LA PORTE SAINT-BERNARD
E fut primitivement une des portes de Paris ouvertes dans la muraille de Philippe-Auguste. Elle prit son nom d'un couvent des Bernardines, situé dans le voisinage. Lorsqu'on la reconstruisit en 1670, ce fut aux frais de la Ville qui voulait offrir au roi un témoignage de sa reconnaissance. C'est le cas de faire remarquer avec quel empressement, à cette époque, la ville de Paris témoignait de ses sentiments, non pas de respect ni même
d'admiration, mais d'idolâtrie pour son roi. Qu'on en juge.
Le roi, ou plus certainement un contrôleur des Finances, un ministre peut-être, avait déchargé la Ville d'un léger droit de péage sur une denrée quelconque dont les arrivages se faisaient par la Porte Sainl-Bernard. L'édilité, prévôt des marchands en tête, au lieu de restaurer purement et simplement la Porte ancienne, la transforme en arc de triomphe à la gloire du roi ; commande les plans de l'édifice à l'excellent architecte Blondel qui compose le dessin d'un arc monumental, dans le goût de tous ceux que
LA POBTE SAIKT-OERNiRU
Paris possédait ou posséda depuis, el qui se composait de deux baies, d'égales proportions, séparées par une pile ornée de cannelures pareilles à celles des deux jambages de l'édifice, le tout surmonté d'un attique en forme de piédestal régnant sur l'entablement soutenu par une corniche. Aux deux faces de cette porte, des bas-reliefs de Baptiste Tuby dont l'un, du côté du faubourg, représente le roi habillé en divinité antique, marine, avec la perruque de l'époque toujours, le roi, dis-je, qui gouverne un esquif voguant à pleines voiles, et symbolisant ainsi la richesse et le bonheur destinés à ses sujets per-
sonnifiés par diverses figures nues, qui acclament la divinité, soil du rivage soit du milieu des flots, et nagent ainsi dans la prospérité.
Et pour comble d'enlliousiasmc, on lisait dans l'altique l'inscription que voici : Au roi Louis-le-Grand, notre Providence, le préfet et les édiles ont élevé ce monument l'an MDCLxxiv.
Sur la face du côté de Paris, autre bas-relief, représentant le roi qui répand encore l'abondance sur ses sujets, toujours en tenue antique et au-dessous: « Au roi, etc., pour l'abondance qu'il donne. » Le tout pour quelques deniers en moins à payer sur l'octroi.
El l'on s'est étonné de la confiance que Louis XIV avait prise en lui-même, et de sa sérénité parmi ces tourbillons d'encens et ces décorations d'apothéoses. En vérité, ce prince m'a souvent paru de meilleur goiit que ses adulateurs, et si l'on peut s'étonner de quelque chose, c'est qu'il ait conservé jusqu'à la fin son sang-froid et sa raison. Que d'empereurs sont devenus fous à moins et se sont figurés qu'ils étaient dieux !
Ce petit monument de la porte Saint-Bernard, créé par le zèle des échevins parisiens, fut gâté par leur parcimonie. Ils voulurent absolument que l'architecte conservai, dans l'épaisseur du massif, des chambres inutiles dont l'existence détruisait complètement l'harmonie et le style de l'édifice. Blondel s'en est plaint dans son cours d'architecture, et en repousse la responsabilité.
A force de bâtir à Paris des portes triomphales, toutes en arc, et décorées des mêmes figures et des mêmes emblèmes plus ou moins diversifiés par le sculpteur, on en fût arrivé à ne pouvoir plus entrer dans la ville ou en sortir sans passer sous un Louis XIV, en Hercule, en Apollon, en Jupiter tonnant ou en fleuve. C'est ce que sentit le roi avec son bon sens et son tact parfait, et voilà certainement pourquoi il renonça au bel arc de triomphe que Perrault avait composé pour le rond-point du faubourg Saint-Antoine, l'un des plus nobles dessins de porte qu'on eîit vus, mais au sommet duquel planait un Louis XIV à cheval. Le roi eut tort cette fois. Perrault, homme de goût, l'avait habillé en gentilhomme français, et la coiffure était bien à sa place, et le grand roi, tête nue, botté, le bâton de commandement appuyé sur sa hanche, se découpait noblonienl sur le fond du ciel, au-dessus des lions rampants sous les pieds de son beau cheval.
L'ABBAYE DE SALNT-YICTOR
C'était une des plus anciennes maisons religieuses de Paris, et elle devint une des plus célèbres par la rigueur austère de sa règle, par le mérite et les vertus de ses illustres habitants.
Comme la plupart des monastères et des églises en France, celte fameuse abbaye
ÉGLISE DE l'aBBAÏE UE S A I N T-V I CT Oli
avait eu de modestes commencements. On parle d'un simple oratoire sous l'invocation de Saint-Victor qui aurait existé au x' siècle sur l'emplacement de la future abbaye ; celte maison soutenue par les libéralités du roi Louis VI, le Gros, parvint rapidement à la richesse et aux honneurs ; mais avant d'être dotée ainsi, elle dut sa grande renommée au célèbre Guillaume de Champeaux, maître à l'école épiscopale de Paris, théologien, philosophe et savant de premier ordre, qui se retira dans la petite église de Saint-Victor avec quelques disciples, et y jeta les fondements de cette école fameuse où se formèrent les maîtres éminenls de l'enseignement parisien.
Guillaume de Champeaux, ainsi appelé du nom de son village natal, de Champeaux en Bric, était fils d'un pauvre paysan, et s'éleva par son application et sa science au rang d'archidiacre, et de chef de l'école de Paris, où ses leçons de théologie, de dialectique et de rhétorique attiraient de tous pays un nombre considérable d'auditeurs. Longtemps il fut un maître sans égal, et vénéré de ses disciples; mais l'un d'eux, esprit vaste et remuant, qui jamais ne put souffrir ni supérieur ni rival, et semble n'avoir vécu que pour son malheur et celui des autres, Abailard, de disciple devint émule, d'émulé détracteur acharné. Il s'attacha pas à pas à son maître, le harcelant de discussions et de controverses, cherchant à l'embarrasser chaque jour dans des difficultés nouvelles, et bien plus épris de renommée que de science, appliqua toutes les ressources de son génie fécond en subtilités, à briller aux dépens de Guillaume, à l'humilier, à éloigner de lui ses auditeurs, et il y parvint. Le maître, sentant la confiance s'éloigner de lui, voyant les vides s'élargir de jour en jour dans son école, tandis que la foule se pressait aux leçons d'Abailard, triste et découragé, céda la place à son rival et chercha dans l'ombre du cloître de Saint-Victor sinon le repos, du moins le silence et l'obscurité qui conviennent aux vaincus. Il y prit l'habit des chanoines réguliers, leur apportant, à défaut d'une gloire éclipsée, les vertus, l'humilité, la science profonde et vraie d'un sage et d'un chrétien. C'est à ce moment que l'abbaye de Saint-Victor fut fondée par une charte de Louis le Gros, à la date de 1113, dans laquelle ce prince déclare vouloir doter des chanoines réguliers du bienheureux Victor. En effet, comme le fait observer judicieusement l'historien, M. de Gaulle, Saint-Victor n'était pas une abbaye, mais une maison de chanoines, auxquels, comme ils vivaient en communauté, soumis à une règle, on put donner le nom de religieux, et à leur maison le litre d'abbaye.
Donc Louis le Gros leur donna des prébendes, des terres; le connétable Mathieu de Montmorency, l'évêque de Paris, les chanoines de Sainte-Geneviève-du-Mont, le chapitre de Notre-Dame de Paris, imitèrent la libéralité du roi, et non seulement fondèrent, mais enrichirent la nouvelle abbaye. Louis le Gros fit plus, il leur accorda le privilège de choisir un abbé, sans recourir à son autorité, faveur que confirma le pape Pascal II. Guillaume de Champeaux eiît été le premier abbé de Saint- Victor, on lui déférait cet honneur; il le refusa et fit nommer son disciple Hilduin, alors confesseur du roi.
Mais cette vie d'étude obscure et de pieuse contemplation commençait a peser au maître brillant qui se rappelait tant de triomphes et d'applaudissements passés. On lui reprochait son oisiveté, on lui montrait l'école de Paris pleine de bruit et de doctrines fastueuses, mais menacée de décadence par l'abus du sophisme el des arguties.
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L'amour de la lutte reprit le vieil athlète. On le poussait vers son ancienne chaire, il s'y laissa conduire, et reprit ses fonctions de maître public à Saint-Victor.
Aussitôt qu'il eut reparu, et que le bruit de son enseignement pur, de sa solide méthode, de sa virile éloquence eut de nouveau ramené l'attention publique, Abailurd, comme s'il n'eiît pu souffrir que cet exilé volontaire rentrât, que ce prétendu mort ressuscitât, l'orgueilleux et vindicatif Abailard reparut aussi, et recommença ses attaques. Virgile nous a montré le vieil Entelle, poussé au combat contre Darés, son jeune émule, et vieillard subhme, écrasant le jeune fanfaron ; mais dans la lulle d'Abailard contre Guillaume de Champeaux, le jeune homme fut vainqueur et triompha bruyamment, brutalement. 11 avait attaqué son maître sur la fameuse question des universaux qui passionnait alors l'école, et il le força de s'avouer vaincu et de se rétracter en public.
Toutefois il ne put le contraindre à la retraite. Le temps était passé du découragement; Guillaume de Champeaux conserva sa chaire, et aussi la réputation du plus profond philosophe, du plus disert orateur religieux du siècle. Cette solidité d'une renommée désormais inébranlable désespérait Abailard qui, par ses sarcasmes, ses diatribes, ses violences, ne laissa ni repos ni trêve à son adversaire jusqu'à ce qu'il eiîl renoncé à des polémiques acerbes et indignes de tels rivaux. Guillaume, en vrai chrétien, céda, se retira et, nommé évêque de Châlons-sur-Marne, dédaigna la gloire telle que la comprenait Abailard ; content d'être seulement un apôtre, il prit l'habit de Cîteaux sous lequel il mourut en 1121.
L'éclat de pareilles joutes avait fait de l'école de Saint-Victor la première de France. Saint Bernard, de sa retraite de Clairvaux, applaudissait aux talents de leurs maîtres dont son austère sagesse avait adopté les doctrines. Il prit en telle affection la maison de Saint-Victor qu'il y venait chaque année passer quelques semaines ; il y avait laissé sa coule (capuchon et petit manteau des Bernardins) en signe de prise de possession amicale. A ce moment l'école était aussi brillante que jamais. Hughes de Champeaux, Hugues de Saint- Victor, surnommé le saint Augustin du siècle, Bichard de Saint-Victor et d'autres, joignaient, au mérite d'une vie pénitente et retirée, tous les dons de l'éloquence, une vaste érudition, une souveraine autorité sur les écoliers, sur les maîtres et religieux de toutes congrégations, et sur le peuple, conquis par la pureté de leurs mœurs et leurs travaux, si désintéressés qu'ils semblaient dédaigner même la gloire. Leur renommée emplissait toutes les provinces de l'univers. No7i est angulus orbis christiani in quo Victorinorum congregatio se non dilataverit. En 1225, celte abbaye possédait quarante maisons dans le royaume de France.
L'abstinence et la simplicité de ces chanoines les éloignant de toutes manifestations
extérieures, jamais ils ne firent de processions hors de leur enclos. Aucun d'eux n'accepta de cure à l'intérieur de la ville, pour éviter tout prétexte aux dissipations. La maison, étroitement liée à la cathédrale de Paris, en observait les usages et pratiquait les rites. Le chapitre de Notre-Dame y faisait des stations en divers temps de l'année, notamment au jour de saint Victor, et les évéques de Paris avaient, à Saint-Victor, un appartement où ils venaient en retraite et demeuraient plusieurs jours. Réciproquement, les abbés de Saint-Victor, après leur élection, allaient recevoir la bénédiction épiscopale à Notre- Dame ; la maison y envoyait, à de certaines époques, un de ses chanoines pour célébrer la messe, et avait un haut vicaire résidant à Notre-Dame en son nom, et remplissant, pour l'abbé, auprès de l'évêque, les fonctions de prétre-cardinal.
C'est celte affection, celte estime ressenties par les plus hauts dignitaires de l'église parisienne pour la maison de Saint- Victor qui peuvenl expliquer pourquoi ceux-là ont souvent désigné Saint-Victor pour le lieu de leur sépulture. Ainsi, l'illustre évèque de Paris, fondateur de Notre-Dame, Maurice de Sully, mort en H 96, Etienne de Senlis, Guillaume d'Auvergne, Guillaume de Chanac (1348) el tant d'autres archevêques et prélats furent-ils inhumés à Saint-Victor, préférant ses caveaux à ceux de leur église épiscopale.
Charles VII contribua libéralement à la réparation de l'église Saint-Victor, en 1443 ; mais, à l'exception du portail, de la crypte souterraine el du clocher que l'on conserva, l'édifice fut reconstruit entièrement sous François I" en 1517. Le style était un gothique altéré par le mélange d'une prétendue correction, très contestable, car le gothique pur est beau, et tout ce qui est beau est correct. L'abbaye avait un cloître spacieux des xn* et xni' siècles ouvert, à l'intérieur, d'arcades supportées par des groupes de colonnettes. Au réfectoire, la chaire du lecteur était un charmant morceau de sculpture.
La bibliothèque, composée, à l'origine, de manuscrits des Pères de l'Eglise el des auteurs scholastiques, s'augmenta progressivement des précieuses découvertes de l'imprimerie. Les religieux de Saint-Victor, hommes de progrès et de science, ne jugèrent pas celte invention œuvre diabolique, et, chaque année, célébraient l'anniversaire des inventeurs de l'imprimerie. Cependant leur bibliothèque, lente à se former, au gré des satiriques, leur attira les plaisanteries de Rabelais, et Scaliger en contesta la valeur.
Mais, en 1652, le conseiller au Parlement, Henri Dubouchet, en 1707, le célèbre Cousin, président à la cour des monnaies, léguèrent aux chanoines de Saint-Victor leurs riches bibliothèques avec une somme (quant à Dubouchet) pour l'entretien des livres, et à la condition de rendre la bibliothèque publique à certains jours de la semaine. On y compta dès lors environ vingt mille manuscrits, parmi lesquels une Bible du ix* siècle; un Tite-Live du xn", un Coran authentique, et un Recueil de tous les détails du procès
de Jeanne d'Arc, manuscrit exécuté par ordre de l'abbé de Saint- Victor, contemporain de cette illustre fille.
Dubreuil et l'abbé Lebœuf ont énuméré soigneusement les reliques précieuses dont l'abbaye possédait une riche collection.
Mais sa richesse réelle, la seule qui dure et qui ait survécu, ce fut la gloire de ses disciples, continuant celle de leurs maîtres : Obizon, médecin de Louis le Gros, mort en religion à Saint- Victor ; Pierre Comestor, dont l'épitaphe latine disait : J'ai mangé autrefois.
ABBAÏE DE SAI Ji T-V ICT O B, COTE DU JABDlJi
aujourd'hui je suis mangé ; Odon, prieur de Saint-Victor et abbé de Sainte-Geneviève; Adam de Saint-Victor, mort en odeur de sainteté (11 77) et qui écrivit lui-même son épitaphe en superbes vers ; Pierre Lizet, premier président au Parlement de Paris, disgracié pour avoir déplu à la maison de Lorraine (1550) et auquel on ôla sa charge, en lui donnant l'abbaye pour l'empêcher de mourir de faim ; Hugues de Saint-Victor, l'autre Saint-Augustin (H40) et le célèbre chanoine de Saint- Victor, Santeuil, le poète de ces hymnes latines qui montent encore aujourd'hui vers Dieu, avec l'encens, dans nos églises; Santeuil, dont les distiques gravés sur tant de monuments ont chanté les héros, les jardins, les fontaines , ce gai bourru, ce vivant robuste, mort, ou plutôt tué à 66 ans
par un badinagc de celle pclite grande dame, une Condé pourlant, la duchesse du Maine, donl l'esprit funesle ne reculail jamais devanl l'occasion de blesser, fûl-ce morlellement, ses ennemis ou ses amis. On sail qu'elle fil, à sa table, la plaisanterie de verser du tabac d'Espagne dans le verre de Santeuil, et qu'il le but sans défiance et qu'elle en rit beaucoup, et qu'il mourut le lendemain. Expirant dans les tortures de l'empoisonnement, sur sa couchette, à Saint-Victor, il vit entrer un page qui demandait de ses nouvelles de la part de Son Altesse Serénissime. Levant les yeux au ciel, Santeuil répondit : Ttisolus allissimus! Rollin écrivit son épitaphe en vers latins sages et bien faits.
L'emplacement occupé par l'abbaye et ses dépendances s'étendait, avant Louis XIV, du faubourg Sainl-Victor et de la rue de Seine (aujourd'hui Cuvier) jusqu'au quai Saint- Bernard, longeant la rivière, et, au couchant, à la rue Sainl-fiernard. Espace considérable rempli jadis par les riants jardins de l'abbaye, par les ruines poétiques de l'antique portail, par les souvenirs de Champeaux et d'Abailard dont les accents vibraient encore sous les arceaux de la salle basse portée par les piliers trapus du xu' siècle; enclos radieux de lumière, embaumé de roses dont, sous Louis XIV, on alTecta une grande section au service d'une Halle aux vins et de plusieurs chantiers de bois.
Au coin de la rue de Seine, et contiguë à l'enclos de Saint-Victor, s'élevait en face de la Pilié, la tour Alexandre, grosse tour antique où l'on renfermait autrefois, jusqu'à parfait amendement de leurs mœurs, les enfants de famille débauchés.
Il ne restait plus à peu près que les ruines de cette illustre maison vers le milieu du xvui" siècle. Ces débris disparurent complètement en 1790.
LA SALPftTRIÈRE
Les différentes explosions qui avaient effrayé Paris et causé tant de ravages, dans le quartier de l'Arsenal, celle de la tour de Billy, en 1538, et celle de l'Arsenal, sous Charles IX, ne se renouvelèrent pas grâce aux sages précautions et à la constante vigilance de Sully sous Henri IV; mais comme si Louis XIII eut craint de ne pouvoir garantir la même sécurité aux Parisiens, il décida l'établissement d'un magasin à poudres et salpêtres sur la rive gauche de la Seine : cette espèce d'arsenal prit le nom de Salpètrière qui lui resta même lorsqu'il n'y eut plus à cet endroit d'arsenaux ni de salpêtres.
Abandonnant l'idée de Louis XIII pour s'occuper d'un autre genre d'explosions tout aussi menaçantes, Louis XIV, à qui l'on venait d'apprendre que le nombre des pauvres ou mendiants qui n'était à Paris que de quarante mille, en 1649, montait six ans plus tard au chiffre énorme de cinquante mille, hommes, femmes, enfants, répandus par les
rues, inondant les églises, arrêtant le passant, non sans -étaler l'horrible spectacle des maladies et des plaies, véritables ou fausses, fléau dont gémissait la charité, mais dont soufTraient l'ordre et la sûreté publiques, le roi, dis-je, sur les rapports de Pomponne de Bellièvre, premier président du Parlement, décida qu'à de pareils maux il fallait promptemenl apporter remède.
Mais il s'agissait bien moins de contenir cette foule affamée, toujours prête aux violences, que de la nourrir et de lui enlever ainsi tout prétexte de soulèvement. Les
VUK DE I. HOPITAL ROYAL 1) K LA !> A L PCTBIER K
établissements publics de charité ne suffisaient plus; il devenait urgent d'en créer de nouveaux et de les doter de façon qu'ils fussent efficaces et durables.
Le 27 avril 16S6, un édit royal ordonna la création d'un hôpital général, dont le règlement fut publié en même temps. Cette idée avait été inspirée par le président de Bellièvre. L'édit portait que, dans cet hôpital général, seraient admis les pauvres mendiants de la ville et des faubourgs de Paris. Cinq mois après, le Parlement vérifia l'édit, et non seulement le roi fit don à l'hôpital général des châteaux de Bicêtre et de la Salpètrière, qui composaient alors cet établissement insuffisant, mais il y ajouta des terres, des maisons, d'importants privilèges, et contribua, chaque année, à l'entretien de celte maison par des allocations considérables.
Louis XIV peut donc être appelé, à bon droit, le fondateur de l'hôpital général de la Salpctrière.
La cour et la ville s'émurent d'un vif sentiment de charité, d'émulation ; le prés^ident de Bellièvrc compléta sa bonne œuvre par le don qu'il fil de 20,000 écus par contrat sur la ville ; le cardinal Mazarin otfrit cent mille livres ; la duchesse d'Aiguillon, nièce du grand Richelieu, personne libérale et prompte à la charité, donna une somme, el se distingua parmi les protecteurs de l'institution nouvelle.
Le 7 mai 1657, l'hôpital de la Salpêlriére fut ouvert et entra en fonctions. Tel est ce généreux pays de France où toute bonne idée mtirit vite et produit ses fruits quand le terrain est sûr et que rien n'obscurcit le soleil. Un an avait suffi pour l'éclosion el la maturité de cette grande œuvre. Immédiatement, l'administration fit publier au prône de toutes les paroisses de Paris, que le sort des pauvres étant désormais assuré, à l'hôpital général, y seraient reçus, tous ceux qui se présenteraient de leur propre volonté. En conséquence défense fut faite, à cri public, à tous mendiants de demander l'aumône dans Paris.
Le 13 mai la messe du Saint-Esprit fut chantée dans l'église de la Pitié, el le lendemain les pauvres furent internés dans l'hôpital.
Alors Paris put contrôler, par le fait lui-même, l'étendue de la misère publique, el le chiffre des véritables pauvres.
Dans six maisons de charité, Noire-Dame de Pitié, Saint-Jean de Bicètre, Saint- Louis de la Salpêlriére, Sainte-Marthe de Scipion, Bicêtre et la Salpêtrière, entrèrent environ dix mille pauvres, y compris les enfants trouvés.
A Bicêtre, les pauvres hommes et garçons valides ou invalides; à la Salpêtrière, outre les enfants au-dessus de quatre ans, furent placées les femmes de loul âge, infirmes, caduques, aveugles, estropiées, insensées, etc.
Ceux qu'on nommait les bons pauvres, c'est-à-dire les vrais, se rendirent volontiers à l'hôpilal général et dans les autres maisons ; mais il fallut des archers pour y faire entrer les pauvres de profession, ceux que le pain quotidien assuré ruinait dans leurs spéculations par les rues.
Ce mauvais vouloir des pauvres-riches amena bientôt le désordre. Ceux qui s'étaient enfuis de Paris quand la mendicité y fut interdite, finirent par y rentrer amenant du renfort ; le parlement fut obligé de requérir des mesures sévères contre les vagabonds, filoux cl faux estropiés qui pullulaient en ville et dans les faubourgs. Cela dura jusqu'en 1007 à l'entrée en fondions de M. de la Beynie comme lieutenant du prévôl de Paris pour la police.
Cependant, des bàtimenls considérables s'étaient élevés dans la Salpêtrière sur les
plans de l'architecte Bruand, praticien habile qui en bâtit l'église dédiée à saint Louis, édifice circulaire de dix toises de diamètre, couvert par un dôme octogone. A l'intérieur huit arcades communiquent à quatre nefs et quatre chapelles, qui, disposées en rayons, aboutissent au centre de l'église où s'élève le maître-autel; et, du centre du dôme, la vue embrasse à la fois l'enceinte de l'église sous huit côtés différents. Partout de l'espace, de larges alignements, des ombrages, des jardins. Mais nous ne parlons ici que du plan primitif et de la topographie de la Salpêtrière avant 1715. L'emplacement de cette maison est le plus vaste qu'on ait jamais accordé en Europe à un établissement de ce genre. On a calculé, avec les annexions plus récentes, que les bâtiments, jardins, promenoirs et cours et dépendances couvraient une superficie d'environ 55,000 toises carrées.
Lors de sa fondation, l'hôpital général était assisté par un recteur et vingt-deux prêtres. Au refus des missionnaires Lazaristes auxquels on offrait la direction, le roi nomma vingt-six directeurs perpétuels, et pour chefs le premier président du parlement, le procureur général ; puis, plus tard, l'archevêque de Paris, puis en 1690, les premiers présidents de la Cour des comptes et de la Cour des aides, le lieutenant-général de police et le prévôt des marchands.
On voit par la statistique du temps, que tous les cas de misère et de maladie avaient droit d'asile dans l'hôpital général. Mais tout y avait-il sa place? L'immensité de l'édifice suffisait-elle à l'immensité des besoins ? L'idée charitable qui avait inspiré le fondateur, embrassait trop de nécessités. On avait voulu retirer dans ce pandémonium de l'humanité, non seulement le malheur, mais le vice. La Salpêtrière, à côté des salles d'asile, avait ses salles de correction, ses prisons: la cellule de la fille-mère, et le cachot de la prostituée incorrigible. La Correction pour celles qui donnaient quelque espoir de repentir, la Grande Force pour les reprises de justice, enfin une prison réservée aux femmes détenues par ordre du roi, probablement ces sortes d'arrestations préventives, ou confidentielles, arbitraire laissé à la conscience paternelle du souverain, comme nous l'avons dit à propos de la Bastille.
Il y avait aussi, avec la charité, l'éducafion moralisatrice du travail. On trouvait à la Salpêtrière deux salles contenant huit cents petites filles occupées à des travaux différents. Ces enfants, qui ne rôdaient plus par les carrefours, apprenaient un état, dont elles pourraient vivre honnêtement; si elles tournaient mal, leur place était toute prête dans la Correction ou la Grande Force.
Une autre fondaUon de premier ordre, comme pratique de la charité : trois grands dortoirs, contenant 250 cellules, attendaient les pauvres couples mariés que l'âge
empéchail de vivre de leur iruvail. Ces ménages trouvaient là bien-être et sécurité jusqu'à la morl.
Résumons : il y avait les folles, les épilepliques, les enfants nouveau-nés, les nourrices, les enfants mâles jusqu'à cinq ans, les jeunes filles dès l'enfance, les filles enceintes et les vieillards mariés, et tous les cas de maladie incurables au moral et au physique ; en un mot, tout ce qui s'appelle la misère de l'âme et du corps.
On comptait alors dix mille pensionnaires à l'hôpital général, toute une ville, la Cilta Dolente du Dante, secourue par la science, nourrie par la charité, consolée par la religion.
Si jamais idée fut grande et noblement mise en œuvre, ce fut la fondation du 27 avril 1656. Rien de plus haut n'a été conçu depuis. Les moyens ont-ils manqué souvent, l'exécution des plans a-t-elle été au-dessous de l'entreprise, l'imperfection humaine a-t-elle dénaturé celte conception du génie; sans doute? Qui s'en étonnerait? mais cette seule œuvre suffît à immortaliser un prince, et à lui gagner le ciel ; car ce ne sont, aux yeux de Dieu, ni les victoires, ni les chefs-d'œuvre, ni la piété même, qui recommandent les rois, c'est l'effort d'une âme attendrie sur le malheur des autres, d'une âme de bonne volonté : pax hominibus bonœ volmitatis.