‹ Paris sous la commune--Chapitre 5 sur 65 · CHAPITRE PREMIEU · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIEU

La journée des éperons. — Les proclamations du gouvernement. — Les canons de Montmartre. — Mort des généraux Lecomte et Clément Thomas. — Arrestation de Chanzy. — Le Comité central, ses proclamations. — L'insurrection maîtresse de Paris. — La terreur commence.

— L'amiral Saisset. — On traque le Figaro ; départ du Gaulois. — Le général Crémer veut jouer les Bonaparte. — La FRATERNISATION. — Appel pour les élections communales. — L'Officiel du Comité central.

— La résistance s'organise. — La proclamation des députés, maires et adjoints de Paris. — Protestation de la presse. — Les premières décisions du Comité central. — La télégraphie supprimée. — Les rapports du général Ganier. — On veut manifester. — Journée du 22 mars. — La garde nationale tire sur la foule. — Les victimes.

La journée du 18 mars sera diversement expliquée. (Juel que soit le nom qu'elle porte dans l'histoire, nous l'appellerons la journée des éperons, car tout le monde en joua ce jour-là : les gardes nationaux quand on 1('S attaqua, et le gouvernement quand il lut attaqué à son tour.

Dans cette journée à jamais mémorable, ce fut à qui déserterait son poste : gardes nationaux dissidents, armée régulière, ministres, employés, etc., etc.

En attendant que nous jugions les événements^ nous allons les raconter.

Dès Taube, deux proclamations étaient placardées dans tout le centre de Paris.

La première était spécialement destinée à la garde nationale, et ce fut aux lieux de rendez-vous des différents bataillons qu'on l'afficha :

Une proclamation du chef du pouvoir exécutif va paraître et sera affichée sur les murs de Paris, pour expliquer le Lut des mouvements qui s'opèrent. Ce but est l'affermissement de la Répubhque, la répression de toute tentative de désordre et la reprise des canons qui effraient la population. Les buttes Montmartre sont prises et occupées par nos troupes, ainsi que les buttes Chaumont et Belleville. Les canons de Montmartre, des buttes Chaumont et de Belleville sont au pouvoir du gouvernement de la République.

d'Aurelle de Paladines.

La seconde était pour toute la population; elle disait :

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

Habitants de Paris,

Nous nous adressons encore à vous, à votre raison et à Votre patriotisme, et nous espérons que nous serons écoutés.

Votre grande cité, qui ne peut vivre que par l'ordre, est profondément troublée dans quelques quartiers , et le trouble de ces quartiers, sans se propager dans les autres^ suffit cependant pour y empêcher le retour du travail et de l'aisance.

Depuis quehpie tcjiips des homuies mal intentionnés,

sous prétexte de résister aux Prussiens, qui ne sont plus dans vos murs, se sont constitués les maîtres d'une partie de la ville, y ont élevé des retranchements, y montent la garde, vous forcent à la monter avec eux, par ordre d'un comité occulte qui prétend commander seul à une partie de la garde nationale, méconnaît ainsi l'autorité du général d'Aurelle, si digne d'être à votre tête, et veut former un gouvernement en opposition au gouvernement légal institué par le suffrage universel.

Ces hommes, qui vous ont causé déjà tant de mal, que vous avez dispersés vous-mêmes au 31 octobre, affichent la prétention de vous défendre contre les Prussiens, qui n'ont fait que paraître dans vos murs, et dont ces désordres retardent le départ définitif, braquent des canons qui, s'ils faisaient feu, ne foudroieraient que vos maisons, vos enfants et vous-mêmes ; enfin, compromettent la République au lieu de la défendre ; car s'il s'établissait dans l'opinion de la France que la République est la compagne nécessaire du désordre, la Piépublique serait perdue. Ne les croyez pas, et écoutez la vérité que nous vous disons en toute sin* cérité.

Le gouvernement, institué par la nation tout entière, aurait déjà pu reprendre ces canons dérobés à l'Etat, et qui, en ce moment, ne menacent que vous, enlever ces retranchements ridicules qui n'arrêtent que le commerce, et mettre sous la main de la justice les criminels qui ne craindraient pas do faire succéder la guerre civile à la guerre étrangère ; mais il a voulu donner aux hommes trompés le temps de se séparer de ceux qui les trompent.

Cependant le temps qu'on a accordé aux hommes de bonne foi pour se séparer des hommes de mauvaise foi est pris sur votre repos, sur votre bien-être, sur le bien-être

de la France tout entière. Il faut donc ne pas le prolonger indéfiniment.

Tant que dure cet état de choses, le commerce est arrêté, vos boutiques sont désertes, les commandes qui viendraient de toutes parts sont suspendues, vos bras sont oisifs, le crédit ne renaît pas, les capitaux dont le gouvernement a besoin pour délivrer le territoire de la présence de l'ennemi hésitent à se présenter. Dans votre intérêt même, dans celui de votre cité, comme dans celui de la France, le gouvernement est résolu à agir. Les coupables qui ont prétendu instituer un gouvernement à eux vont être livrés à la justice régulière. Les canons dérobés à l'Etat vont être rétablis dans les arsenaux, et, pour exécuter cet acte urgent de justice et de raison, le gouvernement compte sur votre concours.

Pendant que l'on lisait cette affiche, il s'était déjà passé bien des choses.

Vers quatre heures du matin, un certain nombre de troupes, qu'on avait eu la précaution de faire coucher dans les baraquements qui se trouvent établis, depuis le siège, sur les boulevards extérieurs, étaient montées sur les buttes Montmartre et s'étaient emparées des canons que la garde nationale ne gardait plus que d'une façon trés-insigniliante. Aucune résistance ne se produisit : on était maître de ces fameux canons; seulement, par un de ces oublis comme il n'en est arrivé que trop depuis quelque temps, la cavalerie chargée de transporter l'artillerie prise arriva deux heures en retard.

Pondant ce temi)s, on l)attit le rappel, les curieux devinrent nombreux. Tandis que la résistance s'organisait dans Montmartre, on offrit aux soldats à manger et à boire. Le 88^, plus particulièrement en butte aux cajoleries de la foule, iinit par lever la crosse en l'air. Ce fut le signal de la défaite des troupes de Yinoy, car Vinoy commandait ce coup de main. C'est alors que le général Lecomte, abandonné par ses soldats, fut fait prisonnier et conduit à la salle de danse connue sous le nom de Chàteau-Rouge.

La ligne, ayant fraternisé, se mêle avec la garde nationale et devient plus enragée qu'elle. Le 88^ de ligne, aidé des 152^ et 228^ bataillons de la garde nationale, s'empare de deux mitrailleuses et racole des soldats des 87^ et 137^ de ligne. La débandade est complète. 11 est neuf lieures du matin, et la bataille est perdue. C'est alors que l'on colle sur les murs de Paris l'afficbe suivante, composée au ministère de l'intérieur :

Que les bons citoyens se séparent des mauvais ; qu'ils aident à la force publique au lieu de lui résister. Ils hâteront ainsi le retour de l'aisance dans la cité, et rendront service à la République elle-même, que le désordre ruinerait dans l'opinion de la France.

Parisiens, nous vous tenons ce langage parce que nous estimons votre bon sens, votre sagesse, votre patriotisme ; mais, cet avertissement donné, vous nous approuverez de recourir à la force, car il faut à tout prix, et sans un jour

de retardj que Tordre, condition de votre bien-être, renaisse entier, immédiat, inaltérable.

Thigrs, président du conseil, chef du pouvoir exécutif de la République; Dufaure, nainistre de la justice; E. Picard, ministre de l'intérieur; Pouyer-Quertier, ministre des finances; Jules Favre, ministre des affaires étrangères ; général Le Flô, ministre de la guerre ; amiral Pothuau, ministre de la marine ; Jules Simon, ministre de Tinsiruction publique ; de Larcy, ministre des travaux publics ; Lambrecht, ministre du commerce.

Paris, le 17 mars 1871.

Mais c'est peine perdue. La tourbe des vainqueurs arrive sur la place Pigale, défendue par une cinquantaine de chasseurs à cheval et par une compagnie de gendarmes à pied.

On s'arrête, on parlemente. Pour réponse, le Ueutenant de gendarmes met Fépée à la main, et le capitaine des chasseurs donne Tordre à ses hommes de dégainer. La foule épouvantée se disperse ; seuls les combattants restent en présence.

Un homme s'avance et saisit au mors le cheval du capitaine. Celui-ci lève son sabre ; mais un coup de fusil part, et le capitaine, frappé en pleine poitrine, tombe et meurt.

La fusillade s'engage entre les soldats du 88^ et les gendarmes. Le cheval du capitaine s'abat, et tout à l'heure, quand l'escarmouche sera terminée, c'est à qui se partagera la viande du cheval dont les boyaux

sont restés pendant deux jours, sanglants et déchirés par des chiens du quartier, sous les fenêtres de l'atelier de M. Pelouze, peintre.

Parmi les victimes, on cite M. de Saint-James, capitaine adjudant-major du 9^ chasseurs, frappé mortellement de plusieurs halles, à côté du général Sushielle.

Les gardiens de la paix quittent successivement tous les postes qu'ils occupent dans les environs du quartier Montmartre, et sont remplacés par la garde nationale.

Il est midi; nouvelle affiche :

Gardes nationaux de Paris,

On répand le bruit absurde que le gouvernement prépare un coup d'État.

Le gouvernement de la République n'a et ne peut avoir d'autre but que le salut de la Répubhque.

Les mesures qu'il a prises étaient indispensables au maintien de l'ordre ; il a voulu et il veut en finir avec un Comité insurrectionnel dont les membres, presque tous inconnus à la population, ne représentent que les doctrines communistes et mettraient Paris au pillage et la France au tombeau, si la garde nationale et l'armée ne se levaient pour défendre, d'un commun accord, la patrie et la République.

Paris, le 18 mars 1871.

A. Thiers, Dufàuhe, E. Picard, Jules Favre, Jules Simon, Pouyer-Quertier, général Le Flô, amiral

POTHUAU, LaMBRECHT, DE LaRCY.

V(^rs deux heures de raprès-niicli et pendant que Ton battait le rappel, dans toutes les rues de Paris rafficlie suivante était encore placardée :

A la garde nationale de la Seine,

Le gouvernement vous appelle à défendre votre cité, vos foyers, vos familles, vos propriétés.

Quelques hommes égarés, se mettant au-dessus des lois, n'obéissant qu'à des chefs occultes, dirigent contre Paris les canons qui avaient été soustraits aux Prussiens.

Ils résistent par la force à la garde nationale et à l'armée.

Voulez-vous le souffrir?

Voulez-vous, sous les yeux de l'étranger, prêt à profiter de nos discordes, abandonner Paris à la sédition?

Si vous ne l'étouffez pas dans son germe, c'en est fait de la République et peut-être de la France !

Vous avez leur sort entre vos mains.

Le gouvernement a voulu que vos armes vous fussent laissées.

Saisissez-les avec résolution pour rétablir le régime des lois, sauver la République de l'anarchie, qui serait sa perte; groupez-vous autour de vos chefs : c'est le seul moyen d'échapper à la ruine et à la domination de l'étranger.

Le général commandant des gardes nationales.

Le minisire de V intérieur , IJ'Aurelle de Paladines.

E. Picard.

Paris, le 18 mars 1871.

Mais le rappel est malheureusement inutile dans] les quartiers bien pensants.

Les garibaldiens se mêlent à la garde nationale. On élève des barricades. A trois beiires et demie, un citoyen qu'on nous dit être le citoyen Brunel, depuis général de la Commune, entraîne la foule pour marcber sur riIôtel-de-Vlle, que personne n'a Tidée de défendre.

A ce moment le général Clément Thomas, en habit bourgeois, est reconnu; on rappréhende, on l'entraîne vers la rue des Rosiers, où il devait trouver une fm si fatale.

Voici comment le général a été conduit à Montmartre. Trompé par une similitude de nom, il crut que l'on venait de s'emparer d'un de ses officiers d'ordonnance; il ne voulut pas laisser entre les mains du Comité central un homme qu'il estimait, un de ses amis ; il sortit de chez lui et venait le réclamer quand il fut reconnu.

— C'est-y pas vous Clément Tliomas? lui fut-il demandé.

— Si vraiment, répondit-il.

— Et ben, vot' affaire est claire; venez! venez!

Et il fut entraîné prés d'une sorte de tribunal qui venait de juger Lecomte ; on l'accusait d'avoir vouhi lever le plan des buttes.

— C'est encore un général? Bon! fut-il dit, le même jugement servira pour les deux.

Les gardes nationaux se cliargèrent de Lecomte, et le 88« fit V affaire de Clément Thomas.

Pauvres martyrs !

Le Comité central a voulu immédiatement se laver de cette tache. Il avait des prisonniers, entre autres M. Lannes de Montebello et M. Douville de Maillefin, auxquels il a fait signer un procès-verbal dont nous avons tout lieu de suspecter la véracité.

C'est dans un petit jardinet de la rue des Rosiers que le crime a reçu son exécution, vers quatre heures. M. Clemenceau, maire du 18® arrondissement, n'a pu que reconnaître les corps des victimes; son intervention pour les sauver fut inutile.

Et le lendemain, dans la journée, des trafiquants peu scrupuleux offraient au pubhc les boutons de la tunique du général Lecomte, au prix de cinquante centimes l'un.

Et l'on achetait.

C'est ignoble !

Les deux généraux furent clandestinement inhumés le 20, dans l'après-midi, dans un petit cimetière depuis longtemps abandonné.

Et quand on pense que peu s'en est fallu que le général Chanzy ne subît le même sort ! Il revenait de Tours le 18 mars, et il est pris à la gare d'Orléans comme dans une souricière, ainsi que M. Edmond Turquet, député de l'Aisne.

L'état-major de la garde nationale est aux mains de l'émeute, ainsi que l'Hôtel-de-Ville, où siège le Comité central.

!^ur le boulevard on se demande si tout cela est vrai.

Le fait est que c'est à en douter. La révolution du 4 septembre n'a pas été plus vite faite. Seulement il y a du sang à la journée du 18 mars.

Cependant, le 19 au matin, V Officiel parut comme si rien ne s'était passé.

Il paraît qu'un instant le gouvernement en fuite avait eu l'intention d'essaver d'un moven de conciliation en nommant le colonel Langlois commandant en clief de la garde nationale de Paris, M. Edmond Adam à la préfecture de police, M. Dorian à la préfecture de la Seine.

Mais le gouvernement a bien comi)ris que ce n'étaient pas d'aussi minces réformes que voulaient les exécuteurs des généraux, et il s'est abstenu. D'ailleurs, il n'a pas dû croire, au premier moment, à l'importance du mouvement insurrectionnel. Et pourtant tout était combiné depuis l'échec du 31 octobre, et le Comité central existait sous la présidence d'Assi depuis le mois de décembre 1870.

L' affaire des canons n'est, selon moi, que le prétexte ; pour tout autre motif, le conflit eut éclaté, et je ne serais point éloigné de croire que le peu de surveillance que l'on exerçait à Montmartre sur l'artillerie qui y était parquée ne fût un piège auquel se sont laissés prendre les généraux Yalenlin, préfet de police, et le général Yinoy, coimnandant la |)lacc de Paris.

lliei* c'était lo ij;ouveriiement régulier qui ariicliait, aujourd'liui c'est le Comité central qui fait imprimer ses proclamations sur papier blanc et avec les presses de rimprimerie nationale.

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

Alt peuple.

Citoyens,

Le peuple a secoué le joug qu'on essayait de lui imposer.

Calme, impassible dans sa force, il a attendu sans crainte, comme sans provocation, les fous éhontés qui voulaient toucher à la République.

Cette fois, nos frères de Tarmée n'ont pas voulu porter la main sur l'arche sainte de nos libertés. Merci à tous, et que Paris et la France jettent ensemble les bases d'une République acclamée avec toutes ses conséquences, le seul gouvernement qui fermera pour toujours l'ère des invasions et des guerres civiles.

L'état de siège est levé. Le peuple de Paris est convoqué pour faire ses élections communales.

La sûreté de tous les citoyens est assurée par le concours de la garde nationale.

Hôtel-de-Ville, 11) mars 1871.

Le Comité de la garde nationale^

ASSY, BlLLlORAY, FeRRAT, BabICK, Ed. MOREAU, G. DUPOiNT,

Varlin, Boursier, Mortier, Gouhier, Lavalette, JouRDE, Rousseau, Ch. Lullier, Blanchet, J. Grollard, Barroud, h. Géresme, P'abre, Pougeret.

J/llùl(3l-cle-\ille se liérissc de bairicades. Dès cinq heures du matin on y travaille. La préfecture de police est au pouvoir du Comité central, qui y installe le citoyen Raoul Rigaud, ex-commissaire aux délégations, du temps de M. de Kératry. Nulle part on ne rencontre de résistance : ni au ministère de Finlérieur, ni au ministère des aflaires étrangères. Le ministère de la justice avait été occupé en même temps que riiotel d'état-major, place Vendôme, la veille.

Le tocsin sonne, ce n'est rien : une panique, comme il y en aura quelques-unes encore.

Rue Souillot se trouve une batterie d'artillerie. Des gardes nationaux veulent la prendre; elle tire: une femme et une enfant sont tuées, et quelques minutes après, gardes et artilleurs fraternisent; les officiers ont pu se sauver.

Il est dix heures, et l'on apprend la retraite définitive de Vinoy avec toutes les troupes qui ont voulu le suivre à Versailles. Les soldats qui n'ont pas voulu le suivre rendent les armes; on a un très-bon chassepot avec le sabre-baïonnette pour 2 fr. 50, 3 fr.

Le ministère des linances est envahi sans coup férir à midi. M. Varlin, qui est entré en fonctions, s'est fait présenter l'état delà situation du Trésor, et Ta signé.

Le ministère de la marine reçoit un piquet de gardes do Montmai'tre. L'insurrection est décidément

maîtresse de Paris, qui commence à ressentir quelque peur des événements.

La terreur commence.

On placarde cette affiche :

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