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LA PLACE ROYALE

On sait les origines de cette belle place. Charles IX ayant résolu, pour plaire à Catherine de Médicis, la démolition du palais des Tournelles, avait enjoint au parlement

LA PLACE nOVALE

d'ouvrir des rues sur le terrain condamné, « ne voulant pas continuer une grande dépense tant en gages d'officiers qu'en réparations, par l'avis de notre très Honorée Dame et Mère, des princes de notre sang et d'autres seigneurs de notre conseil privé. » Mais, comme nous l'avons dit, le parlement reculait toujours l'exécution, et sous Henri IV on démolissait encore. En 1604, le roi commanda aux trésoriers de France de se transporter

aux lieux appelés Place des Tournelles, et de donner leur avis sur une concession projetée par lui pour l'établissement d'une manufacture « de soie et argent Glé à la façon de Milan » .

Cette concession ayant été faite à quatre habiles filateurs français, Moisset, Parfait, Camus et Saincton-Aubagne, ces industriels s'établissent sur un terrain de l'ancien palais des Tournelles, 100 toises de long sur 60 de large, et leur entreprise réussit au delà des souhaits. Le roi, pendant ce temps, a mûri ses résolutions. Il créera là une place neuve pour l'embellissement de la ville, et la concession des filateurs y sera transportée, à la condition par eux, moyennant certains privilèges et indemnités, de bâtir trois des côtés de celte place qui doit être carrée. — Le roi bâtira le premier côté à ses frais, ce qui fut exécuté sur-le-champ, quant au côté du roi; — le reste ne fut achevé qu'après Henri IV, sous la régence de sa veuve.

Le plan de la nouvelle place était arrêté : un quadrilatère de 62 toises de côté. Les bâtiments de pierre et de brique divisés en neuf pavillons sur chaque face. Le tout couvert en ardoises. Ces édifices seraient portés, sur le devant, par une suite d'arcades de huit pieds et demi de largeur ayant une hauteur de douze et formant une galerie voiîtée de pierre et de brique.

Le long de ces galeries régnerait une rue pavée, de belle largeur. L'espace qui resterait serait occupé par une place coupée de grands tapis de gazon vert.

Au centre, s'éleva une statue équestre de Louis XIII, posée sur un piédestal de marbre blanc. Ladite statue fut inaugurée le 13 septembre 1639. On admira beaucoup un magnifique cheval de Ricciavelli, et moins la figure royale, ouvrage de Biard le fils — ce qui fit dire aux Parisiens : qu'il eût fallu donner le Louis XIII au cheval d'Henri IV, ou le cheval d'Henri IV au Louis XIII.

Une grille de fer, rehaussée d'ornements dorés, enferme la place. Quatre portes d'honneur s'y ouvrent aux jours solennels; deux petites sont ouvertes en permanence. La grille fut construite sous Louis XIV, et le médaillon en bronze de ce prince décora deux de ces entrées principales. Les frais de la grille furent couverts par la contribution des propriétaires de chacun des trente-cinq pavillons de la Place Koyale — on en devait compter trente-six, mais, dès l'origine, l'entrée par la rue de l'Echarpe, étant à ciel découvert, supprima le neuvième pavillon de ce côté ; quant au pavillon sur la rue du Pas-de-la-Mule, supprimé depuis, il réduit le nombre des pavillons à trente-quatre. Le pavillon central, auquel aboutit la rue Royale et qui débouche sur la place par trois arcades, fut nommé d'abord Pavillon du roi, et le parallèle d'où sort, par trois arcades aussi, la rue des .Minimes, s'appela Pavillon de la reine, bien qu'ils n'aient jamais l'uii et l'autre appartenu qu'à des particuliers. C'est

le côté occupé par ce dernier pavillon que le roi avait attribué, dès l'origine, aux manufacturiers.

Le premier habitant de la place fut le marquis de Vitry, capitaine des gardes du roi Henri III. Il était le plus proche voisin des concessionnaires, qu'il limitait du côté de la rue du Pas-de-la-Mule ; son hôtel portait cependant, sous Louis XIV, le nom de Saint-Géran, Jean de la Guiche, comte de La Place, maréchal de France.

Marion Delorme habita, dit-on, dans une partie du pavillon d'encoignure, devenue plus tard propriété des Rohan, puis des Rohan Guéménée — avec sortie sur l'impasse de ce nom. Ladite maison, aux temps modernes, portait le numéro 6. Du numéro?, ancienne dépendance de l'hôtel de Sully, le grand-maître de l'Arsenal rentrait chez lui, rue Saint-Antoine. Les autres pavillons portaient les plus illustres noms de France: de Chaulnes, le maréchal de France, qui, de ses fenêtres, assista à l'inauguration faite par Richelieu de la statue de Louis XIII. Les Nicolaï l'habitèrent plus tard ; — l'hôtel de Richelieu fut un des ornements de la Place Royale, et aussi celui de Tresmes.

Ce quartier, neuf au commencement du xvn" siècle, eut, dès sa naissance, tous les privilèges de la noblesse, toutes les grâces et la fraîcheur des choses jeunes ; on y respirait ; la vue était guidée par de belles lignes, caressée par les tons roses de la brique dans la verdure. A aucune époque la mode ne mit plus d'élégance et de majesté dans le costume des hommes et des femmes.

Les femmes y promenaient avec sécurité, dans la Place Royale, leurs velours et leurs dentelles ; sans poussière, sans ruisseau noirs, sans cohues. — La prescription du premier président au lieutenant de police s'y observait rigoureusement : clarté, netteté, sûreté. On prétend, mais leprouve-t-on, que les balcons s'y escaladaient parfois ; que les musiques n'y tarissaient point ; que, de la rue des Tournelles, où vivait et où mourut Ninon, à l'arcade de la maison qu'habitait Marion Delorme, Place Royale, c'était, le jour, une procession de feutres empanachés, le soir de manteaux sombres, et force chants, force éclairs d'épées tirées ; on a dit et imprimé que Richelieu, jaloux de Marion, la faisait surveiller et la guettait lui-même de sa fenêtre : historiens, chroniqueurs, racontent que la grande vie de Paris, celle des duchesses, des maréchaux de France, celle des plaisirs et des élégances rafflnées, eut pour séjour la Place Royale. Mais est-il bien vraisemblable que tant de bruit et de gloire aient illustré l'honnête quartier bourgeois que nous connaissons aujourd'hui? D'ailleurs, si l'on croyait à la lettre tout ce qui s'imprime, on finirait par croire aussi que les Parisiens ont débaptisé la Place Royale, nommée par Henri IV, pour l'appeler place des Vosges, après l'avoir appelée place de l'Indivisibililé.

PAHIS SOUS LOUIS XIV. i03

On le retrouve là comme partout, ce grand Richelieu. En 1627, Bouteville, un Montmorency, ayant été exilé arpès plusieurs duels trop heureux qui devaient lui en amener d'autres, notamment avec le marquis de Beuvron, parent de l'un des adversaires qu'avait tués Bouteville, le roi, de l'avis de Richelieu, maintint l'ordre d'exil, malgré les instances de la famille qui demandait l'absolution pour le coupable. Bouteville, une de ces têtes qui ne plient que lorsqu'elles tombent, s'écria en apprenant le refus du roi : « Eh bien, puisqu'on m'y force, je me battrai, à Paris et à la Place Royale, et en plein jour. » C'était d'un fou, mais il se tint parole à lui-même, revint à Paris malgré la défense, amenant avec lui son cousin des Chapelles, second ordinaire de ses duels, qu'il chargea de prévenir Beuvron. 11 fut convenu qu'on se battrait trois contre trois : Bouteville, des Chapelles et La Berthe contre Beuvron, Buquet et Bussy d'Amboise qu'on alla chercher dans son lit, malade depuis douze jours, avec la fièvre, et qu'on venait de saigner pour la sixième fois. Ils entrèrent tous les six dans la Place Royale, le li mai, de deux à trois heures de l'après-midi; Beuvron contre Bouteville, avec tant d'acharnement que, jetant l'épée sans avoir pu se toucher, ils s'attaquèrent à la dague et se colletèrent en furieux.

Cependant des Chapelles venait de tuer le malheureux Bussy ; la foule s'amassait, le bruit était énorme. Bouteville et Beuvron se demandèrent réciproquement la vie, Buquet et des Chapelles de même, Beuvron se sauva en Angleterre avec Buquet; Bouteville et des Chapelles prirent la poste pour se réfugier en Lorraine. Mais le roi, indigné d'une telle audace et donnant satisfaction au sentiment public, qu'un pareil scandale avait révolté, mit à leur poursuite le grand prévôt de France, et les fugitifs furent rejoints à Vilry, en Champagne, ramenés à Paris et livrés à la justice du parlement, qui les condamna tous deux à mort. Vainement la comtesse de Bouteville se jeta aux pieds du roi qui passa sans lui répondre. Vainement la princesse de Condé, les duchesses d'.Angoulème, de Montmorency, toute la haute noblesse dont Bouteville était proche parent. — Louis XIU refusa la grâce, et Bouteville et des Chapelles furent décapités le 21 juin 1627, acceptant la mort avec une modestie intrépide et tous les sentiments du chrétien. réalisant ainsi le mot de Bouteville, lorsqu'on l'arrêta en Champagne : — « N'^oyons, dit-il à des Chapelles, ne faisons pas le doucet, nous en serons quittes pour un coup, n

Richelieu inspira cette inflexibilité; mais conviendrait-il de l'accuser en une telle circonstance? Il affermissait ainsi le trône et rangeait la noblesse à l'obéissance envers la loi. Sous un pareil ministre, Condé n'eiit pas désobéi.

Richelieu fonda, nous l'avons dit, au centre de la Place Royale, le monument dédié à la gloire de son maître, la statue équestre de Louis .\lll ; et l'inscription qu'il

fit graver sur le piédestal témoignait d'un dévouement respectueux, d'une reconnaissance bien humble envers le roi pour tous les bienfaits qu'il en avait reçus. « Comblé dhonneurs et de bienfaits — disait la dédicace — par un si bon maître et un si généreux monarque, Armand cardinal de Richelieu, son principal ministre dans tous ses illustres et généreux desseins, etc., etc., lui a fait élever une statue, etc., etc. » Mais sur une des faces du piédestal on lisait un sonnet de Desmarets, dont le premier tercet dit textuellement (c'est Louis XIII qui parle de son ministre, au risque d'offenser

sa modestie) :

Armand, le grand Armand, l'âme de mes exploits, Porta de toutes parts mes armes et mes lois. Et donna tout l'éclat aux rayons de ma gloire.

Desmarets Saint-Sorlin, l'un des premiers quarante académiciens choisis par Richelieu et l'un des auteurs de Mirame, n'oublia pas, ce nous semble, son collaborateur pour cette représentation, et lui fit, dans le monument de Louis XIII, une vraie part de lion. On objecte, à la décharge de Richelieu, que le sonnet n'apparut sur le piédestal qu'après sa mort, mais il dut être composé pendant sa vie, et d'ailleurs, toute modestie à part, l'histoire impartiale confirme en bonne prose les trois vers du sonnet.

Il est superflu de dire que cette statue de Louis XIII disparut en 1792, jetée à la fonte. On la remplaça par une fontaine.

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