; les provinciaux sont, on conséquence, moins sollicités vers Paris; le chiffre s'abaisse à 679.

La constante progression des réceptions ressort surtout de la comparaison des chiffres pris à différentes époques correspondantes : l'année 1846 envoie à la Morgue 302 cadavres, dont 257 hommes, 45 femmes, plus 78 nouveaux-nés et des fraptments; en 1856, l'augmentation se fait déjà sentir : 312 hommes, 50 femmes, 115 nouveaux-nés, 11 portions de corps; en 1866, les réceptions arrivent au lolal énorme de 753, qui se décompose de la manière suivante : hommes 486, f mmes 86, nouveaux-nés et fœlus, 146, débris 15. Cette sinistre proportion ne se ralentit pas; 1867 donne 744 corps ou parties de corps qui se divisent ainsi : hommes 513, femmes 65, nouveaux -nés 89, fœtus 56, débris 21. Ainsi qu'on le voit, les femmes sont bien moins nombreuses que les hommes. Cela se conçoit : elles sont plus patientes que nous; l'espèce d'infériorité sociale qui pèse encore sur elles les a dès l'enfance façonnées à la résignation; et puis, dans la bataille de la vie, quoiqu'elles aient souvent la plus mauvaise part, elles n'ont qu'une responsabilité singulièrement limitée qui leur enlève ces grands périls moraux où l'homme le mieux doué succombe parfois. Quant aux nouveaux-nés et à ces êtres embryonnaires qui n'ont encore eu qu'une existence interne et problématique, ils sont nombreux ; produits de la misère et aussi de la débauche, leur entrée à la Morgue correspond invariablement aux dates du carnaval et de la mi-carême.

Si du total général nous retranchons ces tristes avortons {c'est le vrai mot qui leur convient) et les méconnaissables fragments humains, il restera 578 adultes (dont 448 ont été reconnus), qui tous ont péri, presque toujours violemment, par des causes diverses dont je citerai quelques unes : 163 suicides, 135 hommes, 28 femmes; — 16 homicides, 12 liommes, 4 femmes; — 114 morts subites, 102 hommes, 12 femmes. La majeure

partie de ces malheureux a été repêchée dans la Seine ; 512 en tout, dont 34 femmes et 278 hommes. D'autres se sont pendus, 30 hommes; se sont brûlé la cervelle, 6 hommes ; se sont frappés d'une arme blanche, 3 hommes; se sont asphyxiés par la vapeur de charbon, 5 hommes, 4 femmes; se sont empoisonnés, 5 hommes, 2 femmes; ont été écrasés par des voitures, 14 hommes, 1 femme ; par des wagons de chemin de fer, 7 hommes, 1 femme; sont tombés du haut des échafaudages ou se sont jetés par la fenêtre, 21 hommes, 4 femmes. Chose horrible à penser! dans Paris, dans ce Paris où l'argent roule à flots, un homme et une femme sont morts de misère et de faim en 1867, dans cette année môme où l'Exposition universelle attirait au milieu de nous les richesses du monde entier. Parmi les suicides reconnus on a constaté qu'il y avait 76 célibataires, 22 veufs et 49 personnes mariées.

Les mois les plus fertiles pour cette lamentable récolte sont les mois d'été ; c'est le moment où l'on se baigne, où l'on fait des parties de canot et, il faut bien le reconnaître aussi, où le soleil, échauffant les tètes, détermine souvent des congestions cérébrales. Les premières haleines du printemps sont troublantes et malsaines; la sève monte aux arbres, la vie nerveuse envahit le cerveau, et le mois d'avril donne un contingent de 82 morts ; décembre, où l'on attend avec espérance la nouvelle année qui s'approche, janvier qui est un mois de charité, de bienfaisance et de cadeaux, tombent à 39 et à 58. Paris est fort inégal et, selon ses zones diverses, il fournit à cette sinistre statistique des éléments différents. En 1867 le X« arrondissement, celui du faubourg Saint-Martin, a eu 35 de ses habitants exposés à la Morgue ; puis vient le V*, le quartier Latin, pays des amours éphémères, des trahisons faciles, des désespoirs de jeunesse, qui est représenté par 30; le Xll^ et le X1X% Je

fiubourg Saint-Antoine et la Petite-Villette, donnent chacun 25. Aussitôt après on tombe assez bas et l'oii arrive enfin au II" arrondissement, quartier riclie et remuant groupé autour de la Bourse, qui n'a exposé que 2 cadavres à la funèbre logette de la Cité. D'habitude, c'est le XVI® arrondissement qui, peuplé des petits rentiers paisibles, prudents et rangés de Passy, fournit les chiffres les moins élevés à cette triste nomenclature; mais en 1867 il ne se présente qu'en avant-dernière ligne, car il est inscrit pour 5 morts sur les registres de la Morgue. Ce chiffre de 744 morts apportés à la Morgue pendant l'année 18C7 parait d'autant plus considérable que le total de 1848, malgré la révolution de Février, nialgié l'insurrection de juin, n'a été que de 631 ; mais, sans aucun doute, il serait bien plus excessif encore si la préfecture de police', par ses encouragements, ses notes publiques et officielles, ses récompenses, ses médailles, n'excitait sans cesse une précieuse émulation parmi les hommes que leur métier attache plus particulièrement aux bords de la Seine et des canaux. Pour tout cadavre repêché elle donne une prime de 15 fr., et une prime de 25 fr. pour tout individu sauvé. Ainsi les 512 noyés qui en 1 867 ont été transportés à la Morgue, ont coûté 4,680 fr. à la préfecture; dans le cours de la même année, 145 sauvetages accomplis dans la Seine n'ont grevé le budget que de la somme insignifiante de 2,925 fr., car 28 sauveteurs ont délicatement refusé la prime à laquelle ils avaient droit et qui leur était offerte. Les mêmes mois qui voient le plus de morts par submersion, voient naturellement le plus grand nombre de sauvetages; les mois de fortes chaleurs, juin, juillet, août,

Les précautions prises par la préfecture de police pour assurer la sécurité de la rivière sont de plus en plus minutieuses : ainsi l'ordonnance du 13 mai 1807 interdit absolument les pleine-eau, que le nombre de ba- , Icaux à vapeur mis en circulation maintenant sur la Seine pourrait rendre dangereuses.

septembre, comptent 14, 20, 21, 15 sauvetages; décembre n'en a que 6, et janvier un seul. Non contente de remettre une prime à ceux qui rendent à la société le iervice de sauver un de ses membres en péril, la préfecture de police distribue tous les ans des récompenses honorifiques à ceux des sauveteurs qui se sont distingués par des actes renouvelés de courage et d'humanité ; en 1867, pour sauvetages opérés dans la Seine, elle a accordé vingt-six médailles, dont sept en or et dix-neuf en argent.

Cette race vaillante qui liabite les ports et les quais n'a du reste guère besoin d'émulation; elle renferme des hommes intrépides et dévoués , dont le grand et principal souci est de sauver la vie de leurs semblables. Ces mariniers, ces patrons de bateaux à lessive, ces maîtres de bains, ces débardeurs jouent avec la rivière; ils l'ont en quelque sorte apprivoisée; ils en connaissent le secret et les périls, qu'ils ne redoutent plus. Au premier cri d'alarme ils sont à l'eau, et il faut des chance» défavorables bien exceptionnelles pour que le malheureux qui se noie ne soit pas sauvé. 11 est peu de ces hommes qui ne soient décorés de médailles civiques. Sans eux, sans leur abnégation, leur vigilance, leur courage, la Morgue serait trop petite et il faudrait en augmenter les dimensions.

Ils se sont groupés en Société centrale et de secours mutuels des sauveteurs du département de la Seine ^, et tous les ans ils ont une séance solennelle à la salle Saint-Jean; cette Société compte aujourd'hui trois cent soixante- deux membres titulaires tous médaillés et six cent vingt-trois membres honoraires. C'est une des meilleures et des plus respectables institutions qui existent; le but qu'elle poursuit a été très-nettement défini

* Aj^prouvée par décret du H nni'it 1S5G.

LA MOKGUE. 3i3

dans l'assemblée du 26 novembre 1867, par un des viceprésidents lorsqu'il a dit : « Quelle est notre mission? Sauver d'abord, partout et toujours, par le dévouement et par l'exemple ! » Ceci n'est pas une vaine parole, c'est un mot d'ordre auquel cbaque membre de la Société obéit.

La passion du bien agite invinciblement certains cœurs. Il y a là des héros modestes qu'aucun danger ne fuit reculer, qui sont prêts à toute heure et qui ont tous les courages, celui du grand jour et celui de minuit. L'intérêt n'entr(i pour rien dans le mobile qui les pousse, car un membre de la Société des sauveteurs se croirait déshonoré s'il acceptait la prime offerte par l'administration. Sa seule petite vanité, et elle est plus que légitime, elle est honorable, est dans certains jours de gala de pendre à sa boutonnière trop étroite toutes les médailles qui lui ont été décernées et que son intrépidité lui a values. 11 est bon de citer le nom de quelques-uns de ces braves gens, qui ne !>oupçonnent peut-être pas tout ce que leur existence a de glorieux : P'agret, tailleur, quai d'Orléans, n" 6, à la Bibliothèque polonaise, qui, malgré ses soixanîesept ans, a encore arraché à la Seine, il y a peu de temps, un homme qui se noyait; Metzger, négociant en vins à Bercy; Lenéru, propriétaire de bains au Pont-Royal; Cardon, patron de lavoir à l'Arche-Marion; Henri, maitre-baigneur aux bains Henri IV, et enfin Crelté, qui a un bateau à lessive près du pont de Bercy ; celui-là est d'une famille héroïque r ses quatre frères ont été récompensés pour leurs actions d'éclat, et sa vieille mère, âgée de soixante-dix ans, porte la médaille qu'elle a gagnée en opérant elle-même plusieurs sauvetages. Ces braves gens sont connus dans leur quartier; quand ils passent, on se découvre, et lorsqu'on apprend qu'un malheur est arrivé en Seine, on dit : « Âh! si un tel avait été là ! »

34i I-A SEINE A PARIS,

Paris a le droit d'être fier de son fleuve; nulle aulre capitale, pas même Londres, n'offre un tel cours d'eau si bien aménagé, si dompté, si précieux. Bordé par des quais magnifiques, traversé par des ponts graluils et monumentaux, pourvu de faciles abordages, sillonné sans cesse par des bateaux nombreux, occupé par des établissements dont l'utilité n'est point contestable, il mêle intimement son existence à la nôtre et nous rend chaque jour d'inappréciables services. Si Paris est srorti de la Seine, il ne l'a point oublié et ne s'est pas moniré ingrat, car il l'a ornée et embellie de son mieux. Il a rejeté loin d'elle les égouts qui l'embourbaient; il l'a contenue dans un lit assez profond pour que toute inondation lui soit désormais impossible. Source de bienêtre et de prospérité, la Seine est un des organes constitutifs de la vie même de Paris ; cependant, à en croire les vieux historiens, elle serait bien déchue de son antique splendeur, car elle a perdu le singulier privilège qu'elle avait jadis de se changer en vin lorsqu'un évêque k bénissait, ainsi que cela se voyait au temps du bon saint Marcel.

Appendice. — Pendant l'hiver 1872-1873, la Seine est sortie de son lit;^utcuil a souffert; le port de Bercy est resié sous l'eau pendant quinze jours; l'éliage du pont Royal a dépassé 5 mètres. Durant le mois de décembre, l'eau y a atteint son maximum à la date du 18, par e^.SS. Les ponts Saint-Germain, commencés en 1874, doivent être livrés à la circulation le 1" octobre 1875; ils traversent la Seine en biais, affleurent la pointe est de l'île Saint- Louis, et établiront une communication entre le boulevard Saint- Germain et le boulevard Henri IV, dont l'amorce tombe au quai des Célestins.

En 187.'i, 1,415 trains de bois et environ 1,501) bateaux ont décliargé 497, 09s. 000 kilogrammes de bois sur nos ports urbains; 144,389,010 kilogrammes de bois à brûler sont veims par l'Yonne, et 46,755,000 kilogrammes de bois à œuvrer par la Marne. Paris a reçu, pendant la même année, par la voix fluviale : charbon de

API'ENDICE. S45

bois, 45,587,000 kilogrammes; charbon de terre, 750,484.000 kilogramnies; coke, 7,y7l),OUO kilogrammes ; céréales, 79,915,000 kilogrammes; blé. 62.407.000 kilogrammes; fruits, 4,117,000 kilogrammes; vins, 520,0(10 hectolitres. Les matériaux de con.-lruction se sont élevés au chiffre de 1,085, '259,00 J kilogrammes; mais l'Oise n'a fourni que 178,857.000 kilogrammes, tandis que la haute Seine donne 398,948,(100 kilojjrammes; bien peu de pierres de taille, en revanche beaucoup de sable et de pierres meulières.

Le résumé général constate un débarquement de 2,869,344,000 kilogrammes, opéré par 22.818 bateaux ou traiils; rembarquement représente 464,122,000 kilogrammes, empor(és par 4,528 bateaux.

Sept toueurs de la basse Seine, dont trois enlre la Briche et Paris, ont, pendant l'année 1873, transporté 552,599 tonnes et remorqué 4,279 bateaux, dont 2,025 étaient vides ; onze toueurs de la haute Seine, dont trois de la Monnaie à Charenlon, ont remoiqué 8,748 bateaux jaugeant 1,359,987 tonnes. Diverses compagnies possèdent li remorqueurs et 45 porteurs à vapeur, pouvant porter 1,800,000 tonnes. La compaj^nie anglaise « tlie Gaudet frères «fait un service de marchandises entre Londres et Paris à laide de cinq steamers dont la jauge peut être évaluée à 21,130 tonneaux; en dehors des bateaux-omnibus, on ne compte que trois vapeurs marchant sur Saint-Cloud ; on peut évaluer à 27,00U le nombre des voyageurs qui en font usage.

Les bateaux-omnibus — les mouches — installés pour la première fois en 1867, ont été très-promplemenl a optéspar le public; c'est maintenant une peiite flotille composée de on baleaux à hélice portant 0°',25 de bout en bout, et 2"", 50 de bau; ils vmit jlisqu'à Chnrenton, jusqu'à Suresnes, et ont 14 escales dans l'inlérienr de Paris. En 1873, les mouches ont transporté 8,100.755 voyageurs, dont 6,015,525 dans Taris, 871,745 pour la banlieue d'amont, et 315,487 pour la banlieue d'aval. Si les bateaux omnilms ont augmenté, les canots de plaisance ont singulièrement dimirmé; on en. compte à peine 50) aujourd'hui, dont 12 sont à vapeur. Les tireurs de sable à la main |>cident courage en présenct^ des dragues qui font si grosse et si rapide besogne; cette petite industrie disparaîtra bientôt: 10 hommes seulement l'exercent actuellement.

Les 23 bains froids, dont 16 pour les hommes et 7 réservés aux femmes, ont reçu environ 000,000 baigneurs, en 1873, parmi lesquels les femmes sont au nombre de 120,000 Les quatre b.iins chauds ont eu 170,000 entrées. Les 28 lavoirs qui existaient en 1867 sont toujours amari'és aux mêmes endroits et comptent environ 5,00 ' places.

En 1873, la Morgue a eu 679 enregistrements à faire : 400 hommes, 107 femmes, 95 nouveaux-nés, 70 fœtus. 7 débris humains. Parmi les causes qui ont amené la mort des 507 adult s, on trouve 253 suicides, 77 accidents, 55 trépas subits, 17 maladies, 21 homi-

S46 LA bElM. A l'AUIS.

cidps 84 causes inconnues. Les sauveteurs ont continué, comme par le passé, à donner des preuves d'abné^'alion et d'intrépidilé qui sont un honneur pour le peuple de Paris. Parmi ces héros, il convient de citer M. Faivrc, nctncllemenl concierge-pardien-chef au Tribunal de Commerce, ancien éclusier de la Moimaie, et décoré pour le courage qu'il a déployé dans plus de cinquante sauvetages.

Arrêt du conseil contenant institution de la poste aux chevaux et aux lettres'.

LIXIEU, PRÈS DOL'LLENS. 19 JllN Ufi'..

Institution et établissement que le roi Louis XI, notre sire, veut et ordonne être fait de certains coureurs et porteurs de ses dépêches eu tous lieux de son royaume, pays, terres de son obéissance pour la commodité de ses affaires et diligence de son service et de sesditps affaires.

Ledit seigneur roy ayant mis en délibération avec les seigneurs de son cons^ei! qu'il est moult nécessaire et important à ses affaires et à son État de sçavoir diligemment nouvelles de tous côtés et y faire quand bon lui semblera sçavoir des siennes, d'instituer et d'établir en tontes les villes, bourgs, bourgades et lieux que besoin sera jugé plus commode, un nombre de chevaux courans de traits en traits, par le moyen desquels ses commandemens puissent être promptement exécutés et qu'il puisse avoir nouvelle de ses voisins quand il voudra, veut et ordonne ce qui suit :

(1). Que sa volonté et plaisir est que dès à présent et doresnavant il soit mis et établi spécialement sur les grands chemins ("e son dit royaume, de quatre lieues en quatre lieues, personnes séables et qui feront serment de bien loyaument servir le roy, pour tenir et entretenir 4 ou 5 chevaux de légère taille, bien enharnachés

« Recueil général des anciennes lois françaises, t. X, p. 487-492.

348 l'iECLS JUSTIFICATIVES.

et propres à courir le galop durant le cliemin de leurs traits, lequel nombre se pourra augmenter, s'il est besoin.

[i]. l'our le bien de la présente institution et établissement, et générale observation de tout ce qui en dépeiidia, le roy, notre seigneur, veut et ordonne qu'il y ait en ladite institution et établissement, et générale observation, et pour eu faire l'établissement, un officier intitulé conseiller grand-maître des coureurs de France, qui se tiendra près de sa personne, après qu'il aura été fait établissement; pour ce faire lui sera baillé bonne cominission.

(3). Et les autres personnes qui seront par lui ainsi établies de traits en traits seront appelées maîtres tenans les chevaux courans pour le service du roy.

(4). Lesdits maîtres seront tenus et leur est enjoint de monter sans aucun delay ni retardement, et conduire en personne, s'il leur est commandé, tous et chacuns, les couri'iers et per.-^onnes envoyées de la part dudit seijjneur, ayant son passeport et attaches du grandmaitre des coureurs de France, et payant le prix raisonnable qui sera dit ci-après.

(5). Porteront aussi lesdits maîtres coureurs toutes dépêches et lettres de Sa Majesté qui leur seront envoyées de sa part et des gouverneurs et lieutenans de ses provinces et autres officiers, pourvu qu'il y ait certificat et passeport dudit prand-maître des coureurs de France pour les choses qui partiront de la cour, et hors d'icelle desdits gouverneurs, lieutenims et officiers, que c'est pour le service du roy; lequel certificat sera attaché audit paquet et envoyé avec un mandement du commis dudit grand sceau du maître des coureurs de France, qui sera établi par lui en chacune ville frontière de ce royaume et autres bonnes villes de passage que besoin sera; ledit mandement adressant au maistre des coureurs, pour porter sans retardement lesdits paquets ou monter ceux qui seront envoyés pour le service du roy.

(6). Et afin qu'on puisse sçavoir s'il y aura eu retardement, et d'oii il sera procédé, ledit seigneur veut et ordonne que ledit grand-maître des coureurs et sesdits commis cottent le jour et" l'heure qu'ils auront délivré lesdits paquets au premier maître coureur, et le premier au second, et aussi semblabkment pour tous les autres maîtres coureurs, à peine d'estre privés de leurs charges et des gages, privilèges et exemptions qui leur sont donnes par la présente insliiution.

(7). Auxquels maîtres coureurs est prohibé et défendu de bailler aucuns chevaux à qui que ce soit et de quelque qualité qu'il puisse être sans le cduituandeinent du roy et dudit grand-maître des coureurs de France, à peine delà vie; d'autant que ledit seigneur ne veut et n'entend que la commodité dudit établisseuient ne soit pour autre que pour son service, considéré les inconvéniens qui peuvent survenir à ses allaires si lesdits chevaux servent à toutes personnes

indiflercmment sans son sçu ou dudit grand-maître des coureurs de Fiance.

(8). Et a(in que notre très-saint père le pape et princes étrangers avec lesquels Sa Majesio a amitié et alliance, par le moyen desqui Is le passage de France est libre à leurs courriers et messagers, nayent sujet de se plaindre du présent règlement, Sa Majesté entend leur conserver la liberté du passage suivant et ainsi qu'il est porté par ses ordonnances, leur permettant, si bon leur semble, d'user de la commodité dudit établissement en payant raisonnablement et obéissant aux ordonnances contenues.

(9). Mais pour éviter les fraudes que pourraient commettre les courriers et messagers allans et venons en ce royaume, lesquels pour ne vouloir se manifester aux bureaux dudit grand-maître des courriers de France et à des commis qui y résideront en chacune ville frontière et autres de ce royaume, passeront par chemins obliques et détournés pour ôter la connaissance de leur voyage et entrée en ce royaume, prenant pour ce faire autres chevaux et guides. Sa Majesté veut et leur enjoint de passer par les grands chemins et villes frontières pour se manifester aux bureaux dudit grand-maître des coureurs et prendre passeport et mandement tel qu'il sera dit, à peine de confiscation de corps et de biens.

(10). Seront lesdils courriers et messagers visités par lesdits commis dudit grand-maître, auxquels ils seront tenus d'exhiber leurs titres et argent, pour connaître s'il n'y a rien i|ui porte préjudice au service du roy, et qui contrevienne à ses édits et ordonnances dont ledit commis sera bien instruit pour y rendre son devoir, et pour ce lui sera donné par le grand-maître des coureurs de France plein et entier pouvoir de ce faire en vertu de celui qui lui sera altrilmé par la présente institution et par les lettres de commission qui lui seront expédiées.

(M). .Après avoir vu et visité par ledit commis les paquets desdits courriers et connu qu'il n'y ait rien contraire au service du roy, les cachètera d'un cachet qu'il aura des armes dudit grand-maîlre des coureurs, et puis les rendra auxdits courriers avec passeport, que Sa Majesté veut être en la manière qui suit :

a Maîtres tenans les chevaux courans du roy, depuis tel lieu jusqu'à tel lieu, montés et laissés passer ce présent courrier, nommé tel, qui s'en va en tel lieu avec sa guide et malle en laquelle sont le nombre de tant de paquets de lettres, cachetés du cachet de notre grand-maître des coureurs de France; lesquelles lettres ont été par moi vues, et n'y ai trouvé rien qui préjudicie au roy notre sire ; au moyen de quoi ne lui donnés aucuns empêchemens, ne portant autres choses prohibées et défendues que telle somme pour faire son voyage. »

Et sera signé dudit commis et non d'autres personnes.

(12}. Lequel passeport demeurera es mains du dernier maître

coureur où ledit courrier se sera arrêté, pour icelui être porté au bureau général dudit grand-maître des coureurs de France, et des passeports sera fait registre qui sera appelé le registre des passeports.

(13). Lesdits commis seront tenus et leur est enjoint aussitôt que les coureurs étrangers seront arrivés et qu'ils auront sçu leurs noms, le sujet de leur voyage et les pays où ils vont, de Taire courir un billet pour en donner avis au grand-maitre des coureurs, qui en avertira Sa Majesté si ledit courrier n'allait en (Our et prît un autre chemin que celui où serait ledit seigneur, pour se manifester audit grand maître des coureurs pour le conduire au roy, soit qu'il soit envoyé vers lui ou non.

(14). Et s'il se trouve aucuns desdits courriers étrangers et autres entrans dans ce royaume et sortans d'icelui par chemins obliques et faux passages détournés, ou chargés de lettres ou autres choses préjudiciables au roy notre sire, lesdits commis les mettront es mains des gouverneurs ou leurs lieutcnans en leur absence, et les lettres ou paquets dont ils auront été saisis seront envoyés par lesdits commis à leur grand-maître des coureurs qui les portera au roy, pour sçavoir sur ce sa volonté et plaisir.

(15). Et d'autant que la cliarge dudii conseiller grand-maître des coureurs de France est moult d'importance et requiert avoir fidélité soigneuse, discrétion et sçavoir, et qu'au moyen dudit ollice et de sadite charge, les articles de rétablissement et institution dessusdite doivent être bien gardés, entreteiuis et observés, et étant icelui établissement moult utile au service et à l'intention du roy, il y requiert y avoir bien notables personnes pour le tenir. Ledit seigneur Veut et ordoime que nul ne puisse être pourvu dudit olfice, s'il n'est reconnu fidèle, secret, diligent et moult adonné à recueillir de toutes contrées, régions, royaumes, terres et seigneuries les choses qui lui pourraient contribuer, et pour lui apporter les nouvelles et paquets qui lui adviennent par ambassades, lettres ou autrement, qui touchent en particulier et en général l'état des affaires du roy et du royaume, et faire de toutes choses requises et nécessaires, vrais mémoires et écritures pour le tout par lui et non autres être rapporté à Sa Majesté.

(16). Veut et ordonne que celui qui sera pourvu de ladite charge soit compris de ses conseillers et autres officiers ordinaires, compté et enrôlé en l'état de son hôtel, tout ainsi que l'un de ses conseillers et maîtres d'hôtel ordinaires, et de se trouver partout où le roy sera, sçavoir et entendre au*vray ce qui pourra toucher les affaires dudit seigneur, et l'en avertir et servir de ce qui seia nécessaire et touchera ledit état.

(17). Veut et ordonne que ledit grand-maître des coureurs de France ait l'entière disposition de mettre et établir partout où besoin sera lesdits maîtres coureurs, les déposséder si leur devoir ne

font, et pourvoir en leur place tel que bon lui semblera, même avenant vacation par mort, résignation ou autrement de leurs charges, luy a donné pouvoir d'y pourvoir et instituer d'autres en leur place, et en délivrer lettres, leur faisant faire serment de fldélité et de leur en donner acte sur lesdites lettres.

(18). Veut et ordonne ijue ledit conseiller grand-maître des coureurs de France, pour l'entretenement de son état, après avoir fait serment au roy, es mains de son cliancellier, de bien et loyaument servir, ait pour gages ordinaires la somme de huit cenis livres parisis, lesquels seront pris sur les plus clairs deniers et revenus dudit seigneur, outre et par-dessus les droits et émolumens ordinaires qu'il prendra comme officier domestique de l'hôtel et maison dudit seigneur, que par autres lettres lui seront ordonnés et payés.

En outre, il aura pension de 1 ,000 livres par autres lettres dudit seigneur, pour son dit oflice, qui lui sera assignée et ordonnée chacune année.

(19). Veut et ordonne que tous maistres coureurs qui seront par le grand-maître établis, aient aussi pour leur intéressement en leurs états pour gages ordinaires chacun 50 livres tournois, et chacun des commis qu'il aura près de sa personne et autres lieux que besoin sera chacun 100 livres pour leur entretenement, et veut que les uns et les autres pendant qu'ils serviront jouissent des mêmes exemptions et privilèges que les commensaux de sa maison.

(20). Et à ce que les maîtres coureurs ayent moyen d'entretenir et nourrir leurs personnes et leurs chevaux et qu'ils puissent commo'iément ser\ir le roy, il veut et ordonne que ceux qui seront envoyés de sa part ou autrement avec son passeport et attache du grand-maître des coureurs de France ou de ses commis payent pour chacun cheval qu'ils auront besoin de mener, y compris celui de la guide qui les conduira, la somme de dix sous pour chacune course de cheval pendant quatre lieues, fors et excepté le grandmaitre des coureurs qu'ils seront tenus de monter sans rien prendre de luy ni de ses gens qu'il mènera pour son service, allant faire ses clievauchées et son établissement, et pour les aifaiies de Sa Majesté. Ensemble ne prendront rien de ses commis qui voudront courir pour les affaires du roi, au moins trois ou quatre fois l'an.

(21). Et quant aux paquets envoyés par ledit seigneur ou qui lui seront adressés, lesdits maîtres coureurs seront tenus de les porter en personne sans aucun délai de l'un à l'autre avec la cotte cy- mentionnée sans en prendre aucun payement, ains se contenteront des droits et gages qui leur sont attribués.

Veut et ordonne que les susdits articles et institution dudit grand ofiice de conseiller grand-maître des coureurs de France et autres choses dessusdiles soient toujours observés et gardés sans enfreindre.

Z2 PIÈCES JUSni'lCATlVES.

NUMERO 2 Arrêt dtt 21 novembre IS&d.

La cour, sur le moyen unique du pourvoi, pris de la violation et fausse application prétendue des arlicles lO, 32, 55, 36, 37, 41, 47, 87 et 88, Code inst. crini., et 187, Code pénal : — Attendu que l'article 10, Code inst. crim., a expressément chargé les préfets des départements et le préfet de police à Paris de faire tous les actes nécessaires à l'effet de constater les crimes, délits et contraventions, et d'en livrer les auteurs aux tribunaux ; qu'aux termes de l'article 8 auquel se réfère l'article 10, le préfet de police, dont il s'agit spécialement dans l'espèce, doit rechercher ces crimes, délits et contraventions, et en rassembler les preuves ; que ce droit embrasse le cercle de la police judiciaire tel qu'il e.<t tracé par l'article 8, et qu'il a pour conséquence nécessaire le droit de faire, tant au domicile des prévenus que partout ailleurs, les perquisitions et saisies indisi'cnsables pour la manifestation de la vérité; — Qu'on objecte vainement que la recherche des pièces pouvant servir à conviction ne saurait être pratiquée au domicile des tiers ou dans un dépôt public que par le juge d'instruction, qui en trouve la mission dans l'article 88. Code inst. crim.; que si cette recherche, qui est évidemment un moyen de constater les crimes, délits et contraventions, a été mise dans les attributions du juge d'instruction par l'article 88, elle appartient également aux prétels et au préfet de police, en vertu des articles 8 et 10 combinés; qu'il résulte de ces derniers textes que tout acte d'instruction tendant à constater les crimes, délits et contraventions, est dans le domaine du préfet de police ; — Que c'est vainement encore qu'on prétend élablir une séparation entre la police judiciaire, qu'on convient appartenir au préfet de police, et l'instruction, qu'on soutient n'appartenir qu'an seul juge d'instruction; — Que cette distinction n'est pas fondée; qu'il n'est pas possible de concevoir que la police judiciaire s'exerce sans instruction, de même qu'il n'est pas possible de concevoir que tout fonctionnaire ou magistrat qui prend part à l'instruction ne soit pas ofOcier de police judiciaire; que c'est ce qui est démontré : 1" par la définition rie la police judiciaire que donne l'article 8 ; 2° par l'article 9, Code inst. crim., qui classe lesjuges d'instruction parmi les officiers de police judiciaire; 3" par la division du livre I", Code inst. crim., qui place le chapitre de l'instruction sous la rubrique de la police judiciaire i

Alteiidu qu'en autorisant le préfet de police à rechercher, en quelque lieu que ce soit, la preuve dts infractions et les pièces pouvant servir à conviction, la loi n'a fait aucune exception à l'égard des letlres déposées à la poste et présumées constituer soit l'iiisti ument ou la preuve, soit le corps même du délit; — Que le principe incontestable de l'inviolabilité du secret des lettres n'est pas applicable en pareil cas ; que les correspondances par lesquelles s'ourdissent ou se commettent les attentats portés à la paix puhlique, à la propriété et à la sûreté des citoyens, sont une violation du droit et sortent de la classe de celles qui doivent être protégi'es par la loi; qu'il n est pas possible d'ar'mettrc, sans blesser les principes de la morale et de la raison, que l'administrai ion des postes sirve à couvrir de l'impunité des laits punissables et à soustraire un corps do délit aux recherches de la justice, dont le préfet ('e police est un des premiers agents; que, du reste, le droit de saisie, soit au domicile des inculpis, soit partout ailleurs, quand il y a lien, droit dont il vient d'être question, a constamment été exercé par le préfet de police; qu'il a constamment fourni aux tribunaux, en toute matière, des pièces probantes; qu'on ne saurait ébranler un (el droit sans de graves dangers pour la vindicte publique, puisqu'il est attesté par l'expérience que, grâce à son exercice, le préfet de police s'est montré l'auxiliaire le plus actif et le plus utile de la justice répressive, pour latiuelle il opère et qu'il concourt à éclairer;

Et attendu qu'il est constant, en fait, que les correspomlaiices saisies et ouvertes dans l'espèce, en vertu de mandats de perquisition délivrés par le préfet de police, constituaient le corps et la preuve du délit d'introduction en France, sans autorisation, de journaux publiés à l'étranger, et destinés à attaquer et décrier le gouvernement français; — Que ces mandats avaient pour but de mettre sous la main des magistrats les auteurs du délit susmentionné, ainsi que les pièces de conviction et le corps du délit; — Qu'en déléguant, pour le représenter, un commissaire de police, le préfet de police n'en a pas jnoins agi personnellemenl, aux termes de l'article 10, Code inst. crim , puisque l'ordre de saisie émanait de lui, et que, d'après l'arrêté des consuls du 12 messidor an VIII, les commissaires de police sont immédiatement placés sous les ordres et à la disposition du préfet de police; — Que, dans ces circonstances, l'arrêt attaqué de la cour impériale de Rouen, qui a décidé que le préfet de police avait légalement procédé, loin de violer aucune loi, s'est, au contraire, confoi'mé aux articles 8 et 10, Cod. inst. crim.; — Rejette, etc.

Nous, préfet de police,

Vu les renseignements à nous parvenus, desquels il résulte qu'un écrit autograpliié signé Henry, daté de Frolisdorf le 0 décembre 1866, et traitant de matières politiques, serait distribué par la poste et par d'autres voies, bien qu'il ne soit pas timbré, contrairement aux dispositions de l'article 9 du décret du 17 février 18 2 ; qu'il ne porte pas de nom d'imprimeur, en infraction à l'article 17 de la loi du 21 octobre 1814; que la déclaration préalable et le dépôt légal n'en aient pomt élé faits, contrairement aux dispositions des articles 14, 15 et 16 de la même loi; et qu'enfin le dépôt prescrit par rai'ticle 7 de la loi du 27 juillet 1849 n'ait j)oint été effectué au parquet de M. le procureur impérial ;

En vertu de l'article 10 du Code d'instruction criminelle;

Requérons M. Marseille, commissaire de police, contrôleur général des services extérieurs, de se transporter à l'hôtel de l administration des postes, rue Jean-Jacques Rousseau, à l'effet d'y saisir 'edit écrit.

Il sera dressé de cette opération un procès-verbal qui sera transmis avec les exemplaires saisis.

Fait en notre hôtel à Paris, le 23 janvier 1867.

Le préfet de police, PIETRI.

CIIIF.CTIO.N »;ÉXÉnALE DES POSTES — IIUHEAU DE I.A COfUlESl'OSDASCE INTÉRIEUnS

Ordre concernant la saisie d'une lettre autographiée.

Paris, le 24 janvier 1867.

L'administration a reçu l'ordre, M..., d'empèclier pour ce qui la concerne l'introduction en France et la distribution d'une lettre aulogiaphice adressée au général de Saint-Priest par M. le comte de Gbambord. Cet éjrit est expédié sous enveloppe, dans les formes d'une lettre ordinaire, soit de l'étranger, soit des bureaux de 1 intérieur.

Je vous invite en conséquence à surveiller avec le plus grand soin toutes les correspondances qui parviendront directement ou indirectement à votre bui'eau, afin de découvrir les exemplaires de la lettre dont il s'agit qui pourraient faire partie des correspondances et qui se trouveraient placés, soit sous bandes isolément on avec d'autres p blications, soit sous des enveloppes closes. Vous surveillerez aussi dans le même but, non-seulement les correspondances mises à la poste dans votre localité, mais encore celles qui vous parviendraient des bureaux français avec lesquels vous êtes en relAtions ; car il ne serait pas impossible que des exemplaires de ladite lettre fusent déposés dans les boîtes aux lettres après avoir été introduits eu France par une voie étrangère à la poste.

Vous formerez un paquet spécial de tous les exemplaires, soit sous bandes, soit sous enveloppes, que vous aurez été à même do reconnaître et de retenir, et vous adresserez ce paquet au receveur principal des postes à Paris, sous étiquette portant, indépendamment de l'adresse, les mots :

Lettre saisie en vertu de l'ordre de l'administration du 24 janvier 1867,

et au-dessous l'indication du nombre des objets expédiés.

Je vous recommande, monsieur, la plus grande vigilance et la plus grande circonspection pour l'exécution de la mesure dont il s'agit, et je vous prie d'accuser réception de la présente lettre au directeur des postes de votre département.

Veuillez agréer, etc.

Le Directeur général, VA.NDAL

NUMERO i

Traduction du procès-verbal des ministres plénipotentiaire* i Rastadt, sur les événements des 9 et 10 floréal an VII (28 et 29 avril 1799).

Le plénipotentiaire impérial étant rappelé de Rastadt, et ayant quitté cette ville le 13 du mois dernier, la députalion de l'empire déclara, dans sa séance du 25, qu'elle était suspendue, et notifia à la légation française les motifs de cette déclaration. Les ministres de France déclarèrent aussi, le 25, qu'ils allaient se retirer dans trois jours.

Dans la soirée du même jour, le courrier de la légation française, muni d'un passe-port et de sa plaque, chargé de dépêches pour Strasbourg, fut arrêté sur sa route à Seltz, entre le village de Plittesdorf et Rastadt, par des hussards autrichiens, et conduit au quartier général du colonel impérial Barbatzy, à Gernst)ach, après avoir été dépouillé de ses papiers. Sur la réquisition de la légation française, l'envoyé directorial de Mayence, au nom de tous les membres de la députation, interposa ses bons offices, de même que la légation prussienne, « pour que, suivant les principes universels du droit des gens, le courrier arrêté lût relâché avec ses dépêches, et que la sûreié de la correspondance de la mission française, dans le court espace de trois jours fixé pour son départ, ne fût point troublée. »

La lettre du ministre mayençais fut envoyée encore dans la nuit à Gernsbach par un courrier, qui revint avec une courte réponse du colonel Barbai zy, portant qiril avait rendu compte à ses siiprrieurs de l'arrestation du courrier, et qu'il ne pouvait se prêter aux vœux de la députation qu'après avoir reçu des ordres La letti'e de la légation prussienne fut envoyée, le 25, à cinq heures du matin, par M. le comte de Bernstorf, conseiller de la légation, avec l'injonction d'en appuyer verbalement le contenu. La légation française s'étant d'ailleurs adressée particulièrement au baron d'tdelsheim, ministre d'État de Bade, pour réclamer la protection du margrave, ce ministre jugea convenable d'accompagner M. de Bernstorf, et de faire, près du colonel Barbatzy, toutes les représeiitaiions analogues aux circonsiaiices. La réponse verbale du colonel fut qu il transmettrait CCS représentations à ses supérieurs, de même que In lettre de la légation prussienne, et qu'il ferait connaître le résultat le plus tôt possible; mais que jusque-là il ne pouvait s'expliquer en aucune

manière. La relation écrite de la mission du comte de Bemstorf

prouve combien ce refus de s'expliquer a été positif.

En attendant, les ministres français étaient résolus de partir pour Seltz le froisicm- jour, 28, à huit heures du matin. Tous les préparatifs étaient faits; les voitures cliarg 'es se trouvaient déjà dans la cour du ciiûtcau; mais, vu les circonstances, les patrouilles de hussards croisant particulièrement sur la route de Rastadt à Seltz, et ayant déjà arrêté, le 19, plusieurs ministres allemands, et entre autres celui de \Yurzbourg, dentelles avaient pris et gardé les papiers, d'ailleurs les déclarations du colonel Barbatzy, tant sur cet incident que sur l'arrestation du courrier français, n'étant aucunement rassurantes pour le voyage de la légation française, on ne pouvait s'empêcher d'avoir des inquiétudes; car il paraissait au moins possible que les ministres fussent arrêtés par mi'prise, et • qu'il en résultât de très-grands inconvénients. Ce^l pourquoi toutes les personnes diplomatiques qui étaient encore en relation avec les ministres français leur conseillèrent de ditl'érer leur voyage de quelques heures ou jusqu'au lendemain, la réponse du colonel Barbatzy aux représentants des ministres prussiens, mayençais et de Bade étant attendue à chaque moment. Les ministres français cédèrent à ces instanci s, particulièrement sur l'observation qu'il était convenable d'attendre le résultat des démarches faites par les autres ministres, dont ils se montraient très-reconnaissants. Comme à onze heures du matin il n'y avait encore aucune réponse, le ministre mayençais, 1 aron d'Albini, écrivit de nouveau au colonel Barbatzy, et lui demanda une réponse catégorique sur la question « si les ministres français, prêts à partir, et munis de passeports du baron d'Albini, étaient dans le cas de rencontrer aucun obstacle b.

On espérait que l'ordonnance de Bade, envoyée avec cette lettre, serait de retour vers trois ou quati'e heures après-midi, avec une réponse; maison se trompa. Le soir, entre sept et huit heures, il arriva un officier de hussards avec quelques soldais ; l'oflicior se rendit sur-le-champ au château, près des ministres français et de Mayence, et suivant le témoignage des ministres soussignés, comte de Goërtz, de Dohm et de Solms, qui étaient présents, il les pria d'excuser le colonel Barbatzy, trop occupé pour répondre par écrit; mais il déclara, en son nom, que tes 7ni7iistres français pouvaient voyager en toute sûreté, et que, pour cet effet, il leur était même fixé un terme de vingt-quatre heures. Quant à la légation prussienne, elle ne reçut à sa lettre au colonel Barbatzy aucune réponse ni écrite ni verbale.

L'officier impérial remit aux ministres français une lettre ; M. de Dohm est le seul qui l'ait vue par hasard, et il garantit qu'elle renfermait à peu près les lignes suivantes :

« ïlinistrcs,

« Vous concevrez facilement que, dans l'enceinte des postes occiN pés par les troupes im|)ériales, on ne saurait tolérer aucun citoyen français ; en conséquence, vous m'excuserez si je me vois obligé de vous signifier de quitter Rastadt dans les vingt-quatre heures,

a Gernsberg, le 28 avril.

a Signé : Barbatzy. »

Les ministres français résolurent de partir sur-le-cbamp, et ne purent en être détournés qu'ils ne sauraient arriver au Rhin avant la nuit, et que le passage du fleuve pourrait être dangereux; ils partirent en effet, le 28, une demi-lu ure après la réception de la lettre ci -dessus, avec huit voilures, dont la plupart, de môme que les chevaux, appartenaient au margrave. Avec l'officier qui avait apporté la lettre, il était arrivé cinquante hussards de Szeklers qui s'étaient postés à la porte d'Ettlingen, et avaient fait occuper de même les autres postes. On apprit bientôt que Tordre était donné de ne laisser entrer ni sortir aucune personne appartenant au Congrès, et que le capitaine des hussards avait signilié au major Harrant, commandant les troupes de Dadc, qu'il exigeait que ses soldats restassent aux portes pour faire connaître aux Autrichiens les personnes appartenant au Congrès; on ne jiermit à personne de passer même le pont de conuiiuuication entre la ville et le faubourg. Le commandant de la ville lui-même ne put oliteuir la permission de sortir, quoiqu'il l'eut demandée avec instance lorsqu'il fut instruit des événements subséquents. Le ministre danois avait fixé son départ au même jour, et n'avait attendu que le résultat des démarches faites par la députation touchant les ministres français. Après avoir pris connaissance de la réponse faite par le colonel Barbatzy, il se retira chez lui pour faire les préparatifs de son voyage; mais sur l'information qu'il reçut eu passant |irès la porte, que personne n'avait la permission de sortir, il traversa le jardin du château vers la chaussée où était posté le capitaine de hussards, et lui demanda s'il ne pouvait pas partir ce soir.

Cet officier répondit qu'i/ avait l'ordre de ne laisser sortir personne; mais lorsqu'il lui répliqua que les ministres français avaient été sommés de partir par le colonel, son chef, et qu'ils sortaient dans le moment parla porte de Rheinau, le capitaine repartit qu'if n'avait point l'ordre d'empêcher le départ de la légation française. Le ministre de Sa Majesté danoise lui ayant demundé ensuite s'il lui donnerait une escorte, il dit qu'ti n avait jjoint ordre pour cela, et lorsqu'on lui représenta avec force combien l'honneur de la nation allemande exigeait qu'on prît tous les moyens pour éviter qu'il n'arrivât le moindre désordre au départ de ces ministres, le cfipitoine répondit qu'/7 n'avait à pourvoir à rien qu'à sa propre

sûreté, ajoutant aussi la remarque que le plénipotentiaire impérial était déjà parti depuis assez lonjrtemps pour que tous les envoyés allemands aient le temps de partir aussi.

Lorsque la légation française se présenta à la porte de la ville, on lui annonça qu'elle ne pouvait pas sortir. Les trois ministres descendirent sur-le-champ, et laissant là leurs voitures avec leurs familles et leur suite, ils se rendirent au château chez le ministre de Mayence. Personne ne pouvait concevoir cette contradiction de l'ordre de partir srus les vingt-quatre heures avec l'obstacle mis à ce départ ;uix portes de la ville. L'envoyé de Sa Majesté danoise qui, aussitôt après ce nouvel incident, s'était rendu, avec plusieuis autres, chez le minis!re de Mayence, en donna, après sa conversation avec le ca| itaine, une explication qui fut bientôt offiiiellement confirmée par M. de Mnnch, secrétaire de la légation, envoyé à cet officier par M. d'Albini. Il annonça qu'on avait oublié, lorsqu'on avait pris possession des portes de la ville et donné l'ordre de ne laisser sortir personne, d'excepter de cet ordre les minislres français. M. de Munch ajouta que cet oubli était réparé, et que les ministres pouvaient sortir sans obstacle. Ceux-ci pensèrent alors qu'il était nécessaire, pour ne pas être arrêiés par les patrouilles (jui pouvaient se trouver sur le chemin jusqu'à Pliltersdorf, de demander une escorte militaire. Le secrétaire de la légation de Mayence se chargea d'en faire la demande au capitaine, tt les envoyés de France allèrent, dans une voiture du margrave, rejoindre les kurs à la porte. Là, ils furent obligés d'attendre longtemps la réponse, qui fut apportée par M. de Harrant, major au service du margrave de Bade. Elle portail que : « Le capitaine ne pouvait point donner d'escorte, parce qu'il n'avait point d'ordre pour cela; mais que les ministres français ne trouveraient aucun obstacle sur leur roule. » A li demande du major de Harrant, si l'on devait entendre [lar là que les ministres français pouvaient passer de l'autre côté du lUiin en toute sûreté, et si lui, Harrant, pouvait les en assurer, le ca/itaine avait répondu que oui. Les envoyés français préférèrent donc, après quelques réflexions, partir de suite sans escorte, que retourner au château pour y aitendi-e le point du jour, parti que plusieurs conseillaient de piendre ot que les femmes désiraient. Entre neuf et dix heures, les ministres français sortirent enfin de la ville; la nuit était très-sombre, et l'on portait une torche devant leurs voitures.

.A peu près v.n quart d'heure s'était écoulé lorsipie, de divers côtés, arriva la nouvelle que les voitures de la légation française avaient été arrêtées avec violence par des hussards autrichiens, qui avaient donné des coups de sabre aux cochers et au piTte-flanjbeau. La plupart des membres du corps diplomatique se trouvaient, dans ce moment, rassemblés dans un casino. L'envoyé ligurien, Boccardi et son frère, qui étaient dans la dernière voiture et qui ^'étaient échappés, y apportèrent la première nouvelle. On décida unanime-

SCO PIÈCES JUSTIFICATIVES.

ment qu'on se rendrait ensemble près du capitaine pour lui demander une explication, el, avant tout, les secours les plus prompts.

Peu de minutes après arriva la nouvelle atterrante qu'un, que deux, que tous les trois ministres français avaient été assassinés par les soldats de l'empereur. La raison se refusait à trouver ce crime vraisemblable, le cœur ne le trouvait pas possible. — Non, non, c'est (aux! fut le cri universel. Cependant le désir de faire cesser le plus tôt possible un malheureux malentendu fit hâter les pas vers l'olficier commandant. Il avait son quartier à peu près à vinpt pas de la poite d'Ettlinpen, à lauberge dite /a Laulerne. La garde de la porte s'opposa au passag^e de la société quoiqu'elle s'annonçât comme composée d'envoyés de cours royales et jirinciaes. Ce ne fut qu'avec la plus grande peine qu'on obtint qu'un bas officier nous annonçât. On demanda encore une fois quels envoyés nous étions, et on déclara avec une exactitude inquiète que seulement trois, quatre, six ministres pouvaient aller près du capitaine. Cet officier parut enfin. L'envoyé de Sa .Majesté prussienne, comte de Goërtz, aussi soussigné, lui fit, au nom de tous, cetie courte exposition : nous voudrions savoir quelles mesures il avait prises au bruit de l'affreuse nouvelle qui lui avait sans doute été portée. Il répondit qu'à la demande du ministre de Mayc nce, qui avait déjà été chez lui, il avait envoyé un officier avec deux hussards. Nous pensâmes que ce n'était pas sulfisant, et nous l'engageâmes, au nom de tous les sentiments de l'humanité, au nom du bien de toute l'Europe, de l'honneur de la nation allemande, prêt à être taché par un crime sans exemple dans les annales des peuples civilisés, au nom de l honneur de son auguste monarque, de l'honneur du service de Sa Majesté Impériale, de son propre honneur, au nom de sa vie, de faire, au plus vite, tout son possible pour sauver ce qui pourrait être encore à sauver, l.e capitaine répondit que c'était un malheureux malentendu ; que, sans contredit, les patrouilles rôdaient aux environs pendant la nuit, et qu'un pa7eil malheur pouvait facilement arriver; que les ministres français n'auraient pas dû partir la nuit. On lui rappela qu'il avait refusé une escorte et dit au major de Ilarrant qu'il n'y avait rieti à craindre pour la légation française. Il répliqua qu'il n'avait point eu ordre de donner une escorte, qu'on aurait dû la demander au commandant. Le conseiller de légation de Prusse, comte de Bernstorff. dit qu'il avait demandé lui-même au colonel, lorsqu'il avait été envoyé vers lui, s'il donnerait une escorte. Vous l'a-l-il accordée.'*... fut la réponse du capitaine. L'envoyé de Danemark, soussigné, lui ayant ensuite rappelé la conversation qu'il avait eue avec lui, et dont nous avons parlé ci-dessus : Voulez-vous, dit-il, établir ici contre moi une inqu'isUion? Enfin, lorsque passant sur toutes les considérations qui devaient nous frapper après le traitement que nous étions obli-

gés de souffrir, nous le pressâmes, le priùff.es, le suppliâmes, de ne pas perdre un instant pour sauver peut-être encore la vie de quelques hommes et l'honneur de son service, il nous demanda où donc étaient les voitures des ministres, et d'autres explications, à nous que ses ordres retenaient prisojiniers en ville, à nous qui venions à lui pour savoir quelle nouvelle il avait, quelles mesures il avait prises pour empêcher, s'il était possible encore, un crime qui touche de bi près son honneur et celui de son souverain. Enfin nous exigeâmes de lui la promesse de détacher un officier et six hussards pour accompagner le major Ilairanl et deux hussards de Bade sur le grand chemin de l'iitlersdorlf. En attendant, il était arrivé phisieurs fuyards écliappés du champ de carnage, qui confirmèrent qu'on effet les trois ministres fiançais avaent été assassinés par les hussards de Szeklers. Le meurtre de Bonnii r fut rapporté par un témoin oculaire, sa oir par le porteur du flambeau. Cependant le major llarrant, de Bade, auquel il ne fut donié qu'un maréchal-doslogis pour l'accompagner, au lieu d'un officier qui lui avait été promis, trouva les voitures sur la place même où cette scène d horreur s'était passée; elles étaient entourées d'environ cinquante hommes de hussards de Szeklers, munis de flambeaux (parmi lesquels il ne put néanmoins découvrir d'officiers), et occupés à conduire autour de la ville les voitures, ainsi que les infortunés qui s'y trouvaient, et dont la plupart étaient encore dans une profonde stupeur.

Lorsque M. de Harrant déclora aux hussards que les carrosses devaient être reconduits à la ville, ils ne voulurent pas d'abord s'y prêter, soutenant que ces carrosses étaient leur butin. Ce ne fut que moyennant les plus fortes menaces, et après que M . de Harrant leur eût déclaré qu'en sa (jualité d officier le commnndement et la disposition des voitures lui appartenaient exclusiven.ent, qu'il parvint à les faire désister de leur projet. M. de Harrant trouva les cadavres de Bonnier et de Roberjot par terre, horriblement maltraités; ne trouvant pas le corps de Jean Debry, il se donna toutes les peines imaginables pour le découvrir ; il proposa même défaire des recherciies dans le bois, et demanda pour cet effet une escorte de queli|ues hussards autrichiens qui se joindraient à lui et aux deux hussards dont il était accompagné; mais cette escorte lui fui refusée, sous prétexte que l'on pourrait aisément rencontrer d'autres patrouilles autrichiennes, et que, dans l'obscurité de la nuit, on courait risque d'en être attaqué. M. de Harrant fut donc obligé de remettre l'exécution de son dessein jusqu'au jour, et ramena, en attendant, les carrosses dans la ville. Les épouses de Jean Debry et de Roberjot, les filles du premier, les secrétaires et les domestiques s'y trouvaient; aucun d'eux n'était blessé, plusieurs avaient été dépouillés cependant de leur argent, montres, etc., etc.; il n'y avait eu que les trois ministres qui eussent été attaqués par les meur-

362 PIÊGKS JUSTIFICATIVES.

triers. Les carrosses arrêtèrent devant le châleau ; chacun s'empressnit d'approcher les infortunés qui y étaiont, afin île leur porter des secours; mais on écarta tout le ntonde indisiim teineni, même les phis considérés des ministres étrangers, parce (pic, nul ollicier n'étant présent, il fallait auparavant attcuflre les ordres.

Enlln on obtint de pouvoir porter dans les appartements de M. de Jacobi, ministre du roi de Prusse, madame RoberJMt, étendue à demi moite dans la voiture qui arrêtait devant la porte de ce ministre. Madame Dcbry, ainsi que ses deux filles, furent obligées de descendre de leur voiture dans la rue, parce que janmis un ne voulut permettre que les carrosses entrassent dans les cours du château; ceux-ci furent conduits à la porte d'Ettlingen. On demanda les chevaux de la cour pour les conduire le lendemain à Gcrnshach, ce qui fut contremandé cependant le matin même. Les dames furent conduites à pied dans leur ancienne demeure au château par plusieurs membres du corps diplomatique; mais elles lurent bientôt après transportées dans la maison du soussigné ministre de Brandebourg, afin d'être plus à portée de leur donner des secours. On apprit les détails de l'assassinat de Roberjot par son Videt de chambre, qui avait été dans la même voiture. II déposa que « des hussards s'étaient présentés à la portière, qu'ils en avaient brisé les glaces et demandé le ministre Roberjot. Sur quoi celui-ci avait répondu en français : oui, en produisant en même temps le passe-port de l'en- ■yoyé directorial de Maycnce; que les hussards avaient déchiré ce passe-port; qu'ils avaient fait sortir de force le ministre de sa voiture, et lui avaient porté plusieurs coups très-violents; que l'infortuné ayant donné cependant encore quelques signes de vie, et sa femme ayant crié : Oh! sauvez! sauvez! les hussards avaient redoublé leurs coups; que madame Roberjot alors s'était élancée sur le corps de son mari, mais que lui (valet de chaml.re) l'avait saisie fortement dans ses bras, lui bouchant les oreilles, et empêchant qu'elle n'entendît les cruels gémissements du mourant; que lui, valet de chambre, avait été jeté hors de la voilure par un hussard qui lui avait demandé : dumestique? et ayant répondu affirmalivement, le hussard lui avait donné à entendre, par signes, qu'il n'avait rien à craindre; que néanmoins il s'était saisi de sa nxintre et de sa bourse ; que la même chose était arrivée à madame Roberjot. »

Cependant plusieurs d'entre nous ont remarqué que la voiture n'avait pas été pillée entièrement, mais qu'on y avait laissé de l'argent et des effets précieux. Lorsque madame Roberjot quitta sa voiture, elle tomba de défaillance en défaillance, s'écriant à plusieurs reprises, avec une voix déchirante : On l'a haché devant mes yeux !

Le secrétaire de légation Rosenstiel, qui se trouvait dans une des dernières voitures, et par conséquent près de la ville, s'est vraisem-

blabiemenf sauvé par les jardins dés lo commencement de l'affaire On le trouva dans le logcmont du ministre de liade. dans un état de délire. Toules les autres pei-sonnes attachées à la légation française arrivèrent successivement, soit en fuyant, soit avec les voilures. Le ministre .lean Debry manquait encore ; sa mort n'avait point été conslatée par des témoins oculaires; on refiarda donc comme absolument essentiel de tout tenter pour le snuver. Quelques-uns d'entre nous se rendirent auprès du capitaine des hussards autrichiens pour le solliciter d'accorder une escorte au major de llarrant qui, accompagné de quelques hussards de Bâtie, voulait al cr à la recherche de Jean Debry. Le soussigné comte de Solms de Laubacli s'offrit de raccompagner, afin d'appeler le ministre français, qui connaissait sa voix, par son nom. Le capitaine accorda les orte, et à la pointe du jour, vers quatre heures du matin, le comte de Solms, le major llarrant et deux hussards de Bade, sous l'escorte d'un caporal et de quatre hussards impériaux, montèrent à cheval pour parcourir ces environs, et notamment le bois de Steinnianer et de i'iittersdorlf. Ils n'eurent pas la satisfaction de trouver le ministre Jenn Debry, mais ils apprirent quelques circonstances absolument nécessaires à l'éclaircissement du fait; les voici: le maor Barrant s'éiant adressé au bailli de Rheinau pour obtenir dos renseignemcnls sur le compte du ministre absent, le bailli lui apprit que des /iiissards imp(^riaux avaient déjà fait des perquisitions relalivevient à un Fiançais blessé et fuyant, et dont la découverte leur importait infiniment; qu'ils avaient fortement recomu andé qu'au cas (lue l'on trouvât un Français ressemblant au signalement qu'ils en donnèrent , de bien se donner de garde de le reconduire à Hastadt. et de !e laire passer en dehors de la ville, et de le leur mener à Muckenslurm par un chemin désigné, ou bien qu'on devait simplement le garder soigneusement et leur en donner connaissance.

Un avait totit fait jusqu'ici pour adoucir, autant «jue les circonstances pouvaient le permettre, cet horrible état de choses. Il s'agissait actuellement de pourvoir à la sûreté des membres du corps diplomatique et de leurs familles, ainsi qu'au trajet des personnes sauvées des missions française et ligurienne. Les soussignés s'adressèrent en conséquence au colonel Barbatzy par une lettre (n» 5) dont fut chargé le secrétaire de légation de Prusse, Joidan, qui fut dépêché, le 29, à quatre heures du matin, accompagné d'une ordonnance impériale. A sept heures du matin, le ministre Jean Debry se rendit dans la maison du ministre prussien de Goërtz. Son apparition causa autant de joie à ceux qui se trouvèrent présents que l'état dans lequel il se trouvait leur inspirait d'intérêt. Ils furent témoins des premiei^s épanchements de sa joie et de sa reconnaissance envers Dieu lorsqu'il apprit que sa femme et ses enfants étaient encore en vie. Ses habits étaient déchirés; il était blessé au

bras gauche, à l'épaule et au nez ; sa perruque et son cliapeau l'avaient garanti d'un coup de sabre sur la tête, de manière qu'il n'en avait ([u'une contusion. On lui administra tout de suite les secours nécessaires; on entendit le récit touchant de la manière miraculeuse dont il avait été sauvé. « Un hussard lui avait demandé en français : Est-ce que lu es Jean Debrij ? A quoi il avait répondu par l'affirmative, et en produisant son passe-port, qui fut éj;alement déchiré, lui, ainsi que sa femme et ses filles, lurent arracliés de leur voiture, et on frappa sur lui. Il fut jeté dans un fossé qui bordait le grand chemin; il out la présence d'esprit de contrefaire le mort, et il se laissa dépouiller: c'est ce qui le sauva. Lorsque les hussards se furent éloignés, il se leva et courut vers le bo s. Ne voulant pas se jeter par terre à cause de la pluie qui tombait, il grimpa sur un arbre, malgré la forte blessure qu'il avait au bras gauche, y sommeillant de temps en temps de lassitude el d'épuisement, et y retta jusqu'au jour, qu'il s'achemina vers Rastadt. En approchant de la ville, il se mêla à la foule qui était sortie pour voir les cadavres, et sans être remarqué, ni par les patrouilles autrichiennes, ni par le corps de garde posté aux portes, il arriva heureusement. Le speciacle le plus déchirant pour lui fut celui de ses deux collègues, devant lesquels il était obligé de passer. »

La réponse du colonel n'était pas encore arrivée; en attendant, on désirait vivement de faire passer le Ilhin aux personnes sauvées de la légation française, et de consommer cette opération avant la nuit, pour pouvoir partir à son tour et arriver en sûreté à Cailsruhe. En conséquence, MM. de Roscncrantz et Gemmingen allèrent, vers neul heures, chez le capitaine, et lui déclarèrent qu'aussitôt que la position de Jean Debry, blessé, et de la veuve de Roberjot, assassiné, le permettrait, tous les individus sauvés seraient transportés au Rhin, avec leurs effets, sous l'escorte militaire de Bade, et accompagnés de plusieurs membres du corps diplomatique, si le capitaine voulait répondre de leur sûreté sur son honneur et sur sa vie, et leur donner une escorte d'un officier et de quelipies hussards. A|)rès avoir fait quelques dilficultés, le capitaine accorda la demande, mais il exigea qu'elle lui fût présentée par écrit; c'est ce qui a été fait. Dans cet entretien, il échappa au capitaine plusieurs expressions qui méritent d'être remarquées : « C'était un malheur, mais à qui la faute? On ne V avait pas commandé ! » On lui témoigna l'efl'ioi que l'énoncé de la possibilité seulement d'un pareil soupçon dev.iit causer à des gens d'honneur. Il s'efforça d'atténuer l'énormilé du crime en disant : <f A nous aussi on a tué des généraux ! » Les sensations que de pareils propos devaient faire naître en nous de la part d un homme à qui notre sûreté était conliée ne pouvaient être calmées que par la réponse du colonel Carbatzy, que M. de Jordan apporta enlin à onze heures. Il n'avait pu voir le colonel lui-même, et quoiqu'il lui eût fait dire qu'il ne venait pas seulement au nom

(/e la légation prussienne, mais de toute la dé/mlation de l'empire réunie à Hasia'lt, il avait reçu pour réponse : Que le colonel ne pouvait lui parler, quand même il viendrait au nom de Dieu k, Père et h Fils. M. de Jordan eut même beaucoup de peine à engager le capitaine, qu'il avait rencontré à Rotenfels, à faire remettre la lettre, parce que, disait-il, le colonel avait dt'jà reçu assez de courriers et d'estafettes pendant la nuit. M. de Jordan fut retenu si longtemps parce qu'il s'était répandu à Gernsbacli un faux bruit touchant une attaque des Français vers Rastadt. La lettre du colonel annonce un liommo d'honneur et de cœur. Il promet une escorte pour les personnes de la légation française ; quant à nous, il déclare qu'il sera inutile et inconvenable de les accompagner. Toutes les mesures furent prises sur-le-champ pour le prompt départ. Le médecin et le chirurgien étaient d'avis que ce voyage serait moins dangereux pour la santé de Jean Debry que la continuation de la crise alarmante dans laquelle il se trouvait ; lui et madame Roberjot désiraient égnlement de ne pas perdre un moment. >"ous partagions leurs sentiments. Le capitaine avait reçu en même temps l'ordi-e de les accompagner: mais il déclara qu'il lui était expressément défendu de nous laisser sortir avec eux, vu que les légations allemandes pouvaient se retirer chez elles, mais non du côté du Rhin. Quelque révoltant que fût ce traitement, nos réclamations auraient pu occasionner de nouveaux délais, et nous nous lûmes. En conséquence, le baron de Gemmingen commença à stipuler les conditions de la marche L'escorte devait être composée du major de llarrant avec six hussards de Bade, et d'un officier impérial avec huit hussards de Szecklers. M. de Jordan, secrétaire prussien, qui, par sa mission à Gernsbach, avait fait connaissance avec les militaires, obtint seul la permission de suivre les voitures, grand motif de consolation pour les principaux personnages.

A une heure après-midi, le cortège se mit en roule pour la troisième fois. Qui pourrait s'étonner de voir ces infortunés tremblants et couverts des pâleurs de la mort, lorsqu'ils s'e.xpisaient. de nouveau aux plus grands dangers, et qu'il nous était inipo>sibIc à nous tous de faire passer dans leur cœur la'confiance qu'il n'y avait plus rien à craindre! ils faisaient semblant d'en croire nos assurances, mais entre eux et à ceux qui étaient les plus près d'eux, ils disaient tout bas : « Nous allons à la mort, nous serons assassinés. » Jean Debry prit congé, de la manière la plus touchante, de ses enfants et de sa femme, qui est presqu'à son terme. Uosenstiel recommanda sa famille, qui est depuis longtemps à Strasbourg, à son beaufrère, M. Wicland, conseiller de légation de Weimar. Notre raison les blâma, mais pouvaient-ils avoir déjà perdu le souvenir de ce qui s'était passé? Ils voyaient dans l'escorte l'un' forme de leurs meurtrieis. — Dieu soit loué ! ces affreuses appréhensions étaient vaines. Le voyage fut accompli sans aucune rencontre fâcheuse. —

Sur la route, l'escorte des hussards impériaux s'accrut au nombre de trente iiommcs On ne savait pas encore si riiltersdorff était occupé par le hussards impériaux ou par les Français ; on y trouva des impériaux. Après cinq quarts d'heure de route, le bac fut appelé par un trompette, et tout le monde fut embarqué sur-le-champ. Il est impossible de décrire le sentiment qui se peignit sur tous les visapes ; c'était la transition de la presque certitude d'une mort affreuse à l'espoir d'être sauvé. 11 n'y a pas de mots non plus pour exprimer leurs témoignages de reconnaissance envers le major Harrant et M. de Jordan. Jean Debry remercia aussi l'olhcier impérial de l'escorte, en peu de mots que M. de Harrant lui traduisit; il l'assura que, quoiqu'il soit impossible d oublier le passé, il se souviendrait de l'escorte qu'il avait enlin obtenue, et que si jamais le sort de la guerre faisait tomber quelques hommes de son régiment entre les mains des Français, lui, Jean Debry, ferait son possible pour qu'on ne se rappelât que la dernière action, et que tout sentiment de vengeance fût étouffé. Il lit un présent à l'escorte.

En quittant Rastadt, sa femme avait remis à M. le baron d'Edelsheim un rouleau de cent louis pour les pauvres d: la ville. Dans une demi-heure ils avaient atteint le rivage français. Le crime horrible n'y était pas encore connu, et, suivant le rapport des cochers du margrave <)ui sont revenus, il paraît que Jean Debry lui-mêino s'est efforcé d'en empêcher la publication. Les voitures les suivirent de près, et MM. de llarrant et Jordan revinrent à Rastadt, doù les légations allemandes étaient parties à cinq heures, puisque, n'ayant aucune nouvc lie des voyageurs, elles avaient tout lieu de présumer que les voitures avaient passé heureusement.

Les soussignés attestent, sur leur honneur et leur devoir, que tous les laits énon.és ci-dessus sont de la plus exacte vérité. Nous avons été témoins oculaires de la majeure partie de ces événements, et nous avons vérifié les autres avec l'attention la plus scrupuleuse, d'après l'exposé des personnes qui étaient présentes et qui y ont joué un rôle. Nous n'avons eu en vue que de constater les laits dans toute leur pureté, et de les mettre^ de bonne heure à l'abri de toute altération. Autant qu'il était possible, nous avons supprimé tout jugement, toute oLservation, tout accès de sensibilité.

Carlsruhe, le 1" mai 1799.

Signé : le comte de Goertz, le baron de Jacobi, de Dohm, db

ItosENKaANZ, DE Rechcerg, DE Refden, baron de Gatzert, couite DE Solms-Laubach, Otto de Gehiukcem, baron de Kheusn, comte de Taube.

(Extrait du Moniteur, 12 prairial an VU.)

Sleaaox da télégraphe aérien appliqués an télégraphe électrique (système français).

Fermé Ouvert Indice Urgence Final. Réception. Attente. Erreur,

(repos). (i"dice de déniche (indice de dépêche de d'une

privée) service. dép^he oflicielle).

Indice Alinéa. Virgule. Point. Apostrophe. Trait Barre rief

j" d'union. de dii Vihleau.

nombres. division, indicatif.

nian cion

Lorsqu'ils liaient précédés de la clef une valeur dilférente.

• , les signaux ci-après avaient

Répétez. Je répète. J'ai reçu. J'ai Comment Je reçois Je reçois Je ne

transmis, recevei-vous? bien. mal. reçois rien.

La droite La droite La ^urbe La gauche Augm ntez Diminuez Tournez Trans-

ya mal. ne bouge va mal. ne bouge la pile. la pile. pour mettez.

p:i3. (i;is. n-filer.

Traiiuiiettez Accusez tlci.ez ietil La ligne Beure Oui.

en lettres réception i la t rre travaille. de

simples. de ceite (en cas PARIS,

dépêche, d'orage).

Non. Directeur gëuèiaL

In&pt't.enr liiicLteur Inspecteur. Chef Station- Surveillaab génèial. principal. de station. nali«.

Alphabet Morse

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