‹ Paris sous Louis XIVChapitre 49 sur 88 · L'HOPITAL SAINT-LOUIS · texte numérisé non relu

L'HOPITAL SAINT-LOUIS

En l'année 1606, ce qu'on appelle le beau climat de la France mentit à sa réputation. Il y eut des chaleurs l'hiver, et de si rudes froids l'été, qu'en juillet on pouvait se croire à la Toussaint. Les maladies, escorte ordinaire du printemps, prirent une malignité menaçante. Toute sorte de bruits étranges couraient dans la population. Un capucin avait prédit que Paris s'abimerait en entier dans la nuit du .20 au 30 juin, et, comme garantie

de sa prédiction, avait offert de se constituer prisonnier. Le Parisien est nerveux, il était alors crédule ; du pressentiment on passa vite à la panique : bon nombre de gens sortirent de la ville, et au moment où les esprits forts plaisantaient les esprits faibles, un rapport vint avertir la police qu'il y avait, à Paris, cinquante maisons infectées de peste. Vers la fin d'aoiit, l'émigration des riches commença. La peste s'était déclarée au logis de la reine Marguerite, première femme de Henri IV ; trois de ses officiers en étaient morts. Marguerite, craignant d'être abandonnée de toute sa maison si elle demeurait à Paris, alla s'établir à Issy, et le baptême du Dauphin et de ses deux sœurs fut célébré solennellement à Fontainebleau : — la peste, ou plutôt la haute raison du roi, priva la ville de Paris de cet honneur.

Car on voyait les malades de la contagion transportés au Faubourg Saint-Marceau ; plusieurs en mouraient, d'autres se répandaient en divers endroits, et se dressaient des cabanes, aux champs, vers les Chartreux, rue d'Enfer, quartier Saint-Michel — « où ils infectaient force gens. »

Bref, si la mortalité ne fut pas extraordinaire, l'émotion, la terreur furent générales, et se traduisirent, chez les grands par des actes de dévotion, de contrition, chez le peuple, par une inquiétude fiévreuse, une sorte de houle morale qui fesait remonter toute l'écume à la surface. Les fils et filles de noblesse se rendaient en foule aux Capucins, Feuillants, Recolettes, Capucines et Carmélites, et portaient aux processions une couronne d'épines ; les petits, pauvres et désespérés, se livraient à tous excès, entassaient crimes sur crimes : jamais la ville n'avait vu plus d'audacieuse perversité.

Cette peste, car on avait fini par attribuer au fléau toutes les indispositions et tous lesdécès, dura jusqu'aux premiers mois de 1607, et emporta beaucoup de monde. L'Étoile assure cependant, qu'en comptant bien, l'on ne trouva pas le chiffre de la mortalité supérieur de beaucoup à la moyenne ordinaire — qui, dit-il, — n'est généralement que de « huit personnes par chaque jour. » Mais cet imprévu terrible, cette démoralisation de la population, mais ce défaut de surveillance et d'ordre, le manque de soins, d'asiles et de certitude dans la médication, avaient frappé d'une épouvante secrète toutes les classes de la société. La peste entrait désormais dans les chances de la vie, c'était un nouvel ennemi à combattre et à vaincre.

C'est sous l'influence de ces émotions que le gouvernement et la ville conçurent le projet de fonder un hospice spécialement affecté aux maladies contagieuses. Le conseil de l'Hôtel-Dicu en arrêta les plans, détermina l'emplacement, et le roi voulut qu'il fiît appelé Saint-Louis, en mémoire de son ancêtre le saint roi, mort de la peste. Ce témoignage de la sollicitude royale pour les souffrances du peuple calma quelque peu l'effervescence, comme aussi la déclaration si nette d'Henri IV, au sujet des pilleries, révoltes,

assassinats et brigandages trop multipliés dans Paris. «Jamais, dit-il, je n'entends parler que de méchancetés et d'abominations commises ju.sque dans ma maison ; mais j'en ferai telle justice que j'en ferai perdre le goiàt aux entrepreneurs. » — Et de fait, deux bonnes potences neuves, plantées à la Porte Saint-Antoine, appuyèrent l'avertissement avec efficacité, comme aussi la nouvelle de la fondation, ainsi consignée dans le Journal quotidien :

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HOPITAL SAINTI.OIIS

« Le vendredi, 13 juillet 1607, le roi fonda l'hôpital Saint-Louis, et fut posée la première pierre à la chapelle dudit hôpital, pour lequel grand nombre d'ouvriers travaillent journellement sous la conduite de Claude Villefaux. bon architecte. »

Comment, de Paris était-on allé chercher, dans un quartier tout excentrique, désert, sauvage, remplacement du nouvel hôpital?

Paris, cependant, n'avait pas été pris tout à fait au dépourvu. Il existait, au faubourg Saint-Marceau, un hospice nommé la Charité Chrétienne, fondé parla reine Marguerite de Provence, veuve de saint Louis; mais l'édifice était vieux, insuffisant pour les besoins de la ville, surtout en temps d'épidémie. On avait aussi l'Hôtel-Dieu ; mais il avait été encombré, bien qu'on eîit affecté, au service des pestiférés, les salles réservées, jusqu'à celle du Légat, fondée par le chancelier Duprat, cardinal et légat du pape Clément VII. D'ailleurs, tous ces bâtiments, situés au cœur de Paris, dans un centre populeux, sans air ni espace, ne pouvaient convenir à la destination.

Et le conseil de l'Hôtel-Dieu alléguait encore une autre raison, péremptoire celle-là, indiscutable. Il n'y avait plus d'argent. Le roi résolut le problème. Par édit, en date du mois de mars 1607, il attribua à l'Hôtel-Dieu dix sols par minot de sel qui se vendrait dans tous les greniers de la Généralité de Paris, et ce pendant quinze ans, et cinq sols à perpétuité, après l'expiration des quinze années, à la charge, par l'Hôtel-Dieu, de faire construire un hôpital de santé hors la ville, entre la porte du Temple et celle de Saint- Martin, de payer tous meubles et ustensiles nécessaires, tant à l'hôpital nouveau qu'à celui de la Charité Chrétienne, qui furent réunis désormais à l'administration de l'Hôtel-Dieu. On employa quatre ans à bâtir l'hôpital Saint-Louis, et à restaurer l'autre, qui prit le nom de Sainte-Anne. Ces deux hospices rendirent de grands services à Paris, lorsque la peste revint en 1619. Un siècle après, en 1709, l'année du plus cruel hiver qu'on eùi vu en France, les privations, la misère et les souffrances qui en résultèrent avaient multiplié à Paris les maladies, le scorbut entre autres, au traitement duquel on affecta l'hôpital Saint-Louis. Les bâtiments, pourtant si vastes en 1607, ne suffisant plus, on les . agrandit, on en créa de nouveaux. Sa situation excellente, son aménagement parfait, le maintinrent, en toute circonstance, au premier rang des établissements de bienfaisance et de charité parisiens.

Nous ne voudrions pas quitter ce quartier sans parler d'un autre genre d'établisr sèment public, tristement, mais universellement célèbre, le sinistre Montfaucon, le grand charnier patibulaire, l'amphithéâtre d'infamie où se traitaient impitoyablement par le fer et par le feu, par l'horreur des tortures et des supplices, par l'épouvante des exemples, les plaies honteuses, les ulcères, les gangrènes morales de la ville. Mais devant une pareille exhibition, la plume recule. Ce serait toute une histoire à écrire, pleine d'un sombre intérêt, pleine d'enseignements, l'histoire même de Paris, de ses mœurs, de sa vie, — publique ou secrète : — mais, hélas! n'avons-nous pas, aux pages qui vont suivre, l'histoire de la Grève, promise au lecteur. Tenons-nous-en à ce fragment du livre noir de la capitale, et, rapidement, esquissons le dessin des lugubres gémonies parisiennes dont le nom a retenti dans le monde entier.

Monlfaucon était un gibet de forme quadrangulaiic, construit sur une émincnce située iiors la ville, entre le faubourg du Temple et le faubourg Saint-Martin. IG piliers de pierre hauts de 33 pieds, et reliés entre eux par des traverses de bois et de fer garnies de chaînes, formaient une vaste cagd à claire-voie ; on accrochait, entre ces piliers, les cadavres des suppliciés qui demeuraient là, suspendus dans le vide, livrés aux corbeaux, et dont les débris infects unissaient par tomber dans une cave ouverte sous eux et s'y confondaient avec leurs immondes prédécesseurs. Là, entre mille suppliciés, vinrent, Pierre de la Brosse, Enguerrand de Marigny, Hemy de Montigny, Henri Caperel, Jourdain de l'isle, Jean de Montagu, Pierre des Essaris, etc. — Là fut accroché le cadavre de l'amiral Coligny, là furent apportés les lambeaux du maréchal d'Ancre. Instrument, aveugle et sourd, de justice ou d'iniquité, de châtiment ou de vengeance, Monlfaucon reçut, à ses gibets, les plus innocents comme les plus criminels des hommes, un jour Olivier-le-Dain, un autre jour, Semblançay.

Ce quartier de Saint-Marlin renfermait : 1 bailliage : de Saint-Martin-des-Champs dans l'enclos dudit prieuré; 2 barrières: de Saint-Louis, pour renvoyer tout ce qui est dû de droits d'entrée, au bureau du Temple; situé à côté de l'hôpital Saint-Louis entre les rues des Récolets et de Saint-Louis en une rue qui conduit au gibet de Monlfaucon, paroisse de Saint-Laurent — de Saint-Maur, Paroisse Saint-Laurent : 5 boucheries ; le bureau et maison de messieurs les joueurs de violon, rue Saint-.Martin, aliénant l'église Saint-Julien des Ménétriers ; 3 chapelles : de Saint-Michel, enclos de Saint-Martin des Champs, du cimetière Saint-Nicolas, de Lorette ; un chapitre : de Saint-Merry ; 1 cimetière: hors la paroisse Saint-Nicolas. 5 communautés ou couvents, des Pères de la Doctrine chrétienne, rue Saint-Martin, des Récolets, faubourg Saint-Laurent : des Filles de la Charité, servantes aux pauvres malades, hôpital de l'enfant Jésus, école et paroisse Saint-Merry, rue Brisemiche, Saint-Mcolas-des-Champs, pauvres malades et prisonniers, rue Aumaire. 2 croix remarquables ; une près de Monlfaucon, bâtie à la sollicitation de Pierre de Craon, en 139G, temps où l'on donna des confesseurs aux patients^ que l'on allait y exécuter et qui s'arrêtaient au pied de cette croix pour être exhortés par les cordeliers du grand couvent ; l'autre croix : du Mouton, en haut du faubourg Saint-Laurent, 2 corps-de-gardes françaises, 2 égouls au Pont-aux-Biches — à la rue Maubuée ; 2 hôpitaux : de Saint-Louis, pour 'les pestiférés et en même temps pour les convalescents de l'Hôtel-Dieu ; du nom de Jésus faubourg Saint-Laurent; 1 juridiction des consuls, cloître Saint-Merry; 3 paroisses: de Saint-Laurent, de Saint-Merry, de Saint-Nicolas-des-Champs.

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1 porte ou arc de triomphe de Saint-Martin ; un prieuré royal en commende deSaint- Martin-des-Champs, lieu privilégié pour toute sorte d'artisans ; prison de Saint-Martindes-Champs dans l'enclos du prieuré; Montfaucon, lieu destiné pour exposer les cadavres des gens exécutés à mort, situé au bout du faubourg Saint-Laurent, à droite derrière l'hôpital Saint-Louis. Un marché pour toute sorte de vivres, hors le pain, rue Saint-Martin, vis-à-vis Saint-Nicolas-des-Champs, — 1740 maisons, 52 rues, 7 culs-desac, — 415 lanternes. Voirie entre les portes Saint-Martin et rue du Temple.

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