‹ Paris sous la commune--18 mars au 28 mai--Chapitre 2 sur 124 · VI · texte numérisé non relu

VI

Moins sa double bosse et sa trogne. Il peut fu- | Siller et être fusillé; sanguinaire ou sanglant, étendu ou debout, il n'en demeure pas moins toujours Polichinelle ! Polichinelle

Nous les avions aperçus naguère dans les bas fonds du journalisme, ceux qui ont été la fleur ét le dessus du panier de la Commune. Nous les connaissions assez pour les mépriser parfaitement. Si ceux-ci étaient les forts de la bande, que dire des autres? Hélas! ce n’est pas d'hier que la racaille littéraire se montre féroce à l'oc- “Casion. Châteaubriand, dans ses Mémoires, constatait naguère que les fruits secs de l'Almanacl des Muses avaient été les plus ardents pour- Yoyeurs de l’échafaud. Dans ces élans de cruauté, il y a presque toujours de l'amour-propre littéraire extravasé.

Vous allez les reconnaitre à un trait digne

deux, ces foutriquets de la République furieuse. Donnons-leur ce nom qui sied bien mieux eux qu'à celui contre lequel ils l'ont ressuscité.

C'était dans le courant du mois de mai, quinze

jours avant leur chuté, quinze jours avant le massacre abominable des otages et la destructions des monuments, le lendemain ou la veille du crime accompli sur la maison de M. Thiers, voici où en étaient les tyrans de notre pauvre Paris : ils faisaient sur mon nom des calembours d'écolier dans leur Journal officiel. Oui, entre deux bulletins de mensonges militaires signés Dombrowski et La Cécilia, voici ce que nous lûmes un beau jour avec stupéfaction dans leur Moniteur : ils faisaient une revue des journaux imprimés à Saint-Germain ou à Versailles, et, citant le nôtre, ils n'avaient pas reculé devant ce prodigieux enfantillage à mon adresse : « Ah!

Monsieur le marquis de Pe[ine, vous en aurez

beaucoup à nous faire croire que vous êtes ré- LU LA | publicain. »

Je sais bien que Néron tuait des mouches à ses moments perdus, ce qui ne l’empêchait pas d'être un César redoutable aux Romains. Mais

nous n'avons pas frayé avec Néron comme ayveë

Jules Vallès et Vermorel, et c’est peut-être pour

cela que Néron nous parait de loin un scélérat majestueux. On se laisse aller wop facilement à une sorte de cramtive admiration sur le passage des méchants. Dans les temps heureux où la littérature n'avait pas été étranglée par la politique, et quand toute une branche de l’art dramatique logeait au boulevart du crime, il y avait ün répertoire, toujours le même et sans cesse nouveau, qui vivait et florissait dé ces frissons des bonnes âmes en face des exploits des mauvaises. Les bonnes gens ne se sont jamais doutés, Sans quoi ils cesseraient immédiatement d'être les bonnes gens, que le spectacle d’un brave homme, honnête et pas trop niais, doux, et cependant courageux, était quelque chose d'infiniment plus rare que le sang-froid d’un enfant “comme Tropmann ou la icheté d'un vieillard comme Félix Pyat.

Aussi je me console de n'avoir pas de mes yeux vu ces deux mois honteux durant lesquels régna la Commune de Paris. Ils n'étaient pas

encore entrés officiellement en scène, ces bala-

dins, que déjà leur claque armée nr'avait chassé de ma place au parterre. Toujours comme Néron, dans ses fantaisies d'histrionisme, ils ne voulaient qu'être applaudis et prenaient leurs mesures en conséquence.

C'est ainsi que le 22 mars nous fûùmes, à l'en: trée de la place Vendôme, à tes pieds, à colonne qui ne devait pas être épargnée plus que les mortels, frappé, en compagnie de quelques autres pacifiques manifestants, d’une balle. intelligente comme les baïonnettes de toute garde naonale avinée. Nous le méritions bien. N’avionsnous pas, en effet, l’impudence scélérate de ne pas nous incliner devant les décrets du Comité central qui avait créé la révolution du 18 mars et qui allait enfanter la Commune, pour l’étouffer ensuite? N'était-on pas dans le droit de la plus légitime défense contre nous tous, citoyens désarmés, offrant nos poitrines à la mort pour le plaisir d'affirmer la justice en face de là force, et de crier: « Vive l'Assemblée nationale! vive le

suffrage nniversel! vive la France ! » et même :

€ Vive la République! » C'est nous qui étions dans notre tort, évidemment. Un des valeureux combattants massés contre nous à l'entrée de la place, et devant l'état-major où Bergeret (étaitce Bergeret, ou Eudes, ou Henry? on s’y perd!) venait de remplacer d’Aurelle de Paladines, nous le dit tres-bien : « Nous ne laissons faire de mahifestations qu à nous-mémes. » A la bonne heure ! Un autre me croisa la baïonnette sur la Doitrine, parce que j'avais un lorgnon. Signe évident de réaction. Displicuit nasus luus. |

… Nous avions eu cependant la gentillesse de laisser nos fusils à la maison. Nous pensions qué désarmés, nous serions peut-être sacrés pour quelques-uns. On à de la peme comme cela, tout de suite, et jusqu’à ce que les preuves du conlraire vous aient été administrées, à croire des concitoyens auxquels on n'a jamais rien fait capables de vous assassiner en plein jour, parce Que vous avez l'air d'exprimer une opinion qui N'est peut- être pas tout à fait la leur. Nous étions

dans l'erreur jusqu'au cou. Nous croyions con-

NE

naitre les classiques de la révolution ; nous savions bien que les partis triomphants prennent Loujours pour devise :

Nul n'aura... des fusils, hors nous et nos amis.

Et voilà pourquoi nous laissàmes cartouches et chassepots, tabatieres et pistons derrière nous. Grande fut notre erreur ! Les gouvernements réguliers ont quelquefois des ménagements pour les émeutes ; mais les émeutes victorieuses sont sans pitié pour la moindre liberté qu'on essaie de prendre avec elles, füt-ce en parole. Les gouvernements réguliers sont comme les honnêtes femmes, dont Duclos disait qu’elles ont les oreilles d'autant plus braves aux paroles aventurées, que leur âme est plus chaste; tandis que les drôlesses qui trafiquent d’elles-mêmes sur la place publique, comme les émeutes qui s'y fabriquent, seffarouchent à la moindre liberté de propos.

On m'a dit bien des fois depuis ce jour-là :

— Qu'alliez-vous faire dans cette galère? Il

était si facile de laisser les autres manifester sans

“ous et de raconter après, bien tranquillement, la manifestation dans votre journal !

— Chers amis, j'allais là faire cette chose si simple et si douce : mon devoir. On n'est pas journaliste impunément. Il est convenu que le journalisme constitue par excellence la Httérature militante. Donc, nous sommes soldats. Il ne suffit pas de dire à ceux qui nous font l’honneur de nous lire et de suivre quelquefois nos conseils : © Marchez! » Il faut marcher soimème, sous peine d'être un déserteur. J'ai toujours envisagé la profession de journaliste comme imposant des obligations particulières à ceux qui ont l'honneur de l'exercer. En temps ordinaire, mn est-il pas vrai que nous nous arrogeons d’exor- » bitants priviléges ? Le moindre gazetier le prend de haut avec les rois et avec les peuples ; rien nest sacré pour le folliculaire : art, sciences, politique, finances, littérature, religion, il traite tout cela du haut de son improvisation quoti- :dienne. Les choses et les personnes compa- -mussent à sa barre. H fait et défait. Votre œuvre b

MY ÿ de plusieurs années, à poëte! il la démolit, un beau maun, d’un trait de plume. Un journaliste imberbe dit leur fait aux hommes d'État blanchis dans les chancelleries, et il s'érige, au besoin, en un conseil de guerre devant lequel, bon gré malgré, passent les maréchaux de France. Dès lors, pour oser être journaliste, il faudrait, logiquement, être une encyclopédie vivante de tous les talents et de toutes les vertus. Les meilleurs et les plus solides d’entre nous en sont-ils là ? Pas précisément. Donc, à moins d’être soit des drôles, comme les Vallès et compagnie, soit les mouches du coche de la politique, les hannetons de la littérature et les frelons de la morale, comme quelques-uns de nos confrères que je me garderai de nommer, il faut se faire pardonner l’outrecuidance du métier qu'on exerce en pratiquant sans marchander les devoirs risoureux qu'il prescrit. Le soldat serait ridicule, à [a parade, avec ses panaches et ses broderies,

le jour où la guerre supprimée écarterait de son

casque où de son képi la possibilité d’un danger,

, AV prochain. De même, si le journaliste fuit à l'heure du péril et au jour de la bataille, si lui, qui frappe sur tous, met sa petite personne à l'abri des coups, je vous le dénonce comme un être bon à promener par la ville la face barbouillée de son encre, sa plume au cou et lhabit retourné, en signe d'infamie.

Cette révolution-ci est peut-être la seule qui n'ait pas eu au moins quelques heures d'âge d'or. En général, elles sont comme les sirènes : elles commencent bien et finissent par une queue hortrible. Le bas donne un démenti au haut du corps; mais elles attirent d'abord les crédules par les chansons séduisantes qu'elles ont aux

lèvres, par les attraits qu’elles étalent aux yeux de la jeunesse qui veut apprendre et de La viellesse qui veut se souvenir. La révolution du 18 mars ne put, dès le premier jour, faire illusion

à personne. Elle répudia les chansons de liberté et

de fraternité. A l'horrible par lhorrible, telle fut

-]n devise de sa marche. Dès le 18 mars, elle

avait assassiné deux généraux. Un pareil début

est nouveau dans l'histoire et montre cette fois à qui nous avions affaire : ce n'étaient plus même les disciples de Robespierre, mais les élèves et les émules de Chaumette et de Marat. Selon une expression favorite de l'Ami du peuple, les belles paroles sont « un vain batelage, » et la révolution du 18 mars s’en affranchit. Elle n'emmiella pas les bords de la coupe. Le seul reproche du moins qu'elle ne mérita pas, ce fut celui qui s'attache aux hypocrites : elle ne sema pas de trompeuses douceurs. Elle a menti plus tard en célébrant ses victoires, menti en invoquant comme sa raison d'être les franchises municipales dont elle se souciait comme d’un tabernacle d'autel ; elle a menti comme elle a tué, comme elle a volé, comme elle a brûlé, comme elle a blasphémé ; mais elle n'avait pas promis d’être miséricordieuse. Les autres ont commencé par l'amour ; celle-ci afficha tout de suite la haine. Ce fut un 93 sans 89 ; une Convention sans Constituante. Avant le 10 août, les 2 et 3 septembre, le 2! janvier, le

régime des suspects, des guillotinés et des noyés,

hos pères avaient eu la nuit du 10 août, la fête de la fédération, et ce fut, en quelque sorte, sous des berceaux de fleurs trompeuses, non sans échanger en chemin force baisers Lamourette, qu'ils allèrent à l'abime. Cette fois, rien de pareil. L'abime tout de suite, et sans phrases, sans stations sur la route. Ordinairement l'ivresse de l'anarchie, comme l'ivresse du vin, ne fait pas rouler tout de suite les convives sous la table. La gaité d'abord jaillit des verres, puis l’ébriété, enfin la soülerie. Vous rappelez-vous l'anecdote suivante ? C'était à un de ces fameux soupers de la Régence ; un des roués, Nocé, je crois, Se mit dès le potage à conter des gravelures qui auraient été tout au plus de mise au dessert. Quelqu'un qui, du moins, assaisonnait d'un peu de bon goût sa crapule, l’arrêta tout court : « Ta conversation, lui dit-il, est trop en avance sur les boutelles; qu'est-ce qu'on dira quand elles seront vides, si tu vas jusque-là alors qu'elles sont pleines ? » Cette révolution du 18 mars, qui eut

d'un bout à l’autre de son existence le caractère b,

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