‹ Paris sous les obus, 19 sept. 1870-3 mars 1871Chapitre 48 sur 58 · Séance de nuit du 31 décembre · texte numérisé non relu

Séance de nuit du 31 décembre

PLUS DE P»AIN! 30o

Toutes les idées, tous les projets eontradictoires qui s^' élaboraient dans les clubs, se donnaient, on le voit, aussi largement carrière dans les conseils du pouvoir et dans le conseil des généraux. Ici comme là, des conceptions chaque jour renaissantes et chaque jour détruites, des rêves sans cesse renouvelés et sans cesse déçus, de subites joies changées en de subites désillusions, désorganisaient les esprits les mieux équilibrés. Les gouvernants nous donnaient les premiers l'exemple de cet état, mélange singulier de surexcitations et d'abattements, qu'un mot a bien traduit : la fièvre obsidionale.

Parmi les généraux divisionnaires, parmi les brigadiers, le choc des opinions n'était pas moins confus. Un petit nombre murmuraient, mais assez haut pour qu'on les entendît :

« Assez de ces représentations militaires dont nous payons tous les frais ! »

Dans la population aussi, tout le monde n'était pas animé d'un égal enthousiasme à l'idée de prendre d'assaut les batteries de Ghâtillon. Après la tribu des effarouchés qui, en s'éclipsant au commencement de septembre, avaient mérité le sobriquet de francs-fileurs , il s'était formé en divers quartiers des groupes de trembleurs que Ton avait baptisés du nom significatif de parti des capitulards. Ce parti-là n'osait encore élever la voix; mais déjà, par instant, ses .premiers balbutiements parvenaient à répandre des paniques insensées.

Le 6 janvier 1 871 , le général Trochu s'émouvfint, répondit aux pusillanimes des deux catégories par un ordre du jour énergique. Son manifeste finissait par cette affirmation devenue célèbre :

« Le gouverneur de Paris ne capitulera pas. »

A la lecture de la déclaration officielle, fière autant que concise, le parti de la reddition se tint pour un temps dans un prudent silence. D'ailleurs, à bien des signes extérieurs, de ces signes auxquels le flair du peuple parisien ne se trompait plus, on s'attendait à une prochaine action, cette fois décisive.

Comme avant Champigny, comme avant les combals du 21 décembre, des bruits de victoire couraient les rues. On se racontait, en traduisant le sens de quelques courtes dépèches récemment arrivées au Gouvernement, les efforts désespérés de Gambetta et de ses généraux. Chanzy, Faidherbe, Bourbaki : ces trois noms revenaient sans cesse sur les lèvres. On savait que le ministre dictateur, inaugurant une tactique audacieuse, avait envoyé Bourbaki sur la route de Belfort, et on ne doutait pas d'apprendre à bref délai que cette place était débloquée.

D'ailleurs, se disait-on aussi, les bataillons mobilisés de la garde nationale avaient, depuis deux mois, singulièrement avancé leur éducation militaire. Les hommes placés à la tête des affaires, eux-mêmes, s'en étaient aperçus, car on commençait à entendre parler de leurs discussions sur le meilleur emploi de ces troupes toutes spéciales. Seraient-elles embrigadées et endivisionnées en constituant une armée à part? Les combinerait-on, dans chaque brigade, avec les troupes de ligne et la mobile? En attendant qu'on décidât, les bataillons se déclaraient prêts à venger les femmes et les enfants tombés sous les obus.

Chaque matin, le Journal officiel publiait les résultats du |bombardement.

Statistique navrante qui restera comme le monument écrit de la barbarie germanique. Les victimes oubliées, les

désastres réparés, les murs relevés, on se rappellera que durant tout un mois la capitale a sans se plaindre souffert des actes de sauvagerie qui, au cours d'une campagne entière, ont formé Télément essentiel des procédés d'outre- Rhin.

Pendant la nuit du 5 au 6, les batteries de Tennemi bombai'dèrent les quartiers de Montrouge, de l'Observatoire, du Luxembourg, du Val-dc-Grâce, du Panthéon. Le boulevard Saint-Michel, la rue Saint-Jacques, la rue Gay- Lussac, le cimetière de Monti'ouge, le Champ-d' Asile, la rue d'Enfer, la Chaussée du Maine, reçurent nombre d'obus; il en tomba entre les ponts d'Auteuil et de Guenelle, sur la route de Versailles, à la villa Caprice, rue Boileau, rue Ilérold, rue de la Municipalité. Plusieurs maisons s'effondrèrent, vingt-six propriétés furent abîmées. Il y eut, cette nuit-là, dix victimes, dont cinq morts.

Pendant la nuit du 6 au 7, les quartiers atteints furent ceux du Val-de-Grâce , de Notre-Dame-dcs-Champs, de Plaisance, de Javel, de Grenelle et d'Auteuil. Dix habitants furent atteints, dont quatre mortellement.

Le 7 au soir, les batteries de Châtillon dirigèrent leur feu sur le Panthéon ; celles de Meudon sur Grenelle et Auteuil. Do sept à dix heures, on compta quatre cents coups de canon. Beaucoup de propriétés endommagées. Quinze victimes.

Du 8 au 9, les guetteurs de nuit comptèrent, point à point, neuf cents coups, dont les projectiles atteignirent principalement les V arrondissement (Panthéon), VP lOdéon), VIP (Invalides), XIV (Observatoire), XV' (Vaugirard). Soixante immeubles dégradés; des édifices publics atteints: le Val-ide-Grâce, la Sorbonne, la bibliothèque Sainte-Geneviève, les églises Saint-Etionnedu-Mont, Sainte-Geneviève, Saint-Sulpice et de Vaugi-*

rard, la prison de la Santé, la caserne du Vieux-Colombier, le dépôt de la compagnie des omnibus, attestèrent Tacharnement du tir. Des projectiles arrivèrent jusqu'à la rue Clément, à cinq cents mètres du Pont-Neuf. Cinqtiante victimes : vingt-deux morts et vingt-huit blessés.

Du 9 au 10, plus de trois cents obus dans les quartiers Saint- Victor, Jardin-des-Plantes , Val-dc-Grâce , Notre- Dame-des-Champs , TÉcole-Militaire , Maison-Blanche , Montparnasse, Plaisance. Un incendie dans un chantier de bois du quartier de la Gare, mais circonscrit promptement. Maisons de refuge et ambulances atteintes,* notamment l'hôpital d« la Pitié, la maison de Sainte-Pélagie, la maison des Frères. Quarante-huit victimes; douze morts et trente-six blessés.

La nuit du 10 au 11, bombardement intense. Ediiices atteints : l'École polytechnique, TÉcole pi*atique de médecine , le couvent du Sacré-Cœur , l'hospice de la Salpêtrière , le bâtiment principal de l'Assistance publique, l'usine Cail, la maison du docteur Blanche; huit incendies, cinquante propriétés particuUèros dégradées. Vingt-deux victimes.

Du 11 au 12, édifices atteints : l'Ecole normale, Téglise Saint-Nicolas, l'institution des Jeunes-Aveugles (cinq tués ou blessés), les hospices de l'Enfant-JésuSj de la Maternité, la boulangerie des hospices; trois incendies éteints grâce à la promptitude des secours ; quarantecinq immeubles dégradés ou détruits; douze victimes.

Du 12 au 13, le Jardin des Plantes, la Boulangerie centrale, rue Scipion : l'institution des Jeunes- Aveugles, l'hôpital de Lourcine, l'ambulance de Sainte-Périne, celle des Dames-Augustines, la compagnie des Petites- Voitures ; cinquante-huit maisons fortement endommagées. Treize victimes.

Du 13 au 18, bombardemont opiniâtre : trois'mille obus ir la ville, quatre cents propriétés abîmées; les incendies

L'obua psychologique.

ne s'éteîgnant que pour se rallumer plus furieux. Deux cent cinquante victimes.

Les bombardeiirs solennisaienl à leur façon cotle date du 18 janvier oti, au milieu des dignitaires promenant à travers bi château de Versailles Tor de leurs chamarrures,

Sa Majesté le roi Guillaumc-de Prusse était proclamé chef (le Tempire allemand.

Au Yal-de-Grâce , à TUospice des Jeunes-Aveugles transformé on hôpital, il avait fallu descendre dans les caves des malheureux atteints de fluxion de poitrine ou do fièvre typhoïde. Les Prussiens tiraient, comme en vertu d'un paili pris systématique, sur les hôpitaux. Et Dieu sait si les hôpitaux étaient encombrés !

Tous les jours, la charité publique, inépuisable, transformait de nouveaux édifices en ambulances, et tous les malades n'y étaient pas !

On eût vite fait le dénombrement de ce qu'offrait de réellement valide la population. Comment en eût-il été d'autre sorte? Les produits alimentaires, raréfiés à peu près jusqu'au vide, n'avaient de cours que celui que leur donnait le besoin de l'acheteur, — quand le besoin suffisait il faire obéir la bourse.

Un chou-fleur valait 12 francs; un œuf, de 3 à5 francs, selon le quartier; un pigeon, 28 francs; un poireau, 25 sous; un boisseau d'oignons, 64 francs; 3 louis, une poule ; i francs, une livre de lard ; une livre de viande d'âne, 12 francs ; un lapin, 65 francs ; le boudin de cheval, comestible exécrable, 4 francs la livre ; sous le nom d'andouilles, un horrible mélange de résidus innommés était vendu 10 francs le kilogramme. Un litre de haricots... introuvable. Un boisseau de pommes de terres... depuis longtemps il n'y en avait plus.

Partout la huche sonnait creux et le garde-manger était vide. On avait fait du pain avec la poussière des greniers, de la soupe avec les eaux grasses qui d'ordinaire vont à l'égout, des pâtés avec laxîhair des chiens ramassés la nuit au coin des bornes. Bientôt, tous ces détritus repu-

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gnants aflaient manquer. La ration de viande hippique était réduite au minimum : 30 gramnies par jour et par habitant. Encore les mâchoires les plus affamées ne s'attaquaient-elles qu'à regret à cette sordide pitance. Paris ne se déshabituait pas de Tidée d'une marche en avant que rien ne refoulerait, et chacun se disait : « Que deviendront nos cavaliers quand nous aurons mangé tous les chevaux? »

Les derniers vivres étaient réquisitipnnés à l'intention des blessés et des malades. Un avis de l'autorité intimait aux détenteurs de bestiaux l'ordre de déclarer aux mairies les ressources dont ils disposaient. On raflait ainsi au jour le jour quelques brebis anémiées, que la petite banlieue abritait encore dans ses étables, quelques génisses étiques dissimulées au fond des vacheries des faubourgs. Ces razzias légales n'allaient pas toujours sans encombre. Plus d'un possesseur s'insurgeait h la perspective de livrer sa suprême ressource. Plus d'un, dans l'espérance d'être épargné, invoquait de fallacieux arguments. L'élan des âmes généreuses trouvait son contre-poids fatal dans les protestations des estomacs délabrés.

- Parmi ces récalcitrants acharnés à déjouer les rigueurs de l'enquête figurait un pauvre hère dont la situation eût paru à beaucoup digne de quelque pitié : up infiime que les hasards de la guerre avaient emprisonné dans l'enceinte investie, avec un bizarre animal, son gagne-ptain d'autrefois, à présent son compagnon d'infortune. Longtemps, on avait vu l'homme déambuler à travers les carrefours, une main rivée à un pieu traversé d'une pancarte, l'autre traînant au bout d'une longe un quadrupède essoufflé. Quadrupède? Le terme est impropre, et là précisément gisait la difficulté pour les réquisitionneurs. La bête offrait un de ces caprices de la nature que les baraques

foraines exploitent avec profit. Le « Bos qtùntupedes, phénomène vivant » : ainsi la qualifiait Técriteau. Pendant que les sous des curieux s'entassaient lentement dans la sébille posée à terre, le cornac débarrassait son « sujet » d'un paquet de haillons qui lui enserraient les flancs; on apercevait alors, soudée à Téchine et se détendant brusquement en Tair comme pour prendre le ciel à témoin de la sincérité du prodige, cette cinquième jambe qui justifiait l'appellation scientifique donnée au Bos quintupedes.

Quel régime convenait-il d'appliquer à un tel spécimen zoologique?

— C'est un bœuf, attestaient, parmi les agents, les plus résolus.

— A cinq pattes! objectaient les hésitants.

Le règlement n'avait pas prévu les bœufs à cinq pattes.

Ménagé par les uns, traqué parles autres, le montreur aux abois appréhendait l'instant inévitable où son « phénomène vivant w irait alimenter le pot-au-feu des hospices. Paris n'avait plus la force de s'égayer. Cette aventure, .pourtant, fut une des lueurs fugitives de ces heures tristes où un sourire errait encore sur les visages tandis que le désespoir et la rage envahissaient les cœurs.

Le bois était rationné. Après l'abatage des arbres de nos promenades, on avait eu recours aux matériaux de construction et de menuiserie ; on avait brûlé pêle-mêle, à petites doses, des poutres de planchers et des feuilles de bois rares, des échafaudages et des montures de pianos.

Paris avait faim — et Paris avait froid.

Sous l'enthousiasme encore dans sa plénitude, apparaissaient par instanta des symptômes, sinon d'affaissement moral, du moins de véritable faiblesse physique, œuvre de trois mois de rationnement.

Paris demandait la paix, mais seulement à son énergie. Aussi, lorsque le 18 janvier arrivèrent- les premiers

ordres de sortie, toutes les voix se confondirent-elles en

une immense acclamation :

« Eniin! »

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