‹ Paris sous les obus, 19 sept. 1870-3 mars 1871Chapitre 34 sur 58 · Le géaéral Ducrot : La Défeme de Paris · texte numérisé non relu

Le géaéral Ducrot : La Défeme de Paris

La délégation de Tours avait reçu communication de ce plan par M. Ranc, parti en ballon le 14 octobre, mais on ne l'avait considéré que comme un ensemble d*idées à creuser, et non comme une résolution expresse.

2r8 PARIS SOUS LES OBUS.

C'était dur. Le général Ducrot en prit néanmoins son parti. — Attaquer de front les hauteurs hérissées d'obstacles qui barraient la route d'Orléans était plus que hasardeux ; le colonel de Miribel suggéra l'idée de tourner ces positions inexpugnables, par les plateaux de la Marne surpris à la faveur d'un rapide passage de la rivière. On se rangea à cet avis. Il présentait l'inconvénient de masser les troupes sur un teiTain étroit en arrière des ponts, de les concentrer, pour un certain nombre d'heures, le long d'une espèce de défilé ; mais, la rivière franchie, on pouvait espérer se rendre maître de Chennevières, de Noisyle-Grand et, dès lors, occuper un front suffisant pour i^évelopper nos batailloAs. Tout dépendaitdela promptitude du passage sur la rive gauche.

Le 22 novembre, le terrain était reconnu, les points de passage précisés, l'emplacement des brigades arrêté. Dans la matinée du 23, le commandant en chef dictait à son secrétaire, M. Victor de Lesseps, tous les ordres do préparation et de mouvement, ordres où, pour mieux assurer le secret, le nom des lieux et la désignation des corps devaient, jusqu'à la dernière minute, demeurer en blanc.

Dès le 28, les grandes artères parisiennes étaient sillonnées de convois militaires. Pendant trois jours, le pavé de la rue Lafayette et le macadam des boulevards ne cessèrent de trembler sous les trépidations des charrois d'artillerie et des voitures de munitions. Ce fut un défilé continuel de troupes, de canons, de véhicules mis en réquisition pour le service des vi^Tes ou le transport des blessés. Pendant la nuit du 29 au 30, le feu commença sur tout le périmètre extérieur.

Jamais, peut-être, depuis l'heure où, pour la première

fois, rartilleric exerça dans le monde ses lembles ravages, jamais oreilles humaines n'entendirent une canonnade pareille à celle qui, durant cette nuit et la journée suivante, tint Paris en émoi.

Dix-huit heuVes de suite, dans toutes les directions, au nord, au sud, à l'ouest et à l'est, l'air.ne cessa de retentir du bruit sourd et continu que jetaient vers l'espace les milliers do pièces que la défense avait accumulées autour de nous. La nuit, après un long silence, s'était élevée tout d'un coup cette clameur formidable du canon rugissant au loin. Que de fenêtres on vit s'éclairer soudain le long des murailles obscures! Que d'insomnies, que d'angoisses! Que de terreurs, cl aussi que d'espérances !

Combien de femmes, se jetant à genoux, les yeux en pleurs, lès mains levées au ciel, priaient le Dieu des armées en implorant une victoire!

Spectacle terrible et splendide à la fois, que cette immense illumination de la ligne entière des forts. Tous les points de l'horizon, sillonnés tour à tour de jets de flamme, semblaient les mailles étincelantes d'une gigantesque chaîne de feu. Paris, de tous les côtés de sa ceinture défensive, vomissait les obus et les bombes. Le jour, un jour à la fois radieux et glacial, se leva sans que la canonnade eût discontinué un instant... « Soleil d'Austerlitz, » disait-on malgré soi en saluant l'astre qui, dès le matin, inondait la ville de ses rayons éclatants mais sans chaleur. Et Ton écoutait, au milieu des coups incessants de Tartillerie répercutés par mille échos, entre deux bouffées du vent qui apportait jusqu'au cœur de la cité le grincement des mitrailleuses ; on écoutait fiévreusement la lecture des proclamations de Trochu et de Ducrot, géminées sur un même placard :

222 PARIS sors LES OBUS.

Citoyens de Paris,

Soldats de la Garde nationale et de l'Armée,

La politique d'envahissement et de conquête entend achever son œuvre. Elle introduit en Europe et prétend fonder en France le droit de la force. L'Europe peut subir cet outrage en silence, mais la France veut combattre, et nos frères nous appellent au dehors pour la lutte suprême.

Après tant de sang versé, le sang va couler de nouveau, (Jue la responsabilité en retombe sur ceux dont la détestable ambition foule aux pieds les lois de la civilisation moderne et de la justice. Mettons notre confiance en Dieu, marchons en avant pour la patrie.

(îénéral Trociiu,

Soldats de la deuxième Armée de Paris,

Le moment est venu de rompre le cercle de fer qui nous enserre depuis trop longtemps et menace de nous étouffer dans une lente et douloureuse agonie! A vous est dévolu l'honneur de tenter cette grande entreprise : vous vous en montrerez dignes, j'en ai la certitude.

Sans doute, nos débuts seront difficiles ; nous aurons à surmonter de' sérieux ob«tacles; il faut les envisager avec calme et résolution, sans exagération comme sans faiblesse.

La vérité, la voici : dès nos premiers pas, touchant nos avant-postes, nous, trouverons d'implacables ennemis, rendus audacieux et confiants par de trop nf)mbreux succès. Il y aura donc là à faire un vigoureux effort, mais il n'est pas audessus de vos forces : pour préparer votre action, la prévoyance de celui qui nous commande en chef a accumulé plus de 400 bouches à feu, dent deux tiers au moins du plus gros calibre; aucun obstacle matériel ne saurait y résister; et pour vous élancer dans cette trouée, vous serez plus de 150,000, tous bien arnjés, bien équipés, abondamment pourvus de munitions, et, j'en ai l'espoir, tous animés d'une ardeur irrésistible.

Vainqueurs ds^ns cette première période de la lutte, votre succès est assuré, car Fennemi a envoyé sur le bords de la Loire ses plus nombreux et ses meilleurs soldats ; les efforts héroïques et heureux de nos frères les y retiennent.

Courage donc et confiance! Songez que, dans cette lutte suprême, nous combattrons pour notre honneur, pour notre • liberté, pour le salut de notre chère et malheureuse patrie, et, si ce mobile n*est 'pas suffisant pour enflammer vos cœurs, pensez à vos champs dévastés, à vos familles ruinées, à vos sœurs, à vos femmes, à vos mères désolées.

Puisse cette pensée vous faire partager la soif de vengeance, la sourde rage qui m'animent, et vous inspirer lo mépris du danger.

Pour moi, j'y suis résolu, j'en fais le serment devant vous, devant la nation tout entière : je ne rentrerai dans Paris que mort ou victorieux; vous pourrez me voir tomber, mais vous ne me verrez pas reculer. Alors, ne vous arrêtez pas, mais vengez-moi.

En avant donc ! en avant, et que Dieu nous protège !

Général Ducrot.

A la lecture de cet appel dont chaque syllabe sonnait la charge, le sang se brûlait dans les veines. Un souffle de victoire passait sur les têtes, en même temps qu'un invincible désir de savoir, de suivre les péripéties de la lutte, d'en deviner l'issue, envahissait les âmes. Bientôt cent mille Parisiens, gravissant à la file les pentes escarpées des buttes Chaumont, de Montmartre ou du Père-Lachaise, fouillaient du regard les profondeurs de l'horizon.

On n'apercevait rien, par delà l'épais nuage de fumée qui enveloppait les forts. — On n'apercevait rien, mais on entendait.

Dans ce vaste concert où se mêlaient à la fois le bruit des canons, des mortiers, des obus fendant Tair, des bom-

bes éclatant avec rage, des mitrailleuses roulant leurs trilles meurtriers, des fusées cinglant l'espace, il semblait qu*une harmonie étrange unît toutes les voix; elles vibraient aux oreilles comme les notes d'une monstrueuse partition... Les poitrines étaient haletantes. Les mains s'entreserraient avec des étreintes conyulsives. Les cer- • veaux en fièvre évoquaient des souvenirs. Les imaginations, qu'un inexprimable mélange d'espoir et d'angoisse troublait, se repaissaient de tableaux. On voulait comprendre la mêlée de là-bas, on se penchait pour deviner ce que l'on ne pouvait voir. On nommait des généraux, des officiers; on disait leur passé, leurs actes de bravoure. D'eiître les lèvres crispées, d'autres noms, par instants, s'échappaient : les noms dont Paris avait voulu baptiser les pièces d'artillerie dues h ses souscriptions. Un son lent, prolongé, se répercutait : « C'est la Populace, murmurait-on; la Populace qui représente, sou à sou, l'offrande des plus pauvres! » — Un bruit étoufl*é arrivait, poussé par le vent : « C'est Châleaudun! Châteaudun redisant l'agonie de la ville en s'ébranlant pour la venger! » — Un éclat strident dominait la rumeur : « Le Châtiment! Le Châtiment qui frappe! » Une nouvelle détonation, plus ^violente : « Ton nom est Vengeance, et le bronze dont tu es' faite, c'est notre haine à tous, monnayée et jetée au fond d'un creuset! » Dans tout cerveau, germait un grain de sublime folie.

Cependant, le fracas s'apaisait. En même temps que les premières ombres du crépuscule descendant sur Paris semblaient éloigner davantage de nous le théâtre de la lutte, le silence se faisait peu à peu. La canonnade ne vibrait plus que par intermittences. Le combat durait-il encore? Nos soldats reculaient-ils ou avaient-ils fait reculer l'ennemi ?

Voici, en réponse à ces questions, la dépêche qu'adressait au gouvernement le général Trochu :

La droite a gardé les positions qu'elle avait brillamment conquises. La gauche, après avoir un peu fléchi,'a tenu ferme, et l'ennemi, dont les pertes sont considérables, a été obligé de se replier en arrière des crêtes. La situation est bonne.

L'artillerie, aux ordres du général Frébault, a magnifiquement combattu. Si l'on avait dit, il y a un mois, qu'une armée se formait à Paris, capable de passer une rivière difficile en face de l'ennemi, de pousser devant elle l'armée prussienne retranchée sur des*hauteurs, personne n'en aurait rien cru.

Je passe la nuit sur le lieu de l'action, qui continuera demain.

Comment nos forces avaient-elles été engagées?

Tout avait été combiné pour que l'action s'ouvrît brusquement le 29 novembre à la première heure.

En cinq jours, on avait exécuté d'immenses travaux. Le génie auxiliaire, sous la direction do Viollet-Le Duc, s'était multiplié. L'artillerie unie à la marine avait réalisé des prodiges. Le matériel do sept ou huit ponts avait pu être transféré de Gennevillicrs au canal Saint-Maur, prêt à être jeté sur la Marne. La marine avait apporté des pièces puissantes destinées à prendre place sur le plateau d'Avron, position dominante commandant un vaste terrain et dont il fallait avant tout s'emparer. Deux cents pièces de gros calibre ou de calibre moyen s'étaient étagées sur la rive droite. En quarante-huit heures, plus de 80,000 hommes, avec leur artillerie, avaient pu sans bruit opérer leur concentration. Dans la soirée du 28, la 2« armée tout entière campait sur la rive droite de la Marne : Le 1" corps, général Blanchard (divisions Faron et de Malroy), dans le bois de Vincennes et aux alentours ;

Le 2° corps, générar Renault (divisions de Susbîelle,

Berihaut et de Maussioii), vers Fontenay-sous-Bois, Saint- Mandé et Charenton ;

Le 3* corps, général d*Exéa (divisions do Bellemare, Mattat et d'Hugues), du fort de Nogent au fort de Rosny.

A droite, le 1" corps, qui ne comptait que deux divisions *, devait franchir la Marne à Joinville, puis marcher droit sur Champigny.

Au centre, le 2° corps, affaibli de sa 1" division (Susbielle) chargée de diriger, entre la Seine et la Marne, une vigoureuse diversion sur Montmcsly, passerait la Marne à hauteur de Nogent et se porterait sur Villicrs.

Quant au 3' corps, auquel était réservé le rôle décisif, il devait, après avoir franchi la Marne à Neuilly, marcher surNoisy-le-Grand, s'en emparer et pousser alors une brigade jusqu'à Champs pour battre à coups de canon le pont de Gournay et dégager définitivement le plateau de la Brie.

Le plan était précis : faire effort contre la gauche et le centre opposés, que les obstacles naturels et artificiels accumulés sur le front rendaient très solides; mais déraciner la droite prise en flanc et à revers, par un mouvement tournant bien conduit, exécuté à temps, à la réussite duquel était attaché le succès de la journée.

A dix heures du soir, toute la batellerie s'accrochait à ses remorqueurs. A onze heures, M. Kranlz, l'ingénieur éminent auquel était dévolue la tâche de l'éXablissement des ponts du côté de Joinville, donnait l'ordre d'avancer. Les hélices commencèrent, à battre l'eau silencieusement.

Cependant, à mesure que progressait la flottille, le courant semblait s'accentuer; des remous se produisaient»;

1. La division de Maud'huy avait être détachée à la 3® armée (général Vinoy) qui sans ce renfort se fût composée presqu'uniquement de bataillons de mobiles.

on percevait des clapotements de sinistre augure ; on croisait des débris tournoyants, des branchages emportés à la dérive.

Une crue subite se manifestait K

Les matériaux du pont de Joinvillc, détruit au début du siège, avaient obstrué en partie le lit de la rivière. Enjambant cette sorte de digue, le courant gagnait en rapidité ce qu'il perdait en profondeur. Une seule arche était demeurée libre. Le vapeur la Persévérance, commandant Rieunier, attaqua le passage et s'engagea avec son convoi sous cette arche. Une barre s'était produite à Famont. Rejetée violemment contre les piles, la Persévérance dut faire maclîine en arrière. On força le feu, on chargea les soupapes, on relâcha quelque peu les amarres des bateaux pour en rendre la ligne moins rigide. Une deuxième fois, on s'engagea sous le pont ; une deuxième fois, le remorqueur heurta la maçonnerie.

N'importe, on gagnait visiblement.

Tout à coup, trois pontons sombrèrent avec leur équipage. Il fallut encore rétrograder.

On chargea la soupape à outrance ; on força le feu jusqu'à la limite d'éclatement de la chaudière ; on revint désespérément. La barre fut franchie... Mais on avait perdu un temps précieux. Il était impossible que les ponts fussent en place avant l'aube.

; Descendre la rivière^ tendre les ponts en aval de Joinville, sous le feu de Chennevières ? C'eût été les offrir en holocauste, dès la première lueur de sol^eil, à l'artillerie adverse.

La fatalité nous imposait un retard de vingt-quatre heures.

1. Les crues de la Marne sont souvent fugaces. En temps normal, des observateurs postés sur le haut cours de la rivière, les annoncent.

Les opérations indépendantes du passage de la Marne suivaient leur coui's.

*Déjà, à lextrème gauche, Tamiral Saisset, avec 3,000 marins soutenus par la division d'Hugues, avait surpris sans coup férir le plateau d'Avron. Déjà le colonel Stoffel y disposait l'éventail gigantesque dont 60 bouches à feu braquées vers Gournay, Noisy-le-Grand et Villiers allaient former les branchés.

Le 29 au matin, le général Vinoy faisait exécuter une sortie sur THay par la division de Maud'huy, en même temps que le brave amiral Pothuau, enlevant ses marins suivis de près par quatre bataillons de guerre de la garde nationale *, s'emparait de la Gare-aux-Bœufs de Choisyle-Roi. Toutefois, élonné de ne point entendre le canon de Ducrot, le chef de la 3" armée s'arrêtait, indécis. Aucun conlrc-ordre ne lui avait été notifié. Négligence inexcusable, ont dit depuis les uns; calcul dont le résultat devait être de tromper l'ennemi, ont affirmé les autres. Négligence ou calcul, un tel silence était inquiétant pour le général Vinoy, et, en tout cas, mal fait pour le stimuler dans un rôle qui, de quelque façon qu'on l'envisageât, demeurait secondaire.

Tout au loin, le général de Beaufort commençait les opérations de l'ouest en dirigeant une reconnaissance sur Buzenval et les hauteurs de la Malmaison, tandis que devant Bezons les troupes du général de Liiiiers, opérant dans la presqu'île de Gennevilliers, se li^Taient à un simulacre de passage de la Seine.

Le âO novembre, aux premières lueurs du jour, sur les ponts jetés enfin devant Nogent et Joinville, à l'île de

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