‹ Paris sous Louis XIVChapitre 48 sur 88 · PORTE SAINT-MARTIN · texte numérisé non relu

PORTE SAINT-MARTIN

Pierre Bullet; — les bas-reliefs, de Legros, Marly, Le Hongre et Desjardins. Mais pourquoi représenter nu, et de son vivant, ce roi le plus habillé de tous les Français. Hercule avait sa peau de lion , que ne la prètait-il au statuaire eu celte circonstance.

SAINT-.MAIITL\-DES-CI1AMPS

Lieu vénérable par son anliquité, par son histoire, par la profonde piélé des Parisiens envers saint Martin, que les Français considéraient, sous les premiers rois, comme le patron de la France. On jurait sur ses reliques, et sa chape était portée à la tète des

!tAI\T-M«RTI\-l>KS-CII«UI'S

armées. Ce saint avait habité à Paris, vers 385, et le miracle légendaire qu'on lui attribuait — la guérison d'un lépreux par un baiser — l'avait popularisé, au point qu'un oratoire de simples feuillages fut construit par les fidèles à la place même où le miracle s'était accompli ; et ce monument naïf, dont Grégoire de Tours fait mention, fut l'origine du célèbre monastère de Saint-Martin-des-Champs, situé hors de la ville, comme l'indique son nom.

Ce fut d'abord une abbaye, connue sous Childebert III au viii* siècle, et que les Nor-

mands ruinèrent au ix'. Elle fut reconstruite par le roi Henri l" avec des agrandissements notables, libéralité que Philippe I", son fils, confirma par de nouveaux privilèges; mais comme il substitua aux chanoines de Saint-Martin, mal notés, dit la chronique, les religieux de Cluny, Saint-Martin perdit son titre d'abbaye et ne fut plus qu'un prieuré.

On raconte que saint Louis, lorsqu'il venait à Saint-Martin-des-Champs honorer les reliques de cette église, donnait à l'offrande des pièces d'or, auxquelles la règle défendait qu'on touchât sans autorisation, ainsi que le prouve, en 1475, une décision du Parlement autorisant que lesdites offrandes fussent appliquées aux besoins de la communauté.

Un président du Parlement, Philippe de Morvilliers, fonda, en 1426, une chapelle (de Saint-Nicolas) dans Saint-Marlin-des-Champs, à certaines conditions, dont celle-ci est bizarre : « Chacun an, la veille de Saint-Martin d'hiver, lesdits religieux donneront au premier président du Parlement deux bonnets à oreilles — l'un double, l'autre simple, — « en disant certaines paroles » et, au premier huissier du Parlement, un gant et une écritoire « en disant certaines paroles. »

Saint-Martin-des-Champs était l'un des plus riches bénéfices de France, d'un revenu d'environ 45,000 livres (plus de 150,000 francs aujourd'hui); comptant parmi ses dépendances les cures de Saint-Jacques-la-Boucherie, Saint-Nicolas-des-Champs, Saint-Laurent, Saint-Josse dans la rue Aubry-le-Boucher, la Ville Neuve près la Porte Saint-Denis, et le prieuré de Saint-Bon — plus une centaine d'autres collations aux environs de Paris. Tout, dans celle ancienne abbaye, respirait la grandeur, la force et l'autorité. C'était une basilique ou une abbaye religieuse ; mais, au besoin, une forteresse redoutable par la hau-leur et l'épaisseur des murailles, des tours, et les fossés qui l'entouraient complètement.

Ce fut même un séjour royal, très recherché par un grand nombre de princes. De la grande cour du prieuré on passait dans un cloître magnifique, soutenu par quantité de colonnes, et certains historiens estiment à quatorze arpents le terrain enclos occupé par les jardins et dépendances du prieuré. Cet espace immense, pour Paris, était compris entre la rue Saint-Martin et les rues Frépillon et de la Croix, depuis la rue Aumaire jusqu'à celle du Vert-Bois : les bâtiments de la communauté occupaient à peu près l'emplacement du Conservatoire actuel des Arts et Métiers.

Saint-Martin-des-Champs, outre sa richesse et ses privilèges, possédait un champ clos — lice toujours prête à recevoir les champions autorisés, soit qu'il s'agît d'une épreuve judiciaire, aux temps reculés de la monarchie, soit, plus récemment, que les combattants eussent à vider, en public, une querelle importante, avec l'assistance de parrains, et quelquefois sous les yeux du roi et de la cour. Le cas échéant, échafauds, barrières et tribunes étaient promptement installés, — s'ils ne l'étaient en permanence, comme sem-

blenl vouloir l'insinuer des écrivains, qui ajoutent que ces bons religieux louaient, à bon compte, aux champions, l'endroit où ils pouvaient se couper la gorge.

Ce fut dans le champ clos de Saint-Martin que, par autorisation du Parlement, eut lien, en 1336, le duel judiciaire du chevalier de Carrouge et de Jacques Legris, écuyer, ce dernier accusé d'outrages avec violences par la dame de Carrouge. Jacques Legris niait, et son accusatrice affirmait ; il n'y avait aucune preuve. On eut donc recours au jugement de Dieu. Legris, vaincu et terrassé, protesta de son innocence sous la dague même de son vainqueur, mais « f issue du combat l'avait convaincu ». Son corps, selon la coutume, fut traîné sur une claie à la potence, et il paya, de sa vie et de son honneur, le crime qu'il n'avait pas commis, et dont s'avoua coupable un misérable exécuté plus tard pour d'autres forfaits.

En 1711, d'après l'édit du roi qui ordonnait l'élargissement de la rue Saint-Martin aux dépens du Prieuré, dont les clôtures devaient à cet effet reculer de plusieurs toises, les religieux obtinrent l'autorisation de* bâtir sur leur terrain de façade, en abandonnant à l'alignement la part réclamée. Ils construisirent alors, sur la rue Saint-Martin, plusieurs maisons dont le revenu augmenta considérablement leur fortune, et offrirent, à titre gracieux, à la ville, l'emplacement nécessaire à l'installation d'une fontaine publique aux coins de la rue Saint-Martin et de celle du Vert-Bois.

Saint-Martin-des-Champs avait sa justice haute, l'auditoire de son bailli et aussi sa prison criminelle qui, vers 1712, fut démolie: on ne conserva dans l'enclos qu'une prison appelée civile n' ayant -pas le pain du roi.

Le prieuré royal, commende de Saint-Martin-des-Champs, bénéfice, nous l'avons dit, opulent et très recherché, compta parmi ses prieurs plusieurs cardinaux célèbres, dont Richelieu, qui voulut bien l'accepter, en 1633, sur la résignation du cardinal de la Valette; et peut-être eiît-il mieux valu, pour la gloire du cardinal, que riche, omnipotent, maître de toutes personnes et de toutes choses, en France et dans l'Eglise, il eîit refusé ce bénéfice au profit d'un autre plus religieux.

Page 1