‹ Paris sous les obus, 19 sept. 1870-3 mars 1871Chapitre 7 sur 58 · VIVRE LIBRES OU MOURIR · texte numérisé non relu

VIVRE LIBRES OU MOURIR

Des poètes avaient aussi apporté leur tribut : odes, stances, quatrains se pressaient côte à côte. Certes, il ne fallait pas nourrir d'illusion ; Corneille eût fait mieux, les versificateurs improvisés n'avaient pas su toujours respecter la cadence ni donner à la rime toute la richesse h laquelle elle avait droit... Qu'importe! C'est avec ces documents-là que se reconstruit Thistoire.

Des frissons couraient dans cette foule dont les noms venaient pêle-mêle /emplir le registre d'honneur : les fils avec leurs pères, les femmes avec leurs maris. Des bouquets, des palmes étaient hissés au faite de la statue, aux applaudissements de rassemblée. Entreprise parfois périlleuse. On vit un tout jeune gars risquer presque sa vie pour aller poser sur la tête de Strasbourg une couronne civique.

L'énfantredescendu,onlui demanda son nom.

— Je m'appelle Eugène Ferrand.

Eu YoiFà lin qui, certes, aura dans son existence un ineiïaçable souvenir.

Le livre dès signatures, richement relié, est soigneusement conservé parmi nous. Mais c'est à Strasbourg ejlc-m(>me qu'il appartient, et s'ils eussent vu inscrits sur sses feuillets les iioms de leurs frères de Paris prêts à les suivre dans la voie glorieuse qu'ils traçaient, nos frères d'Alsace eussent pu dire :

« Nous étions le drapeau; ils sont, eux, la légion! »

Ainsi s'enflammaient les cœurs. Tout entier aux pensées généreuses, absorbé par la grande œuvre de la lutte prochaine, Paris ne prêtait qu'une attention médiocre aux bruits de médiation diplomatique dont quelques gdzettes essayaient quotidiennement de l'entretenir.

« Quoi ! entendait-on dire dans les groupes, quoi ! les hordes de Guillaume souillent notre territoire, l'Allemagne foule le sol de la France, ses soldats bouleversent nos villes, incendient nos villages, dévastent nos champs, outragent nos femmes, enchaînent nos frères et nos fils, fusillent no§ paysans, brûlent nos fermes, dévorent nos moissons , et l'on vient nous parler de paix!

«Paris, avec ses trois cent mille combattants, peut résister; Paris doit se défendre.

« Que les faibles s'en aillent; que les pusillanimes disparaissent ; que les poltrons fuient pendant qu'il en est temps encore. Paris ne veut pas de timides dans ses murs; il lui faut des hommes et non point des lâches. »

Voilà ce que l'on entendait. Et il n'y avait qu'une voix pour le redire. Car ils ne laissaient rien demère eux, les successeurs d'Attila.

lis savaient sur le bout du doigt l'art de piller avec méthode et de détruire selon les règles.

Là où ils ont passé, il no reste plus qu'un désert.

Ils ne demandent pas , ils prennent. Si on leur résiste , ils fusillent. Du reste, ils fusillent aussi si ou ne leur résiste pas. *

Peut-être ne viendront-ils pas sous Paris, pensait-on par moments; peut-être songent-ils à voler, à violer, à assassiner la France.

D'aucuns assuraient qu'un de leurs corps se dirigerait sur la Normandie, d'où il se rabattrait du côté de la Picardie; qu'un autre corps, passant par Dijon, aurait pour ohjcctif les fertiles provinces de la Loire; qu'un troisième marcherait vers l'Ouest, et qu'ils mettraient ainsi en coupe^ réglée nos plus riches provinces.

L'exaspération arrivait alors à son comble. 11 fallait entendre dans les cafés, sur les boulevards, devant les mairies, les discussions entre citoyens ict les apostrophes aux envahisseurs! En se reportant à ces heures de colères ci d'enthousiasme, on comprend mieux toute la grandeur du rôle que se proposait de jouer la population parisienne : sauver la France !

Cette effervescence patriotique se manifestait partout, mais principalement dans les grandes réunions, où le contact des hommes entre eux, où le choc des discours et des idées attisaient encore le feu allumé dans les âmes.

Telle la revue de la garde nationale, enfin passée le 13 septembre par le gouverneur de Paris.

Trois cent mille citoyens défilant aux cris de : Vive la France ! Vive la République ! et jurant sur leurs armes de vaincre ou de mourir : tel fut le spectacle auquel assista Paris ce jour-là, sur toute la profondeur de Timmense revue qui, de la place de la Bastille, déployait ses colonnes jusqu'à l'Arc do Triomphe.

Inoubliable souvenir, que Técho prodigieux de ces acclamations. Tableau grandiose d'union qui arrachait à rimpassible Trochu cet ordre du jour aux phrases ardentes :

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