LA RUE SAINT-ANTOINE
Dans ce Paris où depuis dix-huit siècles a passé tout l'univers civilisé, s'il est un coin que les passions humaines aient choisi particulièrement pour théâtre, c'est, de la Grève à la Bastille, cette rue Saint-Antoine qui prit son nom de l'abbaye de Sainl-Anloine-aux- Champs, dans le faubourg.
Elle commençait à la Vieille rue du Temple pour aboutir à la Porte Saint-Antoine, offrant au passant le spectacle de sa richesse, la majesté de ses souvenirs, le nombre et l'importance des édifices qui la bordaient à droite et à gauche dans toute sa longueur, ses aboutissants pleins d'intérêt, la vue ou la mémoire des maisons royales d'autrefois el tous ces grands hôtels de la noblesse groupés autour des rois, à portée de leurs rayons. Elle était le droit chemin qui conduisait à Vincennes, séjour royal. Elle avait vu passer Philippe-Auguste quand il chassait en ce parc, son ouvrage; elle avait vu saint Louis. et tous nos rois, depuis le xm* siècle.
Chacun de ces princes a fait quelque chose pour l'ornement ou pour l'utilité de ce quartier. Charles V, le roi sage et fort, en avait couvert le sol de palais qui semblaient alors de fabuleuses merveilles, et de jardins alors enchantés. Palais, jardins ayant disparu, les noms en survécurent; les rues, ouvertes sur l'emplacement vide, les ont conservés comme titres de noblesse ; la Cerisaie, Beautreiilis, les Jardins, le Figuier, le Fauconnier, les Lions.
Cette rue, si modeste aujourd'hui qu'elle compte à peine, et ne mène plus à rien de grand, la rue Saint-Antoine, déjà vieille de services et de renommée au xvi* siècle, reprit soudain, à cette époque, comme une jeunesse nouvelle, et toute une histoire neuve vint se grefTer sur l'ancienne, à dater de 1600.
Tandis que Charles V construisait ou commençait à construire, rue Saint-Antoine, «on hâiel solennel des grands esbatfements, Hugues Aubriot, prévôt de Paris, posait, à l'extrémité de la rue, la première pierre de la Bastille. Car il est certain que ce château n'existait pas encore sous le roi Jean, comme l'assurent les historiens qui placent la mort du prévôt Etienne Marcel à la Bastille Saint- Antoine. Il y avait alors à Paris, flanquant le mur d'enceinte, un assez grand nombre de A<w/»//o«* (bastions) ou bastilles; la perle
Saint-Antoine avait la sienne, peut-être, au temps de Marcel, mais ce n'était pas la Bastille d'Aubriot, monument colossal, dont il eiit été parlé certainement quelque part, s'il eût existé, ou s'il eîit été, soit détruit, soit reconstruit. Un tel château fort eîit suffi à la défense de Paris contre les surprises, et Marcel en eîit difficilement promené les clefs pour les livrer aux gens du Navarrais. Mais fermons la discussion, comme il convient au programme de ce livre sommaire, dans lequel toute difficulté archéologique veut être esquivée ou résolue d'un mot.