RUE SAINT-ANTOINE
Vhôtel des eshattements eut le sort des favoris, on s'en lassa. Charles V s'était plu sur la rive droite de la rue Saint-Antoine, entre la Bastille, la rivière et la rue Saint- Paul ; Charles VI préféra la rive gauche, et ne cessa d'habiter les Tournelles, qu'au moment où le duc de Bedfort, régent de France pour le roi d'Angleterre, s'y installa, s'y agrandit et en fît sa résidence. Les Tournelles devinrent un Palais immense, enrichi d'autant de splendeurs qu'en avait possédées l'hôtel Saint-Paul. Il avait deux parcs et sept jardins. Celui qu'on appelait le Grand contenait vingt arpents, et le duc de Bedfort le fît labourer à la charrue. Ce Palais des Tournelles s'étendait sur la rue Saint-Antoine, de la rue
des Tournelles à la rue de l'Égout, et sur la rue Saint-Louis jusqu'à la rue Neuve- Saint-Gilles.
Là s'établit Charles Vil après avoir chassé les Anglais de Paris (1447), et l'Hôtel Saint-Paul vit peu à peu décroître ses honneurs et s'effacer son prestige qui passèrent en face. Les Tournelles primaient le Louvre.
Souvent la rue Saint-Antoine admira les chevauchées joyeuses de la belle Agnès Sorel, la Dame de Beauté, quand elle partait pour son château de Beauté sur .Marne, et que Charles, d'une fenêtre de son hôtel, souriait à cette adorable femme dont la grâce avait charmé sa vie, dont le noble patriotisme avait réveillé son courage et sauvé son royaume. Le logis du roi aux Tournelles s'appelait l'hôtel du roi, et fut habité, après Charles VII, par une moins riante figure, celle du roi Louis XI qui, pour n'avoir pas à traverser la rue, quand il voulait passer des Tournelles à l'hôtel Saint-Paul, fil jeter, de son hôtel du Roi, à l'hôtel d'Etampes, une galerie traversant la rue Saint-Antoine, reliant ainsi les deux palais. Charles VIII et Louis XII résidèrent aussi aux Tournelles; ce dernier roi y mourut en 1515.
Lorsque Henri II, pour célébrer le mariage arrêté à Cateau-Cambrésis entre sa fille Elisabeth et Philippe II d'Espagne, donna, rue Saint-Antoine, le spectacle du fameux tournoi où il fut blessé à mort, le champ de lice allait des Tournelles à la Bastille, et le Roi mourut des suites de sa blessure, 10 juillet 1559, dans une salle du Palais des Tournelles, à l'endroit à peu près où s'ouvre l'impasse Guémenée.
Déjà l'hôtel Saint-Paul avait été en grande partie abandonné, l'ensemble détruit, les bâtiments démembrés ; Louis XI commença cette œuvre de destruction, Charles VIII continua, et, par dons et par ventes, ces deux princes aliénèrent d'importants morceaux du domaine. François I" vendit, dans un moment de gène, le principal corps du logis royal pour 2000 écus d'or. L'Hôtel d'Etampes, celui que Louis XI avait relié aux Tournelles, fut acquis par Diane de Poitiers, duchesse de Valentinois.
Les Tournelles succombèrent à leur tour. Catherine de Médicis avait pris ce séjour en aversion depuis la mort de son époux. Elle détermina Charles IX, son fils, à en ordonner la démolition, ce qu'il fit en 1563. Mais le Parlement s'opposa énergiquement à l'Édit de Charles IX, alléguant la volonté expresse du roi Charles V, consignée dans son testament, par lequel il défendait l'aliénation ou la destruction du domaine. Il fallut des lettres de jussion pour décider le Parlement à consentir, et cependant, Charles IX avait déclaré l'habitation malsaine et les réparations obligées trop lourdes pour le trésor. Il fallut qu'il s'engageât à employer le prix des matériaux à la construction d'un palais nouveau, dans un lieu plus salubre et plus sur. On sait que Catherine choisit cet emplacement et construisit son palais neuf aux Tuileries.
Néanmoins la démolition des Tournelles s'acheva lentement, l'œuvre n'était pas terminée en 1569; le roi insista par de nouvelles lettres patentes. Les travaux reprirent; il semblait que les malheureuses ruines se défendissent contre la pioche des démolisseurs. On en utilisa même les derniers débris. La grande cour intérieure, plus tard, Place Royale, fut afTectée à l'établissement d'un marché aux chevaux, et ce fut là qu'un malin d'avril 1578, se donnèrent rendez-vous pour se battre, trois favoris du roi Henri III et trois amis des Guise. Quélus avait eu la veille, dans la cour du Louvre, une très légère querelle avec le baron Balzac d'Entragues, dit Antraguel, et cette querelle fut le prétexte dont ils couvrirent une haine réciproque dès longtemps amassée. Quélus et ses amis, dévoués royalistes, ne voyaient pas froidement l'usurpation progressive des Guise sur les droits du roi, continuelle conspiration qui menaçait leur maître et cherchait à détruire en eux les conseillers clairvoyants et les défenseurs résolus de la couronne. Antraguet, familier de l'hôtel de Guise, ligueur et guisard, dit l'Etoile, ne pouvant s'attaquer au maître, harcelait ses serviteurs ; cette querelle fut l'occasion tant cherchée. Quélus choisit Maugiron et Livarot pour second et pour tiers, Antraguet prit Schomberg et Riberac ; on se rencontra au Marché aux chevaux le dimanche 27 avril, à cinq heures du matin, et aussitôt commença un combat acharné. Maugiron et Schomberg, tout jeunes gens, — ils n'avaient que dix-huit ans — furent tués raides. Riberac mourut le lendemain. Livarot faillit mourir et garda le lit six semaines — Quélus avait affaire à Antraguet, armé de dague et d'épée, alors que lui Quélus n'avait que l'épée seule ; il en fil le reproche à son adversaire : « Situ n'as pas de dague, répliqua celui-ci, tant pis pour toi; pourquoi l'as-tu oubliée au logis? » Et l'on continua. En ce temps-là on parait, avec la dague, nombre des coups de l'adversaire, et Quélus, forcé de parer seulement de l'avant-bras, avait les chairs de la main et du poignet gauches toutes tailladées. — « Il y en a, dit Brantôme, qui disent que, par gentillesse chevaleresque, Antraguet eût dû quitter sa dague; c'est à savoir s'il le devait. » Aujourd'hui, cela ferait-il question?
Quélus tomba, percé de dix-neuf coups, et, après avoir langui trente-trois jours, mourut entre les bras du roi qui l'alla voir tous les jours, et avait fait tendre des chaînes dans la rue Saint-Antoine, de peur qu'il fîit importuné du bruit des charrettes dans l'hôtel de Boissy où on l'avait transporté. Antraguet en fut quitte pour une égratignure.
A l'une des extrémités du terrain occupé par les Tournelles, rue Saint-Antoine, vers la rue de l'Égout, Sully s'était construit un hôtel. L'Arsenal ne fut pas, comme on l'a cru, sa seule habitation à Paris, et l'on a même contesté que cet hôtel de Sully fût la création des ducs de ce nom. Un certain Gallet, disait-on, qui, d'EluàChinon était devenu contrôleur général des finances, possédait cet immeuble, l'avait joué un jour et perdu sur un
coup de dés. L'erreur est constatée. Ce Gallet possédait une maison rue Saint-Antoine, près de l'hôtel Sully ; cette maison fut occupée par un cabaret qui prit le nom de Sully pour enseigne; de là, confusion bien étrange, il faut l'avouer. Et Gallet, ayant été obligé de vendre sa maison pour payer ses créanciers, le rapprochement du grand nom et de l'enseigne fit croire, trop facilement, que l'hôtel de Sully lui avait appartenu, qu'il l'avait perdu, cédé ou fait vendre.
Si réellement le duc de Sully a fondé cet édifice, selon son goût, avouons que le grandmaître de l'Arsenal, expert en bâtiments militaires, en fonderie et en finances, manquait de génie en architecture. L'hôtel est un carré trapu, flanqué de quatre lourds pavillons : il a des lignes nobles et savantes qui révèlent du Cerceau, mais, pour la satisfaction du somptueux Sully qui aimait le cossu, beaucoup trop de bossages, d'ornements et de devises, surchargent — il ne faut pas dire décorent — les ailes et les surfaces du bâtiment.
Un jardin médiocre attenant à la Place Royale procurait de l'air et quelque ombrage au fidèle ministre d'Henri IV, lorsqu'il avait besoin de respirer ou de rêver douloureusement à ses grandeurs passées.
De l'autre côté de la rue, Charles de Lorraine, duc de Mayenne, le lieutenant-général du royaume pour la Ligue — un Guise, déchu après tant de combats et d'intrigues, — avait son hôtel aussi, mais bâti par un véritable artiste, Androuetdu Cerceau, l'architecte de Henri lll, pour lequel il avait commencé le Pont-Neuf, et de Henri IV qui l'avait chargé de continuer la galerie du Louvre. On assure qu'il avait fourni ses plans pour l'hôtel de Sully ; peut-être est-ce vrai ; mais Sully était un esprit réfractaire à tout ce qui ne procédait pas directement de son inspiration, et il aura dû modifier les plans de du Cerceau, comme il corrigeait les plans des forteresses et les registres de ses commis. Mayenne laissa faire du Cerceau qui lui construisit une maison d'une noble simplicité, avec deux pavillons terminaux d'un beau style, de vastes appartements sur la rue Saint-Antoine et en retour sur celle du Petit-.Musc : jardins du côté de l'Arsenal.
L'hôtel de Sully s'était installé sur les ruines d'un fragment des Tournelles; Mayenne planta ses fondations sur une dépendance de l'hôtel Saint-Paul. Et ces deux vieux capitaines, qui s'étaient vus si souvent, face à face, sur les champs de bataille, se retrouvaient, vis-à-vis l'un de l'autre, ou à peu près, sur leur balcon, d'un côté à l'autre de la rue Saint-Antoine.
Après Mayenne, son fils habita l'hôtel de la famille; Henri de Mayenne, deuxième du nom, qui fut tué, en 1625, au siège de Montauban, et qui eut pour successeur dans cette résidence un autre prince lorrain, le grand comte d'Harcourt, « qui secoutMt Casai
et reprit Turin. » L'hôtel changea de maître au xviii' siècle, et de nom : il s'appela l'hôlel d'Ormesson.
Cette maison avait pour voisinage contigu à son pavillon de droite, le couvent et l'église des Ursulines, dites Filles de la Visitation de Sainte-Marie, instituées, en 1610, par saint François de Sales, évêque et prince de Genève. Elles s'établirent définitivement, vers 1670, dans la rue de la Cerisaie, sous la direction de la célèbre supérieure Françoise de Chantai, après s'être agrandies par l'acquisition d'un hôtel de Cossé, autrefois de Boissy, rue Saint-Antoine, où avait été apporté mourant et où mourut Quélus, après le fameux duel des Tournelles. Elles purent, en 1632, bâtir leur église, dont François Mansart fil les dessins, et qui subsiste encore aujourd'hui; édifice d'un aspect étrange, mais fièrement assis sur un grand perron de quinze marches et dont le dôme ne manque relativement ni de style ni d'ampleur. Dans cette église furent inhumés François Fouquel et son fils Nicolas Fouquet, le surintendant des finances, disgracié sous Louis XIV; Fouquet, célèbre par son faste et ses malheurs, l'Oronte des beaux vers de La Fontaine, qui mourut prisonnier à Pignerol, en 1680, et dont le corps fut apporté à Paris pour y reposer, près de son père, dans une chapelle, à gauche en entrant dans l'église.
L'histoire des hommes et des choses qu'a vus la rue Saint-Antoine ferait un gros livre : celle de la Bastille seule tient à peine dans plusieurs volumes. Nous en donnerons plus bas un abrégé indispensable. Autant ferons-nous pour l'église Saint-Louis ou des Jésuites, autant pour la célèbre Place Boyale et le couvent des Minimes. Achevons de passer en revue tout ce qui mérite l'intérêt du lecteur dans la rue Saint-Antoine en remour tant vers son point de départ.
A gauche, sur la rue même, s'élevait, en face de la rue de Fourcy, un petit hospice des Hospitaliers de Saint-Augustin. Charles V, régent alors, agrandit cette maison par le don qu'il fit d'un manoir confisqué sur des partisans du Navarrais Charles le Mauvais et d'Etienne Marcel. Ledit manoir aboutissait, derrière l'hospice, à la rue du Boi-de-Sicile. La fondation prit beaucoup d'importance par l'adjonction d'une communauté de religieux de l'ordre de Saint-Antoine, chargés d'exercer l'hospitalité envers les pauvres attaqués de la maladie appelée /e feu sacré on Saint-Antoine. Ils remplacèrent, en 1368, leur chapelle par une église, et après beaucoup de contestations et de vicissitudes, cet étabhssement devint une commanderie dont les commandeurs furent souvent des généraux de l'Ordre.
La maison s'appelait le Petit Saint-Antoine, pour éviter toute confusion avec l'abbaye Saint-Antoine au faubourg. C'est dans l'église du Petit Saint-Antoine, que Gabrielle d'Estrées, duchesse de Beaufort, ressentit les premières atteintes du mal étrange dont elle
mourut. « Le Jeudi Saint, 8 avril lo99, elle avait dîné chez Zamet — cet Italien de Florence, bien vu et bien enrichi à la cour. — Elle avait dîné de bon appétit, car son hôte l'avait traitée des viandes qu'il savait être de son goût. Elle voulut ensuite aller entendre les ténèbres au Petit Saint-Antoine, où la plupart du peuple de Paris se trouvait à cause d'une bonne musique qui s'y chantait pour l'ordinaire. Elle se mit dans une chapelle avec madame et mademoiselle de Guise, la duchesse de Retz et ses ûlles. Pendant l'office, elle montra à mademoiselle de Guise des lettres de Rome par lesquelles on lui marquait que ce qu'elle désirait serait bientôt achevé (le consentement du Pape à la dissolution du mariage du roi et de Marguerite de France), et deux autres lettres du roi, arrivées le jour même, si passionnées et si pleines d'impatience de la voir reine, qu'elle avait sujet d'en être bien contente. »
Sortant de l'église et retournée chez Zamet où elle logeait, elle fut prise, en se promenant dans le jardin, d'une si violente apoplexie, qu'elle perdit connaissance, et, revenant à elle, effrayée, soupçonneuse, elle se ût porter chez sa tante, madame de Sourdis, où de nouveaux et plus terribles accès se produisirent, sans qu'il y fût porté remède, les médecins craignant d'agir énergiquemenl à cause de sa grossesse. Elle mourut, vers 7 heures du matin, le 10 avril, « après des syncopes et des convulsions telles que sa bouche fut tournée sur la nuque du cou, et cette belle Gabrielle devenue si hideuse, qu'on ne pouvait la regarder qu'à peine. » Cette mort, qui déliait le roi de ses promesses et plaçait Marie de Médicis sur le trône de France, désespéra Henri, mais non pas tout le monde à la cour ; d'Aubigné raconte que le médecin La Rivière, appelé près de la mourante, et frappé de terreur à la vue des symptômes et des accidents extraordinaires de ce mal, murmura seulement ces mots : Hïc est manus Domini.
Était-ce bien la main du Seigneur?
En face précisément du Petit Saint-Antoine, de l'autre côté de la rue, Pierre de Beauvais, conseiller du roi, se fit bâtir pendant la Fronde un hôtel qui portait son nom, et fut construit sur les plans de l'architecte Lcpautre. Madame de Beauvais était première femme de chambre d'Anne d'Autriche : borgne, d'une grande souplessed'esprit, possédant à fond la science des intrigues de cour, elle rendait de signalés services à sa maîtresse en ces temps de Fronde et de Mazarins qui faisaient éclore les chansons et sortir les épées. Là se nouèrent et dénouèrent les négociations les plus scabreuses, là se traitaient les affaires délicates dont les acteurs principaux redoutaient le grand jour du Palais-Royal. Ce fut, après la paix finale, un séjour de joyeuses fêtes. Toutes choses dont on apprendrait à connaître les surfaces dans madame de Motteville, et le fond — dans le scandaleux Bussy-Rabulin.
Cet hôtel, dont les balcons ouvraient sur la rue Saint-Antoine, fut assiégé de visi-
teurs, à chaque solennité pour laquelle se déployaient des cortèges. — Mais les privilégiés seuls étaient admis aux balcons ou aux fenêtres, privilégies de race royale. Anne d'Autriche daignait s'y placer avec la reine d'Angleterre, Henriette, avec Mazarin et la fleur des courtisans, pour assister à l'entrée solennelle des jeunes époux Louis XIV et Marie-Thérèse, le 26 août 1660; et de même pour le brillant carrousel qui, deux ans après, le 5 juin 1662, eut lieu en l'honneur de la naissance du Dauphin. Ce pompeux cortège se rendit de la Place Royale aux Tuileries, dont la cour immense fut, de ce fait, surnommée Place du Carrousel.
Vers la Gn du règne de Louis XIV, l'hôtel de Beauvais était la propriété d'un président à mortier au parlement de Metz, Jean Orry, dont le fils ou parent , très maltraité par Saint-Simon dans ses Mémoires , s'acquitta cependant avec succès d'importantes missions qui lui furent confiées près de Philippe V par Louis XIV.
Voilà, pour ainsi dire à vol d'oiseau, l'aspect de cette rue Saint-Antoine, l'une des grandes artères du Paris ancien, rive droite, continuation de cette autre voie illustre, la rue Saint-Honoré, qui la complétait ou était complétée par elle. Lorsque nous aurons esquissé, en passant, la porte Saint-Antoine qui séparait la rue du faubourg, le dessin de cette rue parisienne des siècles passés sera non pas fait, mais ébauché dans son ensemble.
Cette porte, contiguë à la Bastille dont les fossés la serrent à l'orient, a-t-elle été construite pour honorer la mémoire de Henri H, ou pour embellir l'entrée de Henri 111 revenant de Pologne? Brice hasarde la première version. — Piganiol, toujours prêt- à contre-carrer Brice, exprime sur l'une et l'autre un doute, faute de pouvoir prouver : il est certain seulement que la porte existait en 1671, puisque l'architecte Blondel fut chargé de la restaurer. 11 déploya dans ce travail son talent et surtout son intelligence hors ligne, conserva tout le bon, le fortifia de retouches du même style, et ajouta au portail primitif, qui était unique, deux entrées nouvelles du meilleur goiit et de la plus grande commodité.
La face qui regardait la ville portait, dans le tympan du fronton, à la porte du milieu, l'écusson des armes de France et de Navarre, et dans ceux qui surmontent les portes latérales, pour chacune, un bas-relief copié d'après la médaille que fit frapper la Ville à la gloire de Louis XIV — d'un côté : Ludovicus Magnus 1671 — de l'autre : une Vertu assise appuyée sur un bouclier aux armes de la ville, avec cette légende : Félicitas publica, et au-dessous : Lutetia.
La face, du côté du faubourg, plus richement décorée, portait, dans les niches entre pilastres, deux statues de François Anguicr, l'Espérance et laSîireté publique, symbole
de la paix et de l'alliance faites entre la France et l'Espagne, en 1660. — Audessus des niches , les vaisseaux de la ville de Paris. — Sur une console prise en saillie de la clé de voîite du grand portail, un buste du roi, par Van-Opstadl, et sur les impostes, deux figures : la Seine et la Marne, attribuées à Jean Goujon.
Tout ce travail magnifique, tourné, selon l'usage des Français d'alors, à la gloire du roi qui personnifiait la France, a disparu sans retour. Il y a pourtant, dans l'existence des monuments créés par une nation pour l'honneur de sa vie et pour l'honneur de 1 art, il y a une part considérable de sa richesse, financière ou intellectuelle, qui ne devrait jamais se prescrire, une part sacrée à laquelle personne ne devrait avoir le droit de toucher. Les monuments font partie du patrimoine national, ils sont des pages de notre histoire, et l'on ne voit pas que les livres d'histoire soient briilés, anéantis, lorsqu'à cessé d'être la génération qui les avait inspirés. Les livres, dira-t-on, appartiennent toujours à quelqu'un, ou tombent dans le domaine public. Mais le domaine public n'a pas droit de les supprimer. Doit-on moins de respect à la propriété de tous qu'à la propriété particulière?
Dans ce temps où toute création d'art était réputée un accroissement de la fortune publique, il fut question de construire un nouvel arc triomphal à l'extrémité du faubourg, place du Trône. Le plan et les dessins de Claude Perrault étaient achevé», l'œuvre entamée, le roi en avait posé la première pierre en aoiît 1670, mais l'édiûce sortait de terre à peine et l'on apercevait déjà le piédestal des colonnes, lorsque le roi renonça au projet : peut-être à cause de la dépense, peut-être à cause de cette manifestation trop multipliée de l'idolâtrie publique . On renonça donc à l'exécution complète. La maquette du monument fut ébauchée en plâtre — puis elle se dégrada, s'affaissa, et, après Louis XIV, l'idolâtrie n'existant plus au même degré thermomélrique, on démolit le projet, en 1716, un an après la mort du roi.
Dans ce faubourg, se livra, en 1652, le grand combat du faubourg Saint-Anloine,une véritable bataille, dont les résultats ne pouvaient en somme nuire sérieusement qu'à Mazarin, car le temps de la Ligue était loin ; et les combattants du faubourg Saint- Antoine, frondeurs ou royalistes, n'en voulaient à la royauté ni les uns ni les autres. — Condé vainqueur eiît, ni plus ni moins que Turenne, salué bien respectueusement le roi, et se fiit, qui sait, réconcilié avec Mazarin , plutôt que de se brouiller avec Louis XIV.
En ces temps-là il y avait toujours un lendemain pour la France.