L'HOTEL DE SOUBISE
UR l'emplacement d'une vieille maison appelée : le Grand Chantier du Temple, qui s'élevait rue de Paradis, au Marais, Olivier de Clisson, le connétable breton, se construisit un hôlel vers 1385. Les historiens, peu d'accord sur les origines des vieux édifices de Paris, assurent, les uns, que cette maison fut achetée par Clisson moyennant une somme de 4,000 livres que le roi lui avait donnée, les autres qu'elle lui fut offerte par les Parisiens, en reconnaissance du pardon qu'il leur fit obtenir de Charles VI, après la révolte des Maillotins. On cite, comme preuve à l'aiipui, les M couronnés peints sur les combles et murs de cette maison et qui signifiaient, dit-on : miséricorde.
parce que les Parisiens domptés avaient crié : miséricorde! aux pieds du roi. La maison en aurait retenu le nom ou le sobriquet de : maison de la Miséricorde. Et l'on ajoute, un peu témérairement, que ces fameux M dorés n'avaient été mis là que pour célébrer la clémence de Clisson, et rappeler durement aux Parisiens leur rébellion et châtiment.
Si peu d'intérêt qu'il y ait aujourd'hui à discuter cette thèse, nous n'hésitons pas à déclarer l'explication aussi invraisemblable qu'elle est mal prouvée. Si la maison a été
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donnée à Clisson par les gens de Paris, pour le remercier de sa miséricorde, Clisson eût été de bien mauvais goiàt, en inscrivant sur ses murailles le blâme et la honte des Parisiens; et quant au surnom donné par ces derniers à l'hôtel du connétable, au lieu de le prendre comme un éloge, il faudrait peut-être le regarder comme l'expression d'une ironie amère.
En effet, la révolte des Maillotins avait été châtiée par Clisson lui-même avec une rigueur, méritée sans doute, mais implacable ; et s'il est vrai qu'il n'eiît demandé grâce au roi pour les survivants, dans la cour du Palais, qu'après avoir exterminé les chefs et
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le plus grand nombre des rebelles; celte miséricorde ne lui aurait pas constitué un titre bien sérieux à la reconnaissance des Parisiens, qui sont très susceptibles, très railleurs, et auraient appelé alors l'hôtel de Clisson : maison de miséricorde, dans le sens du vieux proverbe picard qui dit : Miséricorde au bout d'une corde. Mais l'histoire ainsi conçue n'est plus qu'imagination ou conjecture. On va voir comment Clisson devint, par une fatalité étrange, la cause première des malheurs qui accablèrent la France pendant trente ans.
Ce brave Clisson, un rude guerrier, mais non pas un cœur tendre, s'était fait une foule d'ennemis, sans compter les Anglais et les Bretons ses compatriotes. Dans les querelles sanglantes soulevées entre la France et la Bretagne, ayant plusieurs fois changé de drapeau, et redouté des deux partis, il n'avait été gagné à la France que par les présents et les habiles ménagements de Charles V. Ni la Bretagne ni les Anglais ne lui avaient pardonné. L'un de ses ennemis, personnage équivoque, Pierre de Craon, dévoué à Montfort, duc de Bretagne, ayant été expulsé de la cour de Charles VI, pour dilTérenls motifs des moins honorables, attribua son affront à l'influence de Clisson, et ne trouva d'autre moyen de se venger qu'en assassinant le connétable, à la façon de ces temps où la politique n'admettait pas les nuances, Craon, à la tête de quarante « bons compagnons », attaque Clisson la nuit, lâchement, rue Culture-Sainte-Catherine, lorsque le connétable rentrait à son hôtel. Le vieux guerrier, abandonné de ses valets, seul, et n'ayant qu'un petit coutelas pour toute arme, se défendit en héros; mais il succomba sous le nombre, et vint tomber, la tète fendue d'un coup d'épée, contre la porte entr'ouverte d'un boulanger.
Craon le croyait mort et s'enfuit à son château de Sablé, en Bretagne, d'où il n'était revenu que pour préparer son guel-apens. Clisson ne mourut pas encore cette fois ; mais le roi, mis hors de lui par ce crime audacieux, jura d'en tirer vengeance. Il était convalescent à peine des premières crises de sa maladie cérébrale, l'événement l'exaspéra, le replongea dans ce mal terrible.
Il fit décapiter et accrocher au gibet un écuyer de Craon, complice du meurtre : on trancha la tête au concierge de l'hôtel de Craon pour n'avoir pas averti le roi du retour de son maître; un chanoine de Chartres, qui avait logé le meurtrier, fut destitué de ses bénéfices et condamné à une prison perpétuelle; tous les biens de Craon furent confisqués, son hôtel rasé et l'emplacement donné à la paroisse de Saint-Jean en Grève pour être converti en cimetière. La rue qui longeait l'hôtel de Craon fut nommée rue des Mauvais-Garçons, et Charles VI ayant fait demander au duc de Bretagne de lui livrer Craon, sur le refus du duc, lui déclara la guerre. Deux mois après, le roi marchait vers la Bretagne à la tète d'une armée.
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C'était en pleine canicule, le 5 aoiît, que le roi brillant de fièvre, en proie à une agitation d'esprit excessive, partit du Mans, et, traversant la forêt, fut arrêté par ce fantôme mystérieux qui saisit la bride de son cheval et lui dit : Roi, retourne, car tu es trahi. Presque aussitôt, la démence qui couvait dans ce cerveau malade éclata et se traduisit en actions insensées. Le malheureux roi mit l'épée à la main, frappant en furieux, çà et là « sur les traîtres ». 11 tua quatre hommes de sa suite, brisa son épée, et tombant épuisé, fut lié, placé sur une charrette de bouvier et reconduit au Mans. Les ducs d'Orléans et de Bourgogne qui s'étaient prononcés contre l'expédition dirent : « Le voyage est fait pour celte saison,» et la campagne fut ainsi terminée : la Bretagne était sauvée, mais la France était perdue. Ses désastres, ses soutTrances, sa ruine durèrent de 1392 à 1529.
Ces réflexions nous sont venues en étudiant l'histoire de la maison du connétable — maison de la Miséricorde. Les édifices ont-ils donc une destinée comme les hommes? l'hôtel de Clisson fut vendu vers 1533 à Anne d'Est, femme de François de Guise, passa successivement de celui-ci à son frère le cardinal de Lorraine, qui le céda au prince de Joinville, Henri de Lorraine, en 1556. Les Guises achetèrent alors l'hôtel de Laval, à l'angle des rues de Paradis et du Chaume, puis l'hôtel de la Roche-Guyon, rue du Temple, vis-à-vis la rue Barbette; en sorte que toute la famille pouvait communiquer d'une maison à l'autre. Ils finirent par réunir à ces trois hôtels une maison aboutissant sur la rue des Quatre-Fils et attenant à l'hôtel de Clisson qui portait déjà le nom de Guise; c'est de l'ensemble de ces quatre bâtiments qu'ils composèrent, en 1560, l'immense hôtel de Guise, celui-là même dont nous écrivons l'histoire, et qui ne s'appela hôtel de Soubisequ'en 1697. Le coup de pistolet de Poltrot de Méré, en 1563, empêcha François de Guise d'habiter la royale résidence qu'il s'était créée au centre de Paris.
N'était-ce donc pas un lieu funeste et prédestiné que ce séjour, ou plutôt ce repaire des Guises qui firent tant de mal à la France. Ils employaient contre elle, au profit de leur ambition, les puissantes facultés d'une intelligence et d'un courage qui ne font des héros qu'au service d'une bonne cause. Aussi funestes à eux-mêmes qu'ils l'avaient été à leur roi et à leur patrie, ils périrent misérablement, conspirateurs criminels, victimes d'une criminelle conspiration. C'est du fond de leur hôtel de la rue du Chaume qu'ils créèrent la Ligue, comme s'il fiît resté quelque crime à commettre en France après les guerres civiles dont ils avaient été les instigateurs. C'est dans leur logis, où le Balafré était revenu malgré les ordres du roi, que fut conçu le plan de la révolte dans Paris et des Barricades. Sous prétexte de défendre la religion catholique menacée par les huguenots, — toujours les huguenots, — mais en réalité pour anéantir le parti du roi de Navarre et ce prince lui-même, seul héritier du trône, puisque le roi n'avait pas d'enfant, les agents du duc de
Guise organisaient sourdement l'insurrection des provinces. — Les Guises tenaient déjà Dijon, Verdun, Soissons, Toul, Châlons; le cardinal de Lorraine envoyait des armes jusqu'à Lagny; le duc d'Aumalc faisait une tentative pour s'emparer de fioulogne. Quant à Paris, on devait prendre la Bastille, le Temple, le Châtelet, l'Arsenal, égorger tous les partisans du roi, marcher sur le Louvre, se saisir du roi, et les Guises étaient maîtres en France, et la prédiction de François 1", trop oubliée d'Henri II, se réalisait : « Mon fils, lui avait-il dit au lit de mort, défiez-vous des princes Lorrains, leur ambition vous mettra, vous et vos sujets, en chemise ! »
Voilà donc ce que faisaient les Guises et ce qu'ils préparaient dans leur hôtel de la rue du Chaume. Et lorsqu'on additionne ensemble les résultats de cette ambition effrénée, la guerre qui sévit dix ans, le meurtre du Balafré à Blois, celui de son frère le cardinal, l'assassinat de Henri 111 à Saint-Cloud, les horreurs commises à Paris par les Seize, les sièges, la famine, l'encouragement donné aux étrangers par cet épuisement de la France, les abus et la honte de l'alliance ou plutôt de l'occupation espagnole, le tout mis au compte des Guises et sur leur conscience, n'a-t-on pas le droit de se demander, comme a fait l'auteur au début de cette notice, si les M fatals inscrits sur les murailles et les combles de la maison de Clisson ne signifiaient pas : Malheur — au lieu de: Miséricorde.
Abrégeons-la, cette notice, dont la fin d'ailleurs n'offre que peu d'intérêt après les drames du commencement. En 1697, François de Rohan, duc de Soubise, acheta l'hôtel des héritiers de la duchesse de Guise, la dernière de cette famille. Il projetait d'y faire de grands changements, et pour étudier les plans d'un si considérable travail, l'architecte Lemaire employa neuf années : les ouvriers ne se mirent à l'œuvre qu'en 1706.
On démolit l'hôtel de Laval dont l'emplacement devint une cour d'honneur immense, entourée à l'intérieur d'une galerie couverte ornée de cinquante-six colonnes accouplées. L'ancienne porte, placée sur la rue du Chaume, en pan coupé, et qui se composait d'un portail flanqué de deux tourelles du temps de Clisson, fut fermée, la nouvelle entrée s'ouvrit sur la rue de Paradis dans un enfoncement circulaire qui dégage les abords de la porte et lui donne un air de grandeur et de majesté singulières. Une large façade fut plaquée contre l'ancien édifice que toutes ces magnificences eussent humilié. Partout des colonnes, des statues, des bas-reliefs, des groupes allégoriques. Le génie des Arts, celui des Sciences, Pallas, Hercule, les Saisons, toute une mythologie pacifique, tout un Olympe rassurant s'installèrent dans ce séjour de la discorde, de la haine et de la guerre impie. — On peut les y admirer encore. Presque à la même époque, sur une part de terrain de l'hôtel de Soubise, un autre Rohan, Gaston, cardinal,
grand-aumônier de France, bâtit l'hôtel de Strasbourg qu'on appela dès lors Palais Cardinal.
Au début de ce siècle, lorsqu'une main toute-puissante eut achevé d'étoutFer en France les germes de la guerre civile et religieuse, l'Etat se rendit acquéreur de l'hôtel de Soubise et de l'hôtel Cardinal, ce dernier, sur la Vieille rue du Temple, affecté au service de l'Imprimerie Impériale, et, dans l'hôtel de Soubise, des Guises, de Clisson, furent installées les Archives de France. En sorte qu'aujourd'hui, à l'endroit même où vécurent, où s'agitèrent toutes cesgrandes figures, pour des exploits ou pour des crimes, entre leurs propres murailles qu'ils s'étaient bâties épaisses pour y couver impunément leurs desseins et y ensevelir leurs secrets, l'histoire, héritière de ce palais et maîtresse chez eux, ressuscite ces morts, les traduit à son tribunal, et, preuves en main, les démasque, les convainc et les juge.
Oui, cette maison était prédestinée; et, comme Nodier l'a dit, « il y a maintenant toute une histoire de papier sous cette histoire de pierre. »