CHAPITRE XIX
L'effort suprême. — Le 19 janvier : Buzenval. — De Montretout à Garches. — L'enlisement. — Deux dépêches. — Les 300 grammes. — Le gouverneur ne capitulera pas. — Le gouvernement capitule. — L'échauffourée du 22 janvier. — Inventaire après faillite.
L'appel aux armes placardé dans Paris traduisait les sentiments qui débordaient de tous les cœurs :
Citoyens,
L'ennemi tue nos femmes et nos enfants; il nous bombarde jour et nuit ; il couvre d'obus nos hôpitaux. Un cri : aux armes! est sorti de toutes les poitrines,
Ceux d'entre nous qui peuvent donner leur vie sur le champ de bataille marcheront à l'ennemi; ceux qui restent, jaloux de se montrer dignes de l'héroïsme de leurs frères, accepteront au besoin les plus durs sacrifices comme un autre moyen de se dévouer pour la patrie.
Souffrir et mourir, s'il le faut, mais vaincre.
Vive lu RépubHquel
Les memb7*es du Gouvernement,
Jules Favre, Jules Ferry, Jules Simon, Emmanuel Arago, Ernest Picard, Garnier-Pagès, Eugène Pelletan.
Les ministres,
Général Le Flo, Dorian, AUgnin.
Les sécrétantes du Gouvernement^ Hérold, Lavertujon, Durièr, Dréo.
Avec un enftrain magnifique, soldats et gardes nationaux se préparaient au grand combat. On savait par les immenses préparatifs accumulés depuis quarante-huit heures qu'il s'agissait cette fois d'une tentative à mener jusqu'au bout. Tous les régiments étaient appelés, toutes les batteries achevaient de remplir leurs caissons ; toutes les voitures, tous les chevaux restés dans Paris étaient mis en réquisition pour le transport des cartouches et des vivres. Le personnel entier des diverses ambulances était sur pied; les compagnies de brancar diètes j instituées depuis quelques semaines, avaient reçu leur matériel et prenaient leurs dispositions.
Le 18 au soir, 130,000 hommes avaient franchi les portes et s'en allaient camper ou se cantonner dans les villages de la zone neutre, échelonnés de Saint-Denis à Billancourt.
Le 19 au matin, vers six heures, l'action commença.
L'armée était partagée en trois colonnes principales. Celle de gauche, sous les ordres de Vinoy, devait enlever la redoute de Montretout — inachevée au moment du siège, — et le terrain avoisinant. Celle du centre, commandée par le général de Bellemare, avait pour objectif le plateau de la Bergerie. Enfin, la colonne de droite, avec Ducrot, opérerait sur le parc de Buzenval.
Le 2* régiment de guerre, composé des 6", 7% 34* et 36* bataillons de la garde nationale, formait avec le 139" de ligne la tête de la colonne lancée à l'assaut de Montretout.
Un grand nombre de ces hommes voyaient le feu pour la première fois. Animés par l'ardeur jle leur patriotisme, ils allaient bravement droit devant eux; mais leur inexpérience avait besoin de guides, de conseils; leurs frères d'armes du 139* furent bientôt pour eux Tun et Fautre.
On était parti du Mont-Valérien à cinq heures du matin, pour arriver au petit jour au bas de la colline que couronne la redoute . Les routes étaient mauvaises, ou plutôt il n'existait pas de route ; il fallait se diriger par les terres labourées, traverser des fondrières, enfoncer jusqu'à mi-jambes dans dés sillons boueux.
Tout à coup, le long des crêtes qui dominent, éclate la fusillade. Assaillie par le feu de la redoute et des maisons crénelées qui Tavoisinent, la brigade se déploie en ordre dispersé jusqu'à une villa située à mi-côte, et tandis que le génie pratique des meurtrières à chaque étage, les hommes se répandent dans les vignes et prennent à leur tour Toffensive.
Vers neuf heures, enfin, l'ordre arrive de monter à l'assaut. Les rangs des tirailleurs se resserrent.
Sur tout le front de bandière retentit le cri : En avant ! . . Sensation indicible que celle de nos volontaires : à la fois le bonheur de combattre , la conscience d'être utile à la cause nationale, la haine contre l'ennemi, l'attente du succès. — S'élançant au pas gymnastique avec une furie, irrésistible, la colonne, soutenue sur les flancs par quelques compagnies de ligne et de mobile, déloge dans son premier choc les Prussiens ; ceux-ci reculent devant les baïonnettes françaises. En moins d'une demi-heure, la redoute est occupée, et le 7* bataillon s'y installe avec le 139'.
Le Mont-Valérien expédie de l'artillerie. Avec une peine extrême, on amène quatre pièces de 12 jusqu'au plateau. Une fois là, impossible de les mettre en batterie; dans la terre argileuse et détrempée, les aiTùts enfoncent jusqu'au moyeu.
Pendant l'assaut victorieux, le général de Bellemarc atteignait les crêtes de la Bergerie ; en attendant d'être appuyée, une partie de sa réserve s'y développait.
A la droite, Ducrot allait cette fois être Grouchy.
Sa colonne, mal dirigée, se butait dès' la première heure contre un train d'artillerie engagé lui-même dans une fausse voie. Durant Tinstant de désarroi, des batteries en amphithéâtre sur la rive opposée de la Seine ouvrirent un feu meurtrier auquel on ne pouvait répondre 'de chez nous. On télégraphia, on amena sur le remblai du chemin de fer de Saint-Germain deux locomotives canonnières pour soutenir la diversion. Mais après midi seulement, Ducrot entrait en ligne.
L'action s'engagea vivement sur le parc de Longboyau. En arrière des murs et des maisons qui le bordent la résistance avait préparé à loisir tous ses moyens. A plusieurs reprises, le général Ducrot ramena à l'attaque les troupes de ligne et la garde nationale sans gagner un pouce de terrain.
Mais quelle sincérité la plupart des généraux apportaient-ils dtins l'action?
Après les imposants préliminaires auxqiiels nous avions assisté la veille et qui avaient jeté hors les murs plus de cent régiments, à peine, dans le cours de la journée, vingt cinq mille hommes se trouvèrent-ils engagés !
Pour ne citer qu'un exemple, la brigade Lespiau, formée des 96* , 144% i48% 228^ bataillons de guerre de la garde nationale et du 121'' de ligne, perdue pendant la moitié de la nuit à la recherche de son campement, cantonnée h la Garenne, c'est-à-dire à 8 kilomètres du théâtre de' la lutte, atteignait, après quatre heures de repos et dix heures de marche, les approches du parc de Buzenval.
Au delà, un mur crénelé arrêtait depuis midi notre front étroit ; les assauts se succédaient infructueux contre un obstacle que six coups de canon eussent démoli!
Où était donc l'artillerie? — Égarée, ou perdue dans les fondrières.
. Les chefs de corps s'étaient dispensés de fournir à lew*» subordonnés des ordres de mai'che. L'état-major s'étant croisé les bras, les régiments, abandonnés à eux-mêmes, se jetaient vers l'objectif par la première route venue, sans souci des 'régiments voisins. De lamentables encombrements barraient chaque voie. Les civières et les cacolets chargés se frayaient à grand'peine un passage à^ travers les rangs de la troupe. Çà et là, des têtes de colonne parcourant le terrain en sens inverse se heurtaient. Ailleurs, d'autres venaient confondre leurs files au confluent de deux artères. Les charrois, cahotant pêlemême à travers la colonne ou embourbés en pleine route derrière le piétinement de leurs attelages exténués, mettaient le comble à la confusion. Par instant, une avant-garde, dégagée enfin, poussait devant elle pour donner presque aussitôt contre une queue de colonne également en détresse. Toutes ces masses profondes, compactes, se mouvant avec efl^ort dans la vase épaisse du dégel, s'immobilisaient réciproquement.
Quelques désespérés avaient, un jour, prononcé le mot de « sortie torrentielle ». Pour ceux-là, sans doute, on avait mis en scène ce dernier acte de la tragédie sanglante jouée sous les murs de Paris.
Les troupes. étant suffisamment harassées par douze heures d'action et par les mai'ches des nuits précédentes, on recula, entre la Malmaison et le Mont-Valérien.
Dans ce combat, humiliant pour les généraux, glorieux pour les officiers et les soldats, on aurait eu peine à compter les traits de courage. Le commandant de Rochebrune était tombé pour ne plus se relever; le colonel Langlois, au premier rang malgré ses soixante-six ans,
avait le bras traversé par un coup de feu; un autre vieillard, un septuagénaire^ le marquis de Coriolis, succombait à côté de son fils : tous deux faisaient partie du même régiment de marche ; le peintre Henri Regnault, une des jeunes illustrations de la France, était frappé au cœur par une balle; et Séveste, l'artiste plein d'avenir, et Gustave Lambert, Tapôtre de la science, et tant de compagnons d'armes de ces nobles champions qui arrosaient de leur sang les chemins où sombrait le dfernier espoir de délivrance !
Ala population anxieuse, le général Trochu avait offert dans la j,ournée cette consolation :
Gouverner à minlslre de la-fjuerre et à général Schmitz,
Mont-Valérien, 10 h. 50, matin.
Un épais brouiliard me dérobe absolument les j)hascs de la bataille. Les offlciers porteurs d'ordres ont de la peine à trouver les troupes. C'est très regrettable, et il me devient difficile de centraliser l'action, comme je l'avais fait jusqu'ici. Nous combattons dans la nuit.
Voici comment, le lendemain, le gouverneur de Paris résumait la bataille :
. Gouverneur à général Schmitz, au Louvre.
Mont-Valérien, 20 janvier, 9 h. 30 du matin.
Le brouillard est épais. L'ennemi n'attaque pas. J'ai reporté en arriére la plupart des masses qui pouvaient être canonnées des hauteurs, quelques-unes dans leurs anciens cantonnements.
Il faut à présent parlementer d'urgence à Sèvres pour un armistice^ de deux jours, qui permettra l'enlèvement des blessés et l'enterrement des morts.
Il faudra pour cela du temps, des efforts, des voitures 1res solidement attelées et beaucoup de brancardiers.
LA CAPITULATION. 32i
Beaucoup de brancardiers ! Deux jours pour enterrer nos morts I Un instant, le bruit courut qiie le gouverneur était subitement devenu fou.
Non. L'homme qui avait traité de « folie » la résistance prouvait, au contraire, qu'il possédait bien toute sa lucidité d'esprit : il sonnait lui-même, discrètement, la première note du glas de la capitulation.
En regagnant le foyer où attendaient, pâlies par l'angoisse, nos mères, nos femmes et nos sœurs, une dernière désillusion achevait de détruire l'espérance qui, pendant si longtemps, nous avait soutenus.
Le pain manquait.
Le pain, — c'est dire mal, — il y avait trois mois que le pain avait commencé à faire défaut ; mais cet atroce mélange, ce lourd et noir cataplasme qui formait à peu près le total de notre nourriture ne pouvait plus être distribué qu'à la ration de 300 grammes par tête, pour vingtquatre heures 1
Depuis cinq mois, on demandait aux gouvernants :
« Rationnez le pain ! »
Depuis cinq mois, les ministres répondaient :
« A quoi bon ? nous en avons plus qu'il n'en faut. »
Pour n'avoir pas voulu rationner le pain en temps
utile, on se voyait obligé, sans transition, de n'en plus délivrer à chacun qu'une quantité dérisoire, — pesée dans les boulangeries sur la présentation d'une carte spéciale.
C'était tout une comptabilité que la confection et la répartition de ces billets, douloureux comme des lettres de faire part.
Les municipalités y employaient des légions de scribes, supplémentaires. Un service était organisé, exactement comme pour les cartes électorales aux veilles de scrutin.
Chaque chef de famille avait à déclarer le chiffre des bouches à nourrir que contenait le logis. Des inspecteurs vérifiaient, au besoin, la sincérité des déclai^ations.
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