L'HÉRITAGE DE L'EMPIRE
en'deçà des Vosges maintenant, le prince royaK rassuré, doublait la rapidité de sa. marche.
Mouvement masqué tout d'abord par la multiplicité des points où se montraient simultanément les troupes qu'on voyait rayonner à la fois vers Varennes et Sainte- Menehould, sur la ligne de TArgonno; à Vitry, dans la Marne; à Vassy, à Saint-Dîzier, dans la'flaute-Marne ; à Brienne, dans l'Aube ; — bref, sur une étendue embrassant, du nord-ouest au sud-ouest, plus de quarante lieues ! — Mais mouvement qui d'heure en heure s'accentuait davantage ; les ministres de l'empereur avaient dû se . résigner à en laisser échapper l'aveu officiel. On apercevait nettement l'armée du fils atné de Guillaume s' avançant vers Paris, tandis que les ulhans, — ces terribles uhians que certaines de nos populations commençaient à tenir en respect avec des pioches et des pelles lorsqu'elles n'avaient pas de fusils sous la main, — poussaient leurs incursions dans tous les sens et jusqu'à rencontrer, sujet d'indicible stupéfaction pour les chefs de Tarmée prussienne, le camp de Ghâlons évacué hâtivement par les nôtres !
Car l'armée de Mac-Mahon, se rabattant vers le iiord (Reims), pointait presque aussitôt vers Test (Vouziers). Ce qui r^estait de force française organisée courait s'enfoncer dans la gigantesque tenaille dont les 200, 000 Allemands du prince royal de Prusse etlesl50,000 du prince royal de Saxe serraient les deux branches. Incroyable abandon de la ligne de la Marne; abandon criminel delà défense de Paris, accompli sous la pression des dépêches affolées où le ministre de la guerre Palikao sommait le maréchal de se diriger vers Bazaine bloqué autour de Metz.
Défendre les approches de la capitale eut été défen-
dre la patrie même... Ne fallaii-il pas avant tout que la dynastie fût sauve? — . Alourdi par la pesante maison impériale; rivé, comme à un boulet, au souverain morne et incohérent qui persistait' à encombrer l'état-major de sa présence, l'armée de ses fourgons, et les campements de ses cuisines ; troublé dans ses responsabilités et gêné dans son commandement, le duc de Magenta parvenait le 31 août sur la Meuse, après avoir parcouru un immense demi-cercle à l'intérieur duquel le prince royal , se mouvant à son aise,, avait conservé toute son avance sur lui.
Et puis, Beaumont, Mouzon, tentatives folles aboutissant à se mettre une rivière à dos ; combats désordonnés dont le télégraphe, instrument impassible, condensait le récit en cette ligne sinistre : La Meuse charne de nom" breux cadavres.
Et puis, Sedan!
Sedan, après Gravelottc 'et Vionville; Frœschwiller précédant Gravelotte ; Wissembourg, précurseur de Frœschwiller !
De toute la France, désarmée et prisonnière en deux coups de filet, il ne restait que Paris.
Mais au cri d'angoisse qui fait comme l'écho du dernier coup de canon de Sedan, répond bientôt sur tout le territoire un autre cri : La guerre !
Allons, debout, France; notre France, debout!
Tes plus beaux enfants sont tombés; que d'autres générations se lèvent! Que pères et fils marchent côte à côte s'il le faut! Que vieillards et enfants se dressent derrière leurs cadets et leurs aînés ! Qu'après la muraille de leurs poitrines et de leurs baïonnettes, l'on trouve d'au- Ires baïonnettes et d'autres poitrines I S'arrêter à la page la plus lamentable de notre histoire? Non. Ah! si nous ne
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pouvons la déchirer, cette page sombre, nous en préparerons du moins une que Tavenir peut-être illuminera!
Nos ressources sont englouties? Nous en trouverons d'autres. Le Trésor est vide? On le remplira. L'ennemi nous pressure? On empruntera. Nos bataillons désarmés sont, comme des troupeaux, chassés au loin par la chiourme prussienne? Nous ferons sortir du sol de nouveaux bataillons. Trop de sang, généreux, a coulé? Nos veines ne sont point taries.
Mais le roi de Prusse a déclaré qu'il menait la guerre contre Napoléon III, non contre le pays? — Illusion! Guillaume encore incertain du sort des armes pouvait tenir semblable langage ; Guillaume victorieux ne veut plus partir les mains vides.
Mais l'empereur prisonnier, c'est la pai:?^? — Mensonge I L'empereur, comme il a fui la mort, a fui la responsabilité : cet homme qui s'est investi du droit de déclarer la guen'e, proclame qu'il a perdu le droit de parler de la paix. Et n'entendez-vous pas l'écho du quartier prussien : « Nous ne traiterons qu'à Paris ! » Chance pour chance, mieux vaut combattre. On se relève d'un désastre; on ne se relève point de la honte... Debout, la nation!
Paris fait le 4 septembre,... ou plutôt le 4 septembre se fait. Révolution sans exemple. Chute d'un pouvoir tombant sous le plus lourd opprobre militaire que la France eût jamais subi. Journée où pas une voix ne s'éleva en faveur du régime qui s'effondrait; où la servilité des courtisans et des thuriféraires de la veille n'eut d'égale que l'indifférence des spectateurs du lendemain.
La province, le soir même, en apprend les paisibles péripéties résumées en cette proclamation concise comme une dépêche :
. Français,
Le peuple a devancé la Chambre, qui hésitait. Pour sauver la patrie en danger, il a demandé la République.
Il a rais ses représentants non au pouvoir, mais au péril.
Citoyens, veillez à la Cité qui vous est confiée; demain vous serez, avec Tarmée, les vengeurs de la patrie !
Les onze députés républicains do la capitale \ portés au pouvoir par l'acclamation populaire, mettent à leur tête le gouverneur de Paris, le général Trochu, un homme d'opposition appelé naguère à ce poste par l'empire agonisant; un soldat éclairé et un cœur brave, mais un esprit irrésolu; un chef militaire que l'histoire ne tardera pas à charger du plus irrémédiable des crimes : le manque de foi.
Cependant, les faiblesses et les hésitations du gouverneur de Paris restent encore cachées au fond des replis de sa conscience. Invité à prendre place parmi les mandataires momentanés de ses concitoyens : « Oui , répond-il ; mais à la condition expresse que je serai leur président. » Réponse ferme, allant au-devant des vœux de tous. Indice d'une âme que ne doit point effrayer la perspective de résolutions viriles.
De l'homme qui, le premier, quatre années auparavant, a su, dans un livre technique célèbre *, traduire avec éloquence ses inquiétudes et formuler avec énergie ses revendications, le pays attend et espère une impulsion vigoureuse et, s'il le faut, révolutionnaire. En" lui s'incarne, pour l'instant, notre espoir anxieux. Les départements, galvanisés par l'appel à la résistance, s'apprêtent à
1. Ëmmaauel Arago, Adolphe Crétnieux, Jules Favre, Jules Ferry, Léon. Gambetta, Gamier-Pagës, Qlais-Bizoin , Eugèue PelleLan, Erne&t Picard, Henri Rochefort, Jules 8imon.