‹ Paris sous les obus, 19 sept. 1870-3 mars 1871Chapitre 33 sur 58 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

La victoire d'Orléaûs. — Le cercle de fer. — Le plan Trochu-Ducrot. — Contre-ordres. — Bataille de Villiers. — Les voix d'airain. — Remuons la terre! — Les funérailles de Champigny. — L'attaque du 2 décembre. — Fatalités. — La nuit terrible. — En retraite.

Deux jours après la promulgation du décret qui, mobilisant la garde nationale, donnait cent mille soldats, non plus à la défense, mais à l'attaque, une dépêche heureuse, — la première de cette guerre néfaste, — venait élever à son paroxysme la fièvre patriotique.

Aux coins des rues,au-devant des édifices, on s'étouffait littéi^alement pour lire, relire et relire encore Taffiche qui portait :

Gambetta à Trochu.

L'armée de la Loire, sous les ordres du général d'Aurellc de Paladines, s'est emparée hier d'Orléans après une lutte do deux jours.

Nos pertes, tant en tués qu'en blessés, n'atteignent pas 2,000 hommes; celles de l'ennemi sont considérables. Nous avons fait plus d'un millier de prisonniers, et le nombre augmente par la poursuite.

Nous nous sommes emparés de deux canons, modèle prussien, de plus de 20 caissons de munitions attelés, et

d'une grande quantité de fourgons et Toitures d'approvisionnement.

La principale action s'est concentrée autour de Goulmiers, dans la journée du 9. L*élan des troupes a été remarquable, malgré le mauvais temps.

Tours, le 11 novembre 1870.

Enfin ! Tarmée de la Loire venait donc d'affirmer son existence par un triomphe ! Un horizon d'espérances nouvelles s'ouvrait aux yeux et exaltait les cfœurs. Paris se sentait envahi par un immense désir de vaincre. La victoire du 10 novembre semblait avoir secoué définitivement la torpeur de nos chefs. Il ne se passait plus vingt-quatre heures sans qu'une tentative ne vînt, de leur côté aussi, affirmer l'existence d'une armée. Chacun oubliait privations et fatigues, en suivant d'un ardent regard les progrès de la défense.

Le feu des forts ne discontinuait pas. L'air, autour de la ville, avait une odeur de poudre. L'ennemi, hardiment attaqué, laissait, sur plus d'un point, refouler ses avantspostes. Nos compagnies de chemins de fer travaillaient activement au rétablissement de la circulation là où nous avions pu recouvrer la sécurité. Nous avions reconquis, dans un certain espace, la liberté de nos mouvements : la ligne de Vincennes s'avançait jusqu'à Nogent-sur-Marne ; le chemin du Nord allait être en mesure bientôt d'envoyer ses wagons jusqu'à Saint-Denis; la voie de l'Ouest, de reprendre son service jusqu'au delà d'Asnières.

Le travail, partout mené de front, ne permettait nulle part de s'arrêter à une hypothèse précise sur l'objectif réel. On pressentait vaguement que le « plan » enti'ait enfin dans la phase de mise en œuvre ; mais, pour une fois, on avait bien gardé le secret.

Dos observateurs soigneux eussent pu remarquer, cependant, la besogne particulièrement active dont la presqu'île de Gennevillers était le théâtre. On y remuait la terre sans relâche. Des redoutes s'y élevaient, disposées de manière à croiser leurs feux sur tous les points suspects de la rive adverse. En arrière du fleuve, on armait des batteries destinées à battre la presqu'île de Houilles, ainsi que les coteaux d'Orgemont et de Sannois. Petit à petit, on en rapprochait les cantonnements des troupes.

Le plan Trochu, — que le gouverneur de Paris devait un jour loyalement appeler le plan Trochu-Ducrot, — consistait en eiïet à percer le cercle d'investissement vers la basse Seine, en y jetant cinquante ou soixante mille hommes choisis parmi les meilleures troupes et organisés à l'aide des meilleurs cadres, tandis qu'un effectif égal eût o|)éré, vingt-quatre heures auparavant, dans la direction diamétralement opposée, une diversion assez énergique pour attirer îï lui une portion considérable de L^armée assiégeante.

Cette combinaison offrait une indiscutable valeur. Vers le cours inférieur de la Seine, l'occupation allemande ne dépassait guère Pontoise et Mantes ; en deux jours, on pouvait se trouver en territoire libre, gagner Rouen, grand centre de ravitaillement,, puis la mer, base d'opérations universelle; on pouvait également, selon les circonstances, courir se souder aux troupes en formation vers le nord, et, avec les 80 ou 100,000 hommes réunis de la sorte, menacer la ligne de communications de l'ennemi. L'application, toutefois, demeurait subordonnée aux mouvements des armées de province. On comptait que trois ou quatre divisions de l'armée de la Loire seraient dirigées sur Rouen pour accueiUir l'armée de secours que Paris aurait tirée de son propre sein.

« L'armée qui se formait derrière la Loire, .180,000 hommes environ, pouvait tenter de délivrer Paris, objectif suprême des eflForts de la Fisance, de trois manières différentes, a écrit en 1878 le général Ducrot.

M La première, demandée avec instance parle gouvernement de Paris, consistait à faire exécuter à Tarmée de la Loire un grand mouvement du sud au nord derrière un rideau de troupes couvrant tout Tespace entre Beaugency , Chàteaudun, Nogent-le-Rotrou...

« Ce mouvement, facilité par la voie ferrée : Tours, le Mans,' Alençon, Caen, jetait dans le Calvados 100,000 hommes environ ; soit par mer, soit par la ligne de fer Lisieux-Bemay, cette armée venait s'établir en avant de Rouen sur le plateau de l'Andelle et dans la forêt de Rouvray, où nos 60,000 hommes de Paris allaient les rejoindre après avoir brisé la ligne d'investissement jde la presqu'île d'Argenteuil.

/( Ces 160,000 hommes donnaient la main aux io ou 30,000 de l'armée du Nord, et nous avions ainsi une concentration de près de 300,000 hommes entre Rouen et Amiens; ce seul fait eût produit, est-il besoin de le dire, un effet moral des plus puissants.

a Déjà enflammés par ce premier avantage, nous serions venus très-probablement à bout des corps de l'armée assiégeante lancée à notre poursuite, eussent-ils été appuyés par le corps de Manteufîel, qui alors marchait sur la Somnie.

(( Ce succès obtenu, nous montions vers le nord par x\.miens, Péronne, Saint-Quentin, et prenant pour nouvelle base d'opération le réseau de nos forteresses de Picardie, de Flandre, nous nous jetions par Laon, Reims et Châlons sur les lignes d'opération de l'armée allemande.

« C'était une seconde phase de la guerre qui se dessinait... Une bataille gagnée sur les derrières de Farmée assiégeante la mettait dans une situation tellement critique, que la seule crainte d'une si terrible aventure l'aurait sans doute déterminée à quitter Paris \ »

Quant à la réalisation matérielle de la première partie de la combinaison, — la trouée, — tout annonçait qu'elle él^it possible en un seul jour d'efforts : le méandre de la Seine, vers l'ouest, protégeait l'ennemi de nous comme il nous protégeait de lui. De ce côté, ses dispositifs se montraient incontestablement moins redoutables qu'ailleurs, aussi bien que la quantité de troupes qu'il avait à nous opposer.

Mais la nouvelle de la reprise d'Orléans dictait d'autres résolutions. L'armée de la Loire tendait la main à Paris ; Paris devait tendre la main à l'armée de la Loire. Toute stratégie contraire se fût désagrégée sous l'explosion du sentiment public. Le gouvernement, irrésolu, attendait qu'une nouvelle dépèche confirmât, avec quelques détails, la victoire de Coulmiers. Le 18, cette dépêche arriva. Le 20, on notifia au général Ducrot, nommé commandant en chef des opératiorîs, la décision prise de tenter la fortune vers le sud.

Il fallait renoncer aux avantages d'une action mûrement réfléchie, patiemment et silencieusement préparée ; il fallait se retourner soudain d'une extrémité à l'autre du diamètre du cercle allemand; faire traverser deux fois Paris, par d'étroites issues, à un matériel immense.

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