‹ Paris sous la commune--Chapitre 17 sur 65 · JOURNAL OFFICIEL · texte numérisé non relu

JOURNAL OFFICIEL

DE LA COMMUNE DE PARIS

Et des décrets assez radicaux.

La Commune de Paris décrète :

La conscrij)tion est abolie. Aucune force militairej autre

(1) n iiy eut qu'un numéro de ce journal; le numéro suivant, h feuille officielle reprit sa physionomie accoutumée.

que la «farde nationalej ne pourra être créée ou introduite dans Paris.

La Commune de Paris,

Considérant que le travail, l'industrie et le commerce ont supporté toutes les charges de la guerre, qu'il est juste que la propriété fasse au pays sa part de sacrifices,

Décrète :

Remise générale est faite aux locataires des termes d'octobre 1870, janvier et avril 1871.

Toutes les som.mes payées par les locataires pendant les neut'miois seront imputables sur les termes à venir.

11 est fait également remise des sommes dues pour les locations en garni.

La vente des objets déposés au Mont-de-Piété est suspendue.

Selon les vues des meneurs, l'abolition de la conscription devait rallier toute l'armée à la cause de la Commune; la remxise des loyers était une mesure qui avait surtout en vue de faire plaisir au petit commerce ; et la suspension de la vente des objets déposés au Mont-de-Piété, c'était pour le peuple la garantie que ses dépôts ne seraient pas vendus.

Comme on le voit, la Commune s'adressait à des intérêts qu'elle satisfaisait, tandis que Versailles ne faisait appel qu'à des sentiments. Bien des gens de nos jours sont plus sensibles à la pièce de cent sous qu'au point d'bonneur, et la Commune a spéculé sur les sentiments égoïstes de la nature humaine.

De toutes les administrations, celle des postes était la seule qui n'eût pas encore été dépossédée de ses chefs réguliers par le pouvoir de riIôtel-de-Ville. Un tel scandale ne pouvait pas durer, et M, Theisz, ouvrier ciseleur, un des premiers adhérents à la fédération, ex-vice-président du Comité central à sa formation, — maintenant membre de la Commune — vint trouver M. Rampon pour lui demander la remise des services.

— Non, dit ce dernier ; si vous voulez occuper la poste, demain tous mes employés seront à Versailles.

M. Theisz s'en retourna, réfléchit vingt-quatre heures, puis revint sommer M. Rampon de lui livrer les postes.

Mais il ne prit que ce qui restait : peu de chose.

De ce jour Paris fut bloqué de nouveau. Plus de lettres de la province, plus de faciUté pour en adresser à l'étranger.

De nouveau il fallut remettre ses missives aux soins d'industriels qui prenaient des commissions très-fortes pour mettre nos lettres à la poste ou nous transmettre les réponses ; car malgré Vactivité des quinze cents républicains qui s'étaient substitués aux fonctionnaires des administrations parisiennes, jamais ils n'ont pu organiser hors Paris un service quelconque présentant les moindres garanties.

En cette journée du 30 mars, un grand artiste s'est éteint. M. Samson, sociétaire de la Comédie-Française, succombait à l'âge de soixante-quatorze ans. Ses ob-

sèqiies eurent lieu en la petite église d'Auieuil, au milieu d'un concours d'amis qui eût été bien plus grand si les discordes civiles n'avaient éloigné tant de personnes de Paris.

Des mesures militaires commencent à être prises par les généraux de la Commune. Les portes de Paris sont fermées ; et cela parce que quelques gardes nationaux, s'étanl trop approchés des avant-postes versaillais dans le but de détourner les soldats de leur devoir, ont été faits prisonniers. Immédiatement la place Vendôme reçoit un renfort de canons, et à Montmartre on établit des retranchements comme à une forteresse.

Une batterie est transportée au pont de Sèvres.

On sent la bataille imminente. Les journaux dévoués à la Commune prêchent la croisade contre l'Assemblée, et le Père Diichêne publie dans sa brochure quotidienne le passage suivant, qui résume les aspirations de plus d'un membre de la Commune :

Dispersez au souffle de vos colères cette chambre de i'actieux qui, après avoir souscrit à la honte de la FrancCj conjspire mairitenant la mort de la Pœpublique.

Dispersez -la !...

Sommez-la de se dissoudre !

Écrasez-la, si elle résiste !

Vous êtes la force, mais seulement parce que \ou^ êtes le droit î

Ayez conscicuce de vous-niêmes,

Et nous ne vous abandonnerons pas !

Nous serons avec vous quand inôme !

Nous irons lont droit aux factieux de Versailles.

Et s'ils n'obéissent point à la première de vos sommations, envoyez contre eux la moiiié des patrioles amis de !a Commune.

Le soir wême^ cent mille de nos baïonnettes luiront autour du théâtre de Versailles !

Aux séances du Comité central, qui continue à surveiller la Commune, et qui rend des décrets ayant force de loi, on discute les chances d'une attaque. On compte que Tarmée régulière persévérera dans rexercice de la crosse en Vair ; et ce bruit, qui court dans les bataillons de la garde nationale, n'est pas pour peu dans l'ardeur qu'ils mettent à vouloir marcher sur Versailles : ils ne considèrent cet acte que comme un coup de main facile précédé d'une promenade militaire triomphale.

La Commune se repose un peu de ses décrets à grand effet de la veille; V Officiel ne contient que deux décisions :

1« Les membres de la Commune ont la direction administrative de leur arrondissement.

2" Les cinq comp-ij^nies d'assurances la Nationale, VUrhainey le Phénix, la Générale, VUnion, sont autorisées à lever les scellés apposés sur leurs livres et caisses à la date du 29 courant. La saisie pratiquée à la requèto i,de la Commune est maintenue.

Celte saisie était pratiquée pour mettre la main sur dilîérentes primes souscrites par Tex-famille impériale au profit de plusieurs de ses membres, le prince impérial entre autres.

Mais les compagnies, prévenues à temps, avaient mis leur encaisse en sûreté.

La liberté de la presse reçoit un nouvel accroc : le Constitutionnel est saisi sur la voie publique et chez les libraires. Encore une feuille qui tombe... sous les coups de la liberté !

Toujours les choses les plus tristes ont un côté gai. Pendant que des événements dont on ne peut apprécier la portée jettent le trouble dans l'esprit des Parisiens, tous ne perdent pas la tête.

Le décret sur les loyers paraît une si bonne chose à plusieurs locataires, qu'ils veulent se hâter d'en prohter, car l'existence de la Commune leur semble éphémère : il faut donc déménager au plus tôt pour soustraire le gage de la location, le mobiUer, aux mains des propriétaires.

On déménage beaucoup dans Paris !

Seulement deux cas se présentent qui refroidissent le zèle des déménageurs : ou le propriétaire chez lequel ils emménagent exige le terme d'avance, ou le locataire qu'ils viennent remplacer déclare profiter^ lui aussi, du décret, et rester trois mois de plus chez son propriétaire, dont il ne veut pas se séparer si vite-

On m'a cité une personne qui, dans sa hâte de

jouir du décret de la Commune, a couru Paris pendant trois jours, suivie de sa voiture de déménagement, et qui, à la fin, quittant un loyer de 500 fr., a été obligée d'en prendre un de 1,000 fr. pour trouver à se loaer.

La journée du 1^^^ avril n'a pas été, comme de coutume, le prétexte aux farces, plus ou moins de bon goût, qui signalent la célébration du poisson d'avril.

Les temps ne sont guère à la plaisanterie et aux facéties.

Trois journaux, le Français, - — dont le rédacteur en chef est le fils de M. Beslay (Charles), membre de la Commune, — VAmi de la France et la Fermée nouvelle^ suspendent volontairement leur publication ; VElecteiir libre est l'objet d'une saisie.

A ce sujet je me souviens que quelques jours avant, étant à Versailles, je rencontrai M. Arthur Picard — toujours dans l'attitude d'Atlas portant le poids du monde — qui demandait à un des principaux rédacteurs du Paris-Journal arrivant de Paris :

— Eh bien! a-t-on tout cassé chez moi?... Je leur ai flanqué un article!...

Quand on ne flanque des articles que de loin, ce n'est peut-être pas très-courageux ! Qu'en pense au fond M. Arthur Picard?

Les porteurs du Paris- Journal et de la Cloche se

^ Si ^

voient saisir les exemplaires de ces deux journaux. Au besoin, les confiscateurs donnent, sur un bout de papier quelconque, un reçu de leur prise.

Cela va bien déjà !...

La Commune décide que le maximum de traitement afi'ecté aux divers services communaux serait de C,000 fr. par an. Et par services communaux, il faut entendre tous les services publics, civils et mililaires.

Le peuple veut être servi à bon compte.

Et il veut qu'on lui parle aussi; les proclamations lui sont aussi nécessaires que l'air qu'il respire. La Commune ne manque pas de satisfaire ce goùt-là, et, on peut le dire, jamais pouvoir n'a tant affiché, j)roclamé, discouru et parlé que celui-ci. Aujourd'hui V Officiel contient un discours du citoyen Beslay, doyen de la Commune, au peuple de Paris, dans lequel nous remarquons une prophétie et un programme.

D'abord la prophétie :

Paix et travail! voilà votre avenir !

Et pourtant, jamais l'on n'a moins travaillé ni plus combattu ! Allons, lorsque je disais que l'on avait négligé les poissons d'avril, je n'avais pas lu V Officiel du \^^ de ce mois.

Quant au programme, il n'est guère mieux réussi que la prophétie :

La Commune s'occupera de ce qui est local.

Le déparlemeut s'occupera de ce qui est régional.

Le gouvernement s'occuptra de ce qui est natiouah

Ce discours de la Confimune, faisant suite aux discours du trône, n'a pas été plus heureux que celui où Napoléon II! disait : — L'ordre, j'en réponds! Car les événements du lendemain lui donnaient aussitôt le plus formel démenti.

Arrivé à Textrôme limite de la période non sanglante des actes de la Commune, nous devons à la tâche d'historien que nous avons entreprise de nous arrêter, pour jeter un regard sur la situation morale et pohtiquc qui nous est faite.

Où allons-nous?

Cette question résume les inquiétudes de tout le monde, de ceux qui mènent les alî'aires et de ceux qui sont entraînés malgré eux dans la bagarre.

Où allons-nous?

A quelque tragédie comique? ou à quoique comédie sinistre?

Paris et VersailUes sont désormais en présence, représentant non pas deux idées, mais deux partis, et devant se disputer, jusque dans le sang, la victoire physique à défaut de la victoire morale, c'est-àdire le POUVOIR!!!

La France commandera-t-elle à Paris, ou Paris commandera-t-il à la France ? La question est posée : qui peut la résoudre? La force !

C'est aussi à elle que firent appel les deux adversaires, et il n'est pas un esprit un peu politique qui, dès le premier jour, ne prévît l'issue fatale : la guerre civile qui allait en résulter.

Versailles n'a pas voulu commencer; — il le pouvait le 23 mars, et, à ce moment, dix mille hommes de troupes sures eussent eu raison de l'insurrection; — ce sera donc Paris qui marchera sur Versailles.

Les deux drapeaux sont l'un devant l'autre ; c'est à qui ahattra celui de son adversaire. La mitraille fera des trous dans chacun d'eux : aléa jacta est : le sort en est jeté.

Nous ne ferons pas de longues dissertations pour étahhr quel est celui qui a tiré le premier coup de fusil. Témoin oculaire, nous dirons la vérité :

Versailles a établi des avant-postes aussi près que possible de Paris; devant cette menace armée, les troupes de la Commune ont tenté de s'emparer de Versailles. Le Mont-Valérien a tiré, les bastions ont répondu, et Ton peut dire que si le gouvernement de la légalité n'a pas tiré le premier l'épée du fourreau, il a provoqué la sortie des fédérés.

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