CHAPITRE II
L*opiniou d'un Alsacien. — Premiers symptômes. — Les espérances d'oulre- Rhin. — Deux journalistes. — A Tétat-major. — L'ordre de marche pru.ssien. — La commission des barricades. — L'incendie des forêts et la chute des ponts. — Paris devant Strasbourg. — Autour des groupes. — La revue du 13 septembre.
' Dans la soirée du 4 septembre, parmi la multitude, dans les salons de l'Hôtel de Ville, se trouvait un ancien correspondant du Temps en Allemagne. M. Eug. Seinguerlet, celui-là niême qui, ému à la pensée dé nos effectifs insuffisants, de nos forteresses dégarnies, de nos services désorganisés, de nos généraux ignorants de la grande guerre, et témoin de la foudroyante campagne de Sadowa, avait traduit en dix mots l'impression causée en lui par Forganisation prussienne :
« Ce n'est pas uhe armée, c'est une machine à broyer des bataillons. »
Ernest Picard le connaissait. Il lui demanda :
— Quelle influence croyez-vous que cette journée puisse exercer en Allemagne ?
— Aucune ; elle ne retardera pas de vingt-quatre heures la marche sur Paris.
— Que feriez- vous?
— La paix.
— Et c'est vous, un Alsacien, qui le àiUis?
— Oui.
Ce sentiment, qui impliquait de la part de ceux qui en étaient imbus le devoir étroit, en se retirant, de ne point entraver une œuvre à laquelle ils ne croyaient pas, plus d'un des membres du gouvernement nouveau l'éprouvait, sans avoir osé tout d'abord se l'avouer h soi-, même. Moins d'une semaine après son installation, des rumeurs sourdes, répercutées par quelques journaux, dénonçaient dans le ministère l'existence de deux camps : le groupe des timides, le groupe des hardis. On désignait M. Ernest Picard, ministre des finances, comme l'âme du premier; M. Gambetta, de toute sa fougue de tribun, dominait le second. Rien, pourtant, n'était venu clairement déceler des difficulté6 intestines. Des indiscrétions seules, au sortir des séances du conseil, pouvaient apprendre à quelques familiers de l'Hôtel de Ville que le gouverneur de Paris, invité à se montrer aux gardes nationales en les convoquant à une revue solennelle, se dérobait en alléguant la perte de temps qu'occasionnerait la revue; que, sur les aigres réclamations de l'irascible et indécis Vinoy, l'on n'avait osé le subordonner à Tentreprenant Ducrot, un cadet de grade; que, devant l'imminence du péril, le gouvernement ne savait encore s'il s'établirait en territoire libre ou s'enfermerait dans la capitale ; que, des délégués des divers ministères ayant émigré vers Toiirs avec une portion du personnel primitif, le ministre de la justice, Crémieux, parti à leur tête et représentant à lui seul tout le gouvernement, avait obstinément refusé de partager avec aucun collègue le poids de la tâché écrasante qui allait lui incomber ^ ; qu'après bien des discussions, enfin,