‹ Paris sous Louis XIVChapitre 69 sur 88 · SAINT-ÉTIENNE-DU-MONT · texte numérisé non relu

SAINT-ÉTIENNE-DU-MONT

L'abbaye de Sainte-Geneviève existait depuis sept cents ans, lorsque Philippe- Auguste acheva l'enceinte de Paris et fit entrer, dans la ville, l'immense banlieue ambiante dont l'habitation n'était pas sijre en ces temps de guerres, de bandits et de violences de tout genre. Mais lorsque les terrains fertiles, boisés, richement accidentés de la zone annexée furent devenus inviolables comme l'intérieur de la ville même, les Parisiens se précipitèrent en foule vers ce nouveau pays pour y trouver l'air, la lumière et l'espace avec la salubrité.

Jusque-là, la crypte ou chapelle basse de Sainte-Geneviève avait suffi à la piété des fidèles clairsemés parmi ces solitudes. En efîet la montagne Sainte-Geneviève et ses environs n'étaient que vignobles, champs et landes ou bosquets. Mais tous ces terrains se couvrirent si rapidement de maisons, qu'un quartier considérable sorlit comme à vue d'œil du sol, et l'église de Sainte-Geneviève ne suffisant plus, il lui fallut donner une succursale : l'abbé de Sainte-Geneviève et ses chanoines firent l'abandon d'un emplacement contigu à leur église, afin qu'on y construisît une paroisse pour le quartier, car il menaçait, ce quartier, de devenir une véritable ville : les écoles, les collèges s'y installaient, amenant toute une population jeune, ardente, bruyante aussi; mais une foule de difficultés enrayèrent le premier mouvement. Les chanoines prétendaient faire la paroisse eux-mêmes, l'évêque de Paris le leur défendait, arguant de son droit. Une transaction trancha le difTérend. Acte fut passé, en 1202, entre l'évêque de Paris et les chanoines de Sainte-Geneviève, en vertu duquel l'évêque aurait droit épiscopal en la paroisse du Mont, et accepterait des chanoines le curé de cette paroisse, aufjuel il confierait la charge des âmes; mais que le dit évêque ne pourrait, sans le consentement des chanoines, bâtir aucune église ou chapelle dans le bourg de Sainte- Geneviève, etc., etc.

De plus, l'évêque donna pour l'augmentation de la nouvelle paroisse un grand terrain, le clos Bruneau, et les chanoines donnèrent, en fief, un autre clos de leur dépendance, le clos Mauvoisin, stipulant que tous les habitants futurs de ce terrain feraient partie de la paroisse nouvelle. Et, comme nous l'avons dit, par suite de ces arrangements, tant de constructions surgirent aux environs, que l'église avant d'êlre achevée comptait déjà tout un peuple de paroissiens.

Elle fut nommée Sainl-Élienne, du nom de ce saint dont l'évêque de Paris donna diverses reliques trouvées dans les ruines de la vieille basilique de Sainl-Étienne démolie en 1258. Il est à croire que l'église neuve fut dédiée avant 1220, car elle est désignée, dans un document contemporain, à la date de 1223.

Les chanoines de Sainte-Geneviève avaient stipulé que l'église Saint-Etienne serait une dépendance de l'abbaye, la contiguité des deux édifices ne pouvant permettre qu'il en fût autrement; l'on n'entrait même à Saint-Étienne que par une porte percée dans le mur de Sainte-Geneviève, et les fonts baptismaux sont restés pendant quatre cents ans dans celte dernière église.

L'accroissement si rapide de ce quartier força les fondateurs de Saint-Étienne à bâtir vite et sans grande recherche d'architecture. L'abbaye fit les choses modestement, accommodant, non sans goîit, le style de la nouvelle église paroissiale au style simple et sévère de sa prochaine voisine Sainte-Geneviève. Mais lorsqu'on eut ouvert, sur les terrains du clos Mauvoisin, les rues Saint-Julien-le-Pauvre, du Fouarre, des Rats, des Trois-Portes, de la Bîicherie et un tronçon de la rue Galande,et, sur le territoire du clos Bruneau, les rues Fromenteau, de Saint-Jean de Latran, de Saint-Hilaire, de Saint- Jean de Beauvais et Charretière, la quantité immense de maisons qui s'y implantèrent envoya tant de paroissiens à l'une et à l'autre des deux églises, que Saint-Étienne fut obligée de s'agrandir. En 1491, les marguilliers demandèrent à l'abbé quelques toises de terrain, et la permission d'élever leurs clochers; d'avoir quatre cloches, et une entrée particulière. L'abbé accorda tout, excepté la porte particulière ; selon quelques auteurs, le bâtiment de Saint-Étienne fut alors agrandi du côté du chœur, sur la place et l'infirmerie; agrandi encore, en 1538, des chapelles et de l'aile de la nef du côté de l'abbaye; en 1605 et 1606, de la chapelle de la communion et des charniers; en 1609, du grand et du petit portail ; enfin, en 1618, des perrons et des escaliers.

D'autres prétendent qu'il y eut reconstruction complète en 1517, et fondent cette opinion sur l'homogénéité du travail, mélange, habituel à cette époque, du style gothique et du style renaissance. Ils exceptent de cette œuvre les additions et le portail. Toujours est-il que l'ensemble n'offre rien de discordant, qu'on n'y remarque pas de disparates trop choquantes, ce qui eût résulté infailliblement de ces superpositions ou juxtapositions successives pendant deux siècles.

L'église Saint-Étienne fut assez avancée en 1541 pour que l'évêque de Paris permit la bénédiction des autels. Il autorisa aussi les marguilliers à payer les travaux du produit des indulgences accordées pendant le carême; les autorisations, réitérées en 1563, prouvent que les travaux continuaient pendant les règnes de Charles I.\ et d'Henri lit. Gêné par le portail de Sainte-Geneviève, l'architecte fut obligé de donner au chœur el

à la nef de Saint-Etienne un axe difTérent, ce qui trouble l'ordre et blesse la vue, mais on ne peut en accuser personne, et, malgré ce défaut, l'église a plu généralement : le portail, dont Marguerite de Valois, première femme d'Henri IV, posa la première pierre en 1610, trois mois après la cruelle mort du roi, ne satisfait pas ceux qui cherchent la grandeur dans la simplicité. Et le contraste dut surprendre, de ce luxe équivoque d'ornements entassés sur le petit frontispice de Saint-Etienne, avec la noble et austère ordonnance du vieux pignon de Sainte-Geneviève.

Tous les travaux étaient complétés en 1626. François de Gondi, premier archevêque de Paris, en fît la dédicace, et les fonts baptismaux, conservés jusque-là dans Sainte- Geneviève, furent transportés à Saint-Étienne-du-Mont.

Les dedans de l'église sont d'un goiit plus heureux; les voûtes ogivales de la nef et des bas côtés ont un grand air de hardiesse. Le jubé, d'un style superbe, frappe avant tout lorsqu'on pénètre dans Saint-Étienne ; sa voûte très surbaissée, construite en 1600, étonne l'œil habitué à l'acuité des arcs de l'époque gothique, mais l'effet se complète par la spirale savante des escaliers qui contournent le fût des deux colonnes et conduisent au sommet du jubé et aux galeries supérieures.

On attribue à Jean Goujon le crucifix qui décore le jubé, comme aussi un bas-relief en marbre de la chapelle du Saint-Sacrement : Jésus au jardin des Oliviers; mais le crucifix du jubé serait plutôt, à notre avis, l'œuvre de Biard le père, l'auteur du Henri IV à cheval, tant admiré, en 1650, sur la grande porte de l'Hôtelde-Ville.

Le pourtour du chœur était orné, au siècle dernier, des figures des douze apôtres desquelles saint Philippe, saint André et saint Jean l'Évangéliste étaient l'œuvre de Germain Pilon. La chaire, en bois sculpté, d'un travail excellent et d'une composifion de grand goût, n'était pas l'un des moindres ornements de Saint-Etienne. On y admirait, en outre, les vitraux placés autour des charniers, et de splendides tapisseries d'après les dessins de Jean la Hire, représentant l'histoire de saint Etienne.

Mais si la paroisse avait fait de grands frais pour les fidèles, on va voir que les paroissiens n'ont été ni ingrats, ni indignes. Voici plusieurs des noms qui s'inscrivent sur l'obituaire de Saint-Élienne, ou sur les dalles de ses caveaux funèbres.

Biaise de Vigenère, 1506. Pierre Perrault, père de l'architecte du Louvre. Nicolas Thognet, célèbre chirurgien. Biaise Pascal, 1662. Antoine Lemaistre de Sacy et Isaac Lemaistre, son frère, de la maison de Port-Royal, 1658-1684. Jean Racine, 1699. Eustache Lesueur, le grand peintre, mort à 38 ans, 1655. Joseph Pithou de Tourneforl, célèbre botaniste, et voyageur, 1717. Simon Piètre, médecin distingué qui défendit qu'on

rentcrràl dans l'église et fui inhumé en plein air, dans le cimetière, craignant, disait son épitaphe :

Que ayant fait du bien pendant sa vie, Il put nuire après sa mort.

Les deux Lemaistre de Sacy et Jean Racine étaient d'abord inhumés à Port-Royal : ce n'est qu'après la destruction de cette maison que leurs restes furent apportés à Saint- I{lienne-du-Mont. Antoine Lemaistre y fut placé auprès de Pascal, son ami. La pierre tombale de Racine, retrouvée dans les ruines de Port-Royal, et sur laquelle on lisait son épitaphe, par Roilcau, fut, sous l'administration de M. de Chabrol, restaurée et Oxée aux murs de l'église Saint-Étienne, en face de l'épitaphe de Pascal.

Page 1